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En Afrique du Sud, les hipsters remodèlent l’héritage urbain de l’apartheid

Temps de lecture : 6 min

L'Afrique du Sud découvre les joies du cool, des restos veggies et des cafés comfy. Et donc aussi de la hausse des loyers, des relogements, de la fermeture des petits commerces, de l'exclusion des plus pauvres... qui sont, toujours, en très grande majorité, les Noirs et les métis.

De nouvelles enseignes branchées mais où tout le monde ne peut pas rentrer |
Par Camille Belsoeur
De nouvelles enseignes branchées mais où tout le monde ne peut pas rentrer | Par Camille Belsoeur

Le Cap, à l’heure où le soleil de l’été austral débute son déclin derrière les immeubles de briques. Les boutiques de l’ancien quartier industriel de Woodstock ferment leurs lourdes grilles de protection. Le patron d’un restaurant de burgers m’interpelle: «Ne prends pas de photo avec ton appareil à cette heure-ci. Des gars t’observent et c’est la fin d’après-midi, les rues se vident. Ils pourraient te suivre pour te détrousser.»

Par Camille Belsoeur

Coincé entre les docks du port de Cape Town et les flancs de Table Mountain, le massif rocheux qui domine la mégalopole, le quartier de Woodstock était un quartier «intégré» sous la régime de l’apartheid –c’est-à-dire un espace urbain où cohabitaient des gens noirs, blancs et métis. Mais comme un peu partout en Afrique du Sud, la transition du pays vers la démocratie ne s’est pas faite en douceur. Certaines zones du district, les plus proches du port, se sont paupérisées et reségréguées. Des résidences bourgeoises où se côtoient populations blanches, «coloured» et noires des classes aisées ont été bâties sur les hauteurs. Entre les deux, la gentrification a poussé par îlots. Les inégalités se sont creusées, et la criminalité a explosé.

Derrière les barrières de sécurité, restos végétariens et barbiers

Sur Albert Road, artère principale d’Upper Woodstock, la zone urbaine la plus gentrifiée de cette proche périphérie du centre-ville, les rénovations d’anciennes usines ont créé des enclaves ultra-branchées, comme le Old Biscuit Mills. Derrière des barrières de sécurité s’alignent galeries d’art, caves à vin, restaurants végétariens, bars à bière et barbiers...

La clientèle est composée de locaux branchés, d’étudiants et de touristes. Dans la rue, des enseignes au look hipster côtoient des petites maisons défraîchies ou des échoppes d’alimentation destinées à un public plus populaire, avec leurs vieilles affiches publicitaires à l’effigie de Coca-Cola en devanture.

Par Camille Belsoeur

Deux mondes se côtoient, et se mélangent parfois. Mais les restos ou les commerces bobos –et leur design braché qu'on pourrait retrouver à New York ou à Londres– sont l’apanage d’une clientèle majoritairement blanche. Souvent, les portes des magasins sont ouvertes pour profiter de la douceur estivale. Mais pas les grilles de protection. Elles restent fermées tant que le client n'a pas été dûment jaugé. Mesure de sécurité.

Dan, patron de The Treatmill, une cave à vin à la déco tout en bois, est installé dans la cour intérieure du Old Biscuit Mills depuis la création de l’espace commercial il y a huit ans. Il témoigne de la gentrification du quartier.

«Maintenant ici c’est une attraction. Il y a des visiteurs de toutes les nationalités. Alors qu’au début les gens du centre-ville n’osaient pas venir ici et les touristes ne connaissaient même pas Woodstock. Il y avait beaucoup plus d’insécurité qu’aujourd’hui. Avec l’amélioration du quartier, les business ont ouvert les uns après les autres.»

Par Camille Belsoeur

Pour Alexandra Parker, chercheuse sud-africaine spécialiste de la sociologie urbaine, l’installation d’une population hipster dans une zone de friche urbaine peut contribuer à en améliorer la vie des habitants de longue date.

«Les promoteurs immobiliers font appel aux artistes et aux hipsters dans le cadre d’une stratégie de marque, comme cela a été fait à Maboneng [une enclave à la mode dans le centre de Johannesburg où la criminalité a explosé à la fin de l’apartheid]. Une partie des conséquences de cette stratégie est de rendre des lieux plus esthétiques, avec des oeuvres d’art dans l’espace public, ou des peintures murales dans le cas de Maboneng. Cela peut contribuer à rendre la zone plus sûre».

Le jour et la nuit

À Woodstock, les rues principales sont relativement sûres la journée. Le quidam peut s’y promener sans risque. Mais l’ambiance est différente à la nuit tombée –même si le quartier ne se transforme pas non plus en Gotham City. «C’est “safe” le jour, mais la nuit tout est fermé ici. Les commerçants cadenassent leur boutique vers 17h. Si vous vous promenez seul dans le noir, vous avez le risque de vous faire menacer par des gangs de jeunes», prévient une habitante.

La règle est de se déplacer en Uber ou en voiture une fois le soleil disparu derrière les vagues de l’océan Atlantique. Une importante migration pendulaire a lieu chaque jour avec des responsables d’enseignes ou des artistes qui retournent dormir dans les beaux quartiers du Cap chaque soir, avant de refaire le trajet dans le sens inverse le matin.

«La nuit, à Woodstock, il n’y a personne. Il s’agit davantage d’une gentrification commerciale qui a des spécificités temporelles. Il y a aussi des gens aisés qui s’installent dans le quartier, mais ils ne sortent pas dans la rue le soir», explique explique Myriam Houssay-Holzschuch, chercheuse et co-auteure du livre Histoires de frontières: Une enquête sud-africaine, paru en 2017.

Dans un supplément immobilier du journal local Cape Times qui vante les attraits de Woodstock, le DJ sud-africain Das Kapital évoque justement ce contraste entre l’activité diurne et nocturne et raconte pourquoi il a choisi de s’y installer:

«Mon Woodstock à moi est “peaceful”, convivial et ne m’use pas trop au quotidien. La communauté ici est très engagée dans la vie locale et en même temps chacun mène son propre business. Cela me permet d’avoir une vie paisible et d’être créatif la nuit, avec assez de bourdonnement et d’énergie pendant le jour pour m’inspirer.»

Relogés à 35 kilomètres du centre-ville

Le phénomène de gentrification, ancien sur Victoria Road, une rue animée où les bars branchouilles sont installés depuis longtemps, a commencé à transformer Woodstock en profondeur à la fin des années 2000.

«Cela a commencé, comme à New York il y a quelques décennies, par des marchands d’art qui ont racheté des entrepôts industriels désaffectés pour y installer leurs galeries. Cela va de pair avec la politique de la municipalité qui a décidé de valoriser son centre-ville», note Myriam Houssay-Holzschuch.

Par Camille Belsoeur

Les habitants les plus défavorisés sont eux poussés vers la banlieue par cette montée en puissance des bobos.

«Si vous habitez une petite maison et qu’autour de vous il y a plein de commerces branchés qui s’installent, vous ne pouvez plus vivre votre quotidien de la même façon. Vous allez devoir aller faire vos courses ailleurs. Le soir, tout sera fermé autour de chez vous et cela augmente les risques de criminalité. Et votre propriétaire risque aussi d’augmenter votre loyer», raconte Samanta, la gérante d’une galerie d’art moderne africain.

Les locataires sont surtout victimes du rachat de leur immeuble par des entrepreneurs qui les expulsent pour transformer les logements en alléchantes vitrines. Les pauvres sont priés de se reloger à 35km de City Bowl, le centre-ville, derrière l’immense township de Khayelitsha, peuplé officiellement de 400.000 personnes, mais qui en compte en réalité au moins le double. Des expulsions qui rappellent le triste passé du quartier voisin de District Six, coincé entre Woodstock et le coeur de ville. Ce quartier, très cosmopolite dans la première moitié du XXe siècle, avait été vidé de ses populations métis et noires, envoyées, à la fin des années 1960, dans les townships par le régime de l’apartheid. Des rues entières avaient été rasées pour y reloger dans des résidences nouvelles des populations uniquement blanches.

«Il y a une déracialisation des riches»

L’époque est cependant différente. «Un fond d’indemnisation a été créé par la municipalité du Cap et une série de combats judiciaires ont été ouverts», raconte Myriam Houssay-Holzschuch. De nombreux habitants de Woodstock, de toutes origines, ont également manifesté leur souhait de voir leurs voisins expulsés du quartier être relogés dans des logements sociaux au sein du centre-ville. «Aujourd’hui, en Afrique du Sud ou au Cap, il y a une déracialisation des riches. Mais les pauvres restent invariablement des Africains ou des “coloured”», glisse Myriam Houssay-Holzschuch.

Au sud de City Bowl, dans le quartier malais de Bo-Kaap, célèbre pour ses maisons aux murs peints de couleurs vives et toutes différentes, les habitants, qui appartiennent principalement à la classe moyenne, sont tout aussi inquiets devant la gentrification à l’oeuvre.

Par Camille Belsoeur

Une étude auprès de cent personnes menée par l’université de Stellenbosh et le musée de Bo-Kaap, qui retrace l’histoire des esclaves originaires de Malaisie, d’Inde ou d’Indonésie déportés à partir du XVIIe siècle par la Compagnie néerlandaise des Indes orientales, afin de servir de main-d’oeuvre dans la colonie du Cap, montre que le premier sujet d’inquiétude de la population locale est la gentrification et ses conséquences: hausse du prix des loyers, départ de familles, fermetures des petits commerces, perte d’identité du quartier…

Une vieille histoire des riches qui repoussent les classes défavorisées loin de leur zone d'origine. Derrière une grande baie vitrée qui donne sur Albert Road à Woodstock, une trentaine d’employés d’une banque sud-africaine déguste du vin pétillant, des bonnets de Noël sur la tête, pour fêter la fin d’année. Les vêtements sont chics et la soirée est privée. Dehors, les marchands ambulants font chauffer des morceaux de viande sur de vieux braseros qui fument dans la nuit tombante.

Camille Belsoeur Journaliste

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