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Ce qui se joue derrière le changement de nom du Front national

Nicolas Lebourg, mis à jour le 10.01.2018 à 7 h 03

FN, un nom à l'héritage riche. Trop lourd même selon l'actuelle dirigeante du parti, Marine Le Pen, qui rêve d'en changer une bonne fois pour toutes.

Jean-Marie et Marine Le Pen |
AFP PHOTO 
Mehdi Fedouach / AFP

Jean-Marie et Marine Le Pen | AFP PHOTO Mehdi Fedouach / AFP

Parmi les questions posées par formulaires aux militants du Front national pour la «refondation» de leur parti, il y a celle de son changement de nom. Selon le dépouillement partiel des questionnaires révélé par RTL, 80% des militants seraient opposés à ce changement d’appellation. Marine Le Pen a répondu qu’il s’agirait d’une «fake news» et que, bien au contraire, les militants abondaient en son sens: pour grandir, le FN devrait avoir une autre désignation. La question dépasse en fait le problème du nom, pour recouvrir celle de la labellisation.

L’origine du nom

Alors que l’Europe de l’entre-deux-guerres connaît l’essor de massifs partis-milices de l’extrême droite radicale, le cas français détonne. Les extrémistes de droite sont dispersés en une multitude petits mouvements. En 1936, selon les estimations faites par les services de police, ils ne représentent tous ensemble que 5,5 % de la population active, et les radicaux n’en sont que la portion congrue, répartie sur une noria de groupes et groupuscules. Pour palier cela, il y a pourtant des propositions unitaires. Dès 1934, le théoricien d’extrême droite Charles Maurras en appelle à un «compromis nationaliste» entre toutes les chapelles des extrêmes droites afin de fonder un «Front national».

En 1972, le FN, présidé par Jean-Marie Le Pen, est érigé avec ce nom et ce principe par le mouvement néofasciste Ordre Nouveau. Celui-ci a publié son programme en 1970: affirmant «l'échec irréversible de la démocratie», il prône l’élimination des partis politiques, l’interdiction de la grève, la limitation des héritages avec le reversement de biens à l’État, l’interdiction de la spéculation, et l’organisation corporatiste. Mais ses cadres sont parfaitement conscients que pour sortir de la marge il leur faut rassembler leur famille politique toutes tendances confondues autour d’un programme moins strict. Pour cela, ils souhaitent s’inscrire au cœur des droites, leur direction décidant de procéder à «la campagne la plus à droite depuis la vague Poujade de 1956: travail, école, famille, nation».

Bien avant la «dédiabolisation»: la «désatanisation»

À leur congrès de juin 1972, les militants d'Ordre Nouveau votent sur la motion fondatrice du FN. Si la stratégie est actée, deux motions s’affrontent. La première, menée par les jeunes du GUD, désire baptiser le nouveau mouvement «Front national pour un Ordre Nouveau». La seconde est proposée par des cadres, plus âgés, soucieux de se présenter aux élections; elle est relayée par François Brigneau (ancien de la Milice et futur vice-président du FN) et par le bureau politique. Elle souhaite nommer la nouvelle formation «Front national pour l’Unité Française» (FNUF), afin de pouvoir occuper un espace politique allant des nationalistes les plus radicaux aux centristes. C’est toujours la dénomination officielle du parti, même si elle a été remplacée par commodité dès l’origine par l’étiquette «Front national».

«Nous devons apparaître comme autre chose que la réincarnation d'Eichmann, mais plutôt comme des gens souriants.»

La victoire de la motion FNUF n’a cependant pas convaincu tous les militants. Dans les réunions internes, François Duprat, le stratège d’Ordre Nouveau, se veut pédagogue: «Plus de chants nazis, explique-t-il aux militants. Nous devrons nous draper de tricolore et chanter la Marseillaise. Nous devons apparaître comme autre chose que la réincarnation d'Eichmann, mais plutôt comme des gens souriants.» Bref, ceux qui s’auto-proclament néofascistes ont compris la nécessité de ce que l’on ne nomme pas encore une «dédiabolisation» –mais déjà dans les années 1960 des militants néonazis parlaient de la nécessité de se «désataniser».

Jean-Marie Le Pen, le FN envers et contre tous

À l’été 1973, Ordre Nouveau est dissout par l’État. L’équipe de l’ex-Ordre Nouveau et Jean-Marie Le Pen entrent en guerre pour le contrôle de l’appellation «FN». Jean-Marie Le Pen est malin: il dépose en préfecture un changement du bureau de l’association. Sur la feuille écrite à la machine a été ajouté au stylo «pour l’unité française» après «Front national»: il s’assure ainsi d'être le seul à pouvoir représenter la continuité de la structure légale. Il l’emporte devant les tribunaux.

Le FN est à lui. Mais il est groupusculaire, ne remportant que 0,74% des suffrages à la présidentielle de 1974. Les frontistes envisagent de changer le nom du mouvement pour prendre un nouveau départ, mais, constatant qu’il existe des stocks d’affiches et que les caisses sont vides, ils décident finalement de continuer sous cette forme.

Après les premiers succès, des doutes existent pourtant encore sur la pertinence de l’identité FN. Au premier tour de la présidentielle de 1988, Jean-Marie Le Pen obtient 14% des suffrages. La presse clame que c'est un triomphe. Il le dit aussi, mais est en fait amer: il s'était imaginé passer directement de la non-candidature en 1981 à environ 20% et donc atteindre le second tour. On l'interroge pour savoir si, maintenant qu'il est institutionnalisé, il envisagerait de changer le nom de son parti afin de le dédiaboliser. Il répond sans ambages qu’il s’agit là d’une question ouverte, mais renvoie le débat à un éventuel Congrès national. Cela ne se fait pas, mais le FN lance des listes «LEPEN» pour «Liste Entente Populaire Et Nationale», ce qui permet surtout d’user de la marque qu’est le nom du tribun charismatique, sans y associer un parti jugé plus sulfureux.

Cependant, avec la scission mégretiste, il y a de nouveau début 1999 deux groupes à revendiquer le nom du FN: celui de Jean-Marie Le Pen, celui de Bruno Mégret. L'hebdomadaire satirique Charlie Hebdo profite du désordre pour déposer le nom «Front national» à l'Institut National de la Propriété Intellectuelle (INPI). Avec des anciens du réseau communiste résistant «Front national», le journal veut affirmer que le nom du parti n'appartient à aucune des factions d'extrême droite. L’argument est d’une mauvaise foi historique certaine, mais Charlie cherche ainsi à allier un combat politique et juridique contre l’extrême droite: en 1996, l’hebdomadaire avait rassemblé 173.704 signatures dans une pétition réclamant l’interdiction du FN. Au tribunal, l’avocate du parti, une certaine Marine Le Pen, annonce qu'en retour elle a déposé à l'INPI les sigles PCF, PS, RPR et CFDT. La famille Le Pen conserve son bien.

Marine cherche un nom

Mais, avec Marine Le Pen, le Front national n’est plus un compromis nationaliste mais une écurie présidentielle chargée de la conduire à l’Élysée. Dès son échec de 2012, elle et Louis Aliot (qui, en janvier 2012, a déposé à l'INPI le nom «Alliance pour un Rassemblement National») proclament qu’il n’y a «pas de tabou», et que le parti, pour s’élargir, pourrait changer de nom à son prochain congrès. Marine Le Pen envisage le nom de «Parti patriote», une formule que venait d’utiliser Patrick Buisson quant à un potentiel grand parti de toutes les droites –dénomination préemptée aujourd’hui par le mouvement Les Patriotes fondé par Florian Philippot suite à son départ du FN.

Jean-Marie Le Pen s’oppose alors fermement à ce changement. À tort, cela a été présenté comme une opposition entre les anciens et les modernes. En fait, dit-il, «le nom FN a un mérite rare dans cette famille politique, c’est la pérennité». Son argument n’est pas sentimental, il repose sur le fait de se situer dans une continuité, assumant l’histoire politique de son camp et la nature de «rassemblement» du parti. Marion Maréchal-Le Pen ne pensait pas différemment. Marine Le Pen, qui connaît mal l’histoire de son camp et n’aime pas s’y situer, préférant même s’adresser aux électeurs de Jean-Luc Mélenchon qu’à ceux de François Fillon lors de l’entre-deux-tours de 2017, voit justement en cette marque un frein à la transformation de son parti en machine capable de la propulser aux affaires. En tous cas, elle n’a guère d’autre choix que de le laisser penser.

Pour ce prochain congrès de la refondation, il est clair qu’elle propose que tout change cosmétiquement pour que la question de sa légitimité personnelle ne soit pas posée –alors que le slogan de la formation de son ancien bras droit, «le meilleur pour la France», jouant sur l’ambiguïté de sa formulation, est un pré-positionnement, quelque peu mégalomane, pour tenter de lui contester le leadership sur ce camp. Changement de nom ou pas, une énième bataille se profile à l'extrême droite.

Nicolas Lebourg
Nicolas Lebourg (66 articles)
Chercheur en sciences humaines et sociales
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