France / Sports

Le rugby réunionnais veut marquer l’essai

Temps de lecture : 8 min

À 9.000 kilomètres de la métropole et de ses milliers de licenciés, le rugby s’acharne à consolider son ancrage à la Réunion et s’évertue à «ne pas envoyer les jeunes au casse-pipe».

Via Facebook | XV Dionysien
Via Facebook | XV Dionysien

Ils sont une vingtaine sur ce terrain vide de marquage et de poteaux, à se passer un ballon ovale en rigolant. C’est un mardi après-midi, où l’on frise les 23°C en décembre. Rien de plus normal quand on chausse les crampons à Saint-Denis de la Réunion.

À quelques pas se dressent une piste d’athlétisme et un dojo, ainsi que des dortoirs où vivent ces ados d’une quinzaine d’années, qui s’entraînent au sein du Centre d’entraînement de rugby fédéral (Cerf), basé dans les locaux du Centre de ressources, d’expertise et de performance sportives (Creps).

Érosion des effectifs

Sur le terrain, Martien Adolphe se fiche de tous ces acronymes. Cet encadrant au maillot teinté de bleu et d’orange établit une séance d’opposition entre les jeunes joueurs et scrute les progrès.

«On a une vingtaine de gamins au début de chaque promotion et en moyenne, on arrive à seize joueurs. Certains arrêtent au bout d’une semaine car le rythme n’est pas facile. Ils se lèvent à 6 heures et demie et se couchent à 22 heures, détaille-t-il, alors qu’ils ont six séances d’entraînement sur les jours de cours. Ils ont des semaines adaptées, avec de la musculation le matin, des cours de midi à 16 heures et une étude de 20 heures jusqu’à 22 heures. Grâce à cela, on voit qui est motivé. Et surtout, il faut savoir qu’en métropole, ils s’entraînent matin et après-midi.»

«Il y a effectivement une érosion, notamment dans les catégories de jeunes, qui nous inquiètent un peu.»

Daniel Saugues

Avec environ 2.000 licenciés, La Réunion représente une belle part du rugby ultra-marin, qui comptait 6.645 licenciés en 2015-2016. Pourtant, celui-ci est en baisse. «On surveille assidûment. Il y a effectivement une érosion, notamment dans les catégories de jeunes, qui nous inquiètent un peu», explique Daniel Saugues, responsable de la commission sportive du Comité Territorial Rugby Réunion (CTRR), en citant des manques chez les enfants âgés de huit et dix ans.

Ce retraité de l’enseignement, élu au sein du CTRR depuis «sept ou huit ans», s’en est inquiété auprès des voisins des rugbymen au sein du Creps: les footballeurs. Mais pour le ballon rond aussi, les encadrants déplorent une chute des effectifs.

Daniel Saugues et les autres espèrent que cette baisse n’est que «conjoncturelle»:

«Ça nous laisse des espoirs, s’exclame-t-il, les lunettes sur le bout du nez. Après, il y a peut-être aussi une évolution sociétale. Les nouvelles générations sont plus versatiles qu’à notre époque et ont surtout plus de possibilités. Il faut prendre cette réalité en considération et vivre avec son temps. À nous de nous adapter au public potentiel.»

Après tout, la baisse est générale car l’ovalie française a perdu plus de 15.000 licenciés entre 2016 et 2017.

Le XV de France en visite

C’est à ce moment que Daniel Blondy sort de sa réunion et prend place à son bureau, cachant une affiche qui présentait le rugby à la Réunion en 1994. Le président du comité, au physique de première ligne, écoute son collègue parler de la venue de l’équipe de France. «On pensait que celle-ci aurait eu un contrecoup, poursuit Daniel Saugues. Ça avait été une belle opération médiatique. Mais ça ne s’est pas traduit par de nouvelles arrivées.»

C’est fin mai et début juin que le XV de France et Bernard Laporte, le nouveau président de la Fédération, se sont rendus sur «l’île intense». Au programme pour les premiers, des entraînements avant leur tournée (catastrophique) en Afrique du Sud et des séances de promotion, tandis que le dernier était venu exposer ses projets pour le rugby ultra-marin. «Nous sommes convaincus qu’il y a un énorme potentiel en Outre-mer qui est laissé de côté, avait-il déclaré entre deux visites. On se doit de sortir des pépites pour l’équipe de France.»

«Cette venue n’a peut-être pas eu de retour sur investissement immédiat, mais ça va travailler les consciences.»

Daniel Saugues

«Cette venue n’a peut-être pas eu de retour sur investissement immédiat, mais ça va travailler les consciences», positive Daniel Saugues, alors que les deux hommes, comme le reste du comité, s’attachent à ce que l’île devienne «une terre de rugby», «une région où les jeunes viennent naturellement, ce qui n’est pas encore le cas chez nous. C’est un combat quotidien», estime l’élu du CTRR.

S’il reconnaît l’analyse, Daniel Blondy est plus optimiste, au regard d’un rugby qui a beaucoup progressé depuis l’arrivée du ballon ovale à La Réunion, en 1971. Venu une première fois vivre sur l'île entre 1976 et 1982 avant de s’installer définitivement en 1994, il explique avoir vu «une vraie transformation»: «Au départ, le rugby était beaucoup pratiqué par des expatriés, qui ont mis en place le rugby local. Mais maintenant, ça s’est vraiment créolisé.»

Compétitions régionales

Loin de rester sur l’île aux deux volcans, le rugby réunionnais s’est exporté vers ses voisins. Depuis quelques années, le CTRR a contribué à créer l’AROI, l’Association rugby de l’océan Indien, qui rassemble –en plus de la Réunion– Maurice, Mayotte, les Seychelles, les Comores et Madagascar.

«Le but était d’organiser des compétitions au niveau régional, précise Daniel Blondy. Dans les DOM-TOM, on a été les précurseurs.» Matchs amicaux et coupes sont au programme. En 2018, la Corsair Cup –du nom de la compagnie aérienne– sera inaugurée. Elle opposera six équipes de la région, entre mars et avril, avec l’espoir de former une sélection estampillée «océan Indien» et participer à la Coupe d’Afrique de Rugby.

«On est moins formatés; on a remarqué des différences avec les Mauriciens, les Malgaches [...]. C’est éminemment formateur.»

Daniel Saugues

Si la Réunion n’a que douze clubs qui s’affrontent souvent, l’océan Indien représente une vraie chance selon les éducateurs. «C’est une richesse qu’on a formalisée depuis cinq ans, explique Daniel Saugues. On est moins formatés; on a remarqué des différences avec les Mauriciens, les Malgaches. Les premiers sont plus rigoureux et organisés, les seconds sont vivaces. Même les Mahorais [les habitants de Mayotte, ndlr] et les Réunionnais sont différents dans la façon de jouer. C’est éminemment formateur.» De son avis, rencontrer des «fac-similés» n’apporte «pas grand-chose». Les joueurs du centre ont même rencontré des Sud-Africains récemment: «Ça a cogné», lance le retraité dans un rire.

Sur le terrain d’entraînement, tous les joueurs aux maillots et t-shirts bariolés sont unanimes: la confrontation avec leur voisin d’Afrique était «bien plus intense» que ce qu’ils avaient connu alors. Ce qui contribue à améliorer leur apprentissage.

Préparation à l'Hexagone

Martien Adolphe donne justement ses consignes pour un nouvel exercice. Au sein du Cerf, «on veut qu’ils aient une formation cadrée qu’ils n’ont pas forcément en club». L’éducateur arrête ensuite ses troupes et leur fait faire des séries de passes en mouvement. «On travaille surtout les qualités de vitesse: vitesse d’analyse, d’exécution et de course. Tout le monde peut être joueur de rugby, mais si on le joue à la vitesse d’un grand-père, ça ne sert à rien», détaille-t-il en souriant.

D’autres aspects sont également primordiaux au sein du Cerf: le mental et la volonté de détacher progressivement l’ado de la structure familiale, pour le préparer aux potentiels changements liés à la métropole. Une semaine d’adaptation est prévue chaque année dans l’Hexagone pour s’adapter.

«Le problème à la Réunion, c’est que dès qu’un marmot traverse le terrain, on dit qu’il est bon. Alors que des gamins comme eux, il y en a 10.000 en métropole.»

Martien Adolphe

Ce dernier aspect est le point principal du Cerf. «Il a été créé car on avait beaucoup de gamins qui essayaient chaque année d’aller dans des centres de formation de clubs, avec un taux d’échec assez important et pas mal de retours à la maison», raconte Daniel Blondy.

«Le problème à la Réunion, c’est que dès qu’un marmot traverse le terrain, on dit qu’il est bon. Alors que des gamins comme eux, il y en a 10.000 en métropole», note Martien Adolphe, qui en profite pour changer d’exercice et lancer la fameuse marmaille en mêlée.

Un cap supplémentaire devrait être passé avec la mise en place d’un pôle Outre-Mer. Les enfants présents seront encadrés jusqu’à 18 ans, «avec la même formation qu’en métropole», a annoncé Bernard Laporte lors de sa visite:

«Et à 18 ans, les meilleurs partiront alors que les autres resteront ici, ou iront ailleurs. Peu importe, au moins nous ne les aurons pas déracinés, avec un taux d'échec de ceux qui partent à 14-15 ans assez important.»

Envois sur recommandation

Déraciner. Là est bien tout le problème à éviter. Si un jeune joueur du Nord peut se sentir dépaysé dans la région parisienne ou dans le Sud-Ouest, qu’en est-il d’un adolescent dont la famille se trouve à des milliers de kilomètres?

Le centre d’entraînement a vu le jour en 2007 pour éviter cette situation. «Avant de les faire partir, on voulait créer un sas qui allait leur permettre de sortir du cocon familial et d’avoir une autonomie», retrace le président du CTRR dans son bureau. Lui et les autres membres du comité se sont aperçus qu’en plus du départ précoce et du climat, l’autonomie était aussi un point important. «Dans les clubs de métropole qui les recevaient, tant que le marmot était bon et qu’il rendait service, ça allait. Mais dès qu’il y avait une baisse de niveau, il n’était plus dans l’équipe. Et la prise en charge était plus… aléatoire.»

«On les met en garde [...]. Ce n’est pas une question d’intérêt mais de potentiel, car on ne veut pas les envoyer au casse-pipe.»

Daniel Saugues

Désormais, les jeunes rugbymen sont envoyés dans les pôles espoirs «sur recommandation» du centre et des encadrants. «On ne porte que ceux pour lesquels on a un certain nombre de garanties, explique Daniel Saugues. Pour d’autres, en fonction du vécu, on ne les recommande pas. Ils peuvent aller en métropole mais sans notre appui. On les met en garde sur ces problématiques. Ce n’est pas une question d’intérêt mais de potentiel, car on ne veut pas les envoyer au casse-pipe.»

Sur les quatre dernières années, deux jeunes en moyenne –sur des promotions de quinze joueurs– partent chaque année pour l’Hexagone. «Ce qui est un bon ratio dans un comité départemental, souligne le responsable de la commission sportive. Il ne doit pas y avoir beaucoup de départements qui ont ce taux-là, à part certains départements d’Île-de-France.» Les clubs commencent à faire des «appels du pied», selon les membres du CTRR; «ils se rendent compte que les gamins sont fiables», se félicitent-ils.

Potentiel du rugby à VII

Le fait que les Réunionnais soient aussi champions de France territorial à VII –une première pour un représentant d’Outre-mer– permet également «d’éveiller les consciences», selon Daniel Saugues. Et de développer cette frange du rugby.

Lors de son passage, Bernard Laporte estimait qu’il fallait développer les individus pour ces deux sports:

«La formation est la même. Je suis convaincu qu’en Outre-mer, c’est à VII qu’il y a un réel potentiel.»

Un avis partagé par Daniel Saugues: «C’est une volonté commune de ne pas privilégier une forme pour une autre. Mais on est bien conscient que ce qui nous portera, c’est le rugby à VII. Et c’est plus facile à comprendre, plus spectaculaire.»

Une autre manière de se démarquer et de continuer à développer le rugby local. Même si la recette miracle pourrait quand même venir de la métropole, estime-t-on au Creps. «Si l’équipe de France gagnait un peu plus, ça nous aiderait…»

Christophe-Cécil Garnier Journaliste à Slate.fr

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