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Et si gagner la présidence était ce qui est arrivé de pire à Donald Trump?

Temps de lecture : 7 min

Si «Fire and Fury», le livre de Michael Wolff sur les coulisses de la présidence de Trump, prend certainement ses aises avec la vérité brute, il a sans aucun doute raison sur un point: gagner l'élection était ce qui pouvait arriver de pire… à Donald Trump.

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Donald Trump à la Maison-Blanche, le 7 janvier 2018 | Saul Loeb / AFP

Fire and Fury, le livre écrit par Michael Wolff sur le chaos de l’administration Trump, raconte de drôles d’histoires.

Il avance que Donald Trump ne savait pas qui était l'ancien président de la Chambre des représentants, John Boehner, même après qu’il avait joué au golf avec lui et avait plusieurs fois tweeté à son sujet. Il affirme que l’actuel président américain proposait les services de prostituées à certains hommes, tout en faisant écouter la conversation à leurs épouses sur haut-parleur.

De telles histoires semblent trop juteuses pour être vraies et Wolff a la réputation d’enjoliver la réalité. Ceci dit, il existe de bonnes raisons de croire la thèse de Wolff selon laquelle Trump et son équipe de campagne n’ont jamais pensé qu’il serait président. Et cette théorie explique à peu près tout du mandat catastrophique de Trump.

Trump n'a jamais voulu obtenir le poste

Wolff brandit des anecdotes sur la nuit électorale de 2016 pour raconter le choc de Trump devant sa propre victoire: il «avait l’air d’avoir vu un fantôme», écrit-il, et Melania était «en larmes».

Certains reporters se souviennent avoir vu exactement l’inverse. Mais de nombreux indices laissent penser que Trump ne pensait pas gagner. Il ne s’était pas préparé aux débats, par exemple. Ses conseillers n’avaient pas réussi à le convaincre de prêter plus de dix millions de dollars à sa campagne, alors même qu’il se traînait dans les sondages et que tous les signaux d’une défaite écrasante étaient au rouge. Dans les dernières semaines de campagne, il évoquait de façon préventive un complot international qui aurait déjà truqué les élections à son détriment.

Maintenant qu’il est président, Trump n’arrive pas à s’empêcher de s’émerveiller d’avoir gagné. «Je suis président! Hey, je suis président!», s’est-il exclamé il y a quelques mois, lors d’une de ses (nombreuses) crises publiques de ravissement. «Vous y croyez?»

Étant donné qu’il n’avait jamais envisagé d’être président, Trump ne s’est jamais engagé à respecter les habitudes et les pratiques nécessaires pour exercer correctement la fonction. Une fois à la Maison-Blanche, il a réduit au maximum ses horaires de travail, préférant passer du temps à jouer au golf ou à regarder la télévision.

Ce fait est établi par de nombreuses preuves, à commencer par les propres tweets de Trump. Il reste au lit, appelle ses amis et ses relations, rouspète au sujet de son travail, de son équipe et des médias. Il n’écoute pas ses conseillers, qui ont le plus grand mal à lui faire lire quoi que ce soit.

Comment expliquer qu’un homme fasse campagne pour la présidence et qu’une fois élu, il s’en détourne? Eh bien parce qu’il a pu en convoiter la gloire mais qu’en réalité, il n’a jamais voulu obtenir le poste.

Ce que Trump voulait, c’était la célébrité. C’est pourquoi, comme le souligne Wolff, il a fulminé quand les stars ont snobé son investiture. C’est aussi pourquoi Trump a obligé son porte-parole, Sean Spicer, à passer le premier point presse de son administration à pinailler sur la taille de la foule venue assister à son investiture. C’est encore pour cette raison que Trump se plaint de ce que la presse dit de lui et qu’il sollicite les flatteries des visiteurs de la Maison-Blanche.

Et cela joue également un rôle dans la toquade de Trump à l’égard de Vladimir Poutine. Wolff rapporte que l’année dernière, l’ancien président de Fox News, Roger Ailes, a demandé à Steve Bannon, alors conseiller en stratégie de la Maison-Blanche: «Dans quoi s’est-il fourré avec les Russes?». Ce à quoi Bannon a répondu que Trump «était allé en Russie et il avait cru qu’il allait rencontrer Poutine. Mais Poutine n’en avait rien à foutre de lui. Donc il a continué d’essayer».

Son entourage savait qu'il était bête

Les membres de l’entourage de Trump savaient qu’il était bête. Ils l’ont toujours su. Wolff cite tellement de commentaires à ce sujets –de Bannon, d’Ailes, de la conseillère à la Maison-Blanche Kellyanne Conway, de l’ancien chef de cabinet de la Maison-Blanche Reince Priebus, du conseiller économique Gary Cohn, du fondateur de Fox News Rupert Murdoch, de l’ancien conseiller de Trump Sam Nunberg– qu’il est impossible d’ignorer l’avis général, même en ne prenant que la moitié des citations en compte.

Wolff mentionne aussi le secrétaire d’État Rex Tillerson, qui n’a pu nier l’année dernière avoir traité Trump de crétin. Ses conseillers savaient aussi, et ce bien avant qu’il ne soit élu, que Trump était peu fiable, irritable et vicieux. Lorsque Roger Ailes a informé Steve Bannon qu’un homme à qui il était envisagé de confier un poste dans l’administration «avait été impliqué dans une bagarre dans un hôtel, un soir, et avait pourchassé une femme», Bannon avait rétorqué: «Si je dis ça à Trump, il va probablement lui donner le poste.»

Pourquoi ces gens n’ont-ils pas révélé l’année dernière ce qu’ils savaient de Trump? Au minimum, pourquoi n’ont-ils pas quitté l’équipe de campagne? La réponse standard, c’est qu’ils s’en fichaient. Wolff propose une autre réponse: ils pensaient que Trump allait perdre. «Presque tout le monde dans l’équipe de campagne», écrit-il, pensait qu’il ne fallait pas que Trump devienne président, qu’il ne le deviendrait pas et que, par conséquent, il n’était pas utile qu’ils se prononcent.

Pour constituer son administration, il a fallu abaisser le niveau d’exigence

L’erreur de jugement était réciproque. Trump, qui ne s’attendait pas à gagner, n’a jamais essayé de mettre en place une équipe capable de gérer le gouvernement. Il y a amené des personnes moralement peu recommandables et aux capacités limitées. Ignorant tout du service public, il s’est tourné vers d’autres personnes aussi peu préparées que lui, des gens sur qui il en savait très peu, voire rien du tout. Ceux qu’il connaissait le mieux –ses enfants et son gendre, Jared Kushner– étaient complètement hors de leur élément.

Les bonnes possibilités ne manquaient pas pour former une administration républicaine, mais ils étaient écœurés par Trump. Pendant la campagne, ils ont dénoncé sa candidature, et eux aussi s’attendaient à ce qu’il perde.

Alors quand Trump a gagné, il s’est tourné vers d’autres candidats pour remplir les sièges du gouvernement: vers les imbéciles, les cyniques et les lâches qui l’avaient soutenu ou qui n’avaient rien dit. «Quand vous enlevez tous les types qui ont signé toutes ces lettres publiques Never Trump [où ils s’engageaient à ne pas voter pour lui]», a confié Bannon à Ailes, «il ne reste pas grand-monde de très reluisant».

Il fallait abaisser le niveau d’exigence. Mike Flynn, le représentant de campagne que Trump considérait comme son conseiller à la sécurité nationale, «est un peu taré sur la question de l’Iran» avait confié Ailes à Bannon, et «Tillerson ne s’y connaît qu’en pétrole». Mais Bannon avait répondu que Flynn serait très bien: «Il a juste besoin d’avoir les bonnes personnes autour de lui.»

Au cours de l’année écoulée, nous avons pris connaissance de transactions suspectes impliquant Flynn, Paul Manafort et d’autres aides de campagne de Trump. On peut en mettre la plupart sur le compte de leur personnalité peu recommandable, mais une partie relevait de l’erreur de jugement politique.

Convaincus que leur candidat allait perdre, ces hommes ont fait des choses dont ils se seraient abstenus s’ils avaient envisagé être la cible de l’examen rapproché qui accompagnerait assurément une présidence Trump. Flynn «avait été prévenu par ses amis que ce n’était pas une bonne idée d’accepter 45.000 dollars des Russes pour une conférence» raconte Wolff. Mais Flynn les avait rassurés: «Bah, ce ne serait un problème que si on gagnait.»

La défaite attendue a mené à une présidence sans programme

Le plus criant est que la défaite attendue par Trump a mené à une présidence sans programme. Lorsqu’il a été élu, il «avait peu d’idées spécifiques sur la manière de transformer ses thèmes de campagne et son vitriol en politiques», écrit Wolff.

Ce dernier décrit une réunion organisée en mars, soit six semaines après le début du mandat, lors de laquelle Katie Walsh, directrice de cabinet adjointe, a demandé à Kushner: «Quelles sont les trois priorités de cette Maison-Blanche?» À quoi Kushner a répondu: «Alors oui, il faut sans doute que nous ayons cette conversation.»

Le chaos et les programmes des différentes factions en présence ont rempli le vide. Bannon a été le premier à agir, en imposant un décret interdisant l’entrée de ressortissants de plusieurs pays musulmans, ce qui a jeté une grande partie des États-Unis dans la confusion et la révolte. Tout ce qui a suivi –les rebondissements vaudevillesques avec des dirigeants étrangers, le suspense des réactions des Républicains du Congrès, l’échec de l’abrogation de l’Obamacare, le renvoi de Spicer et Priebus, la guerre de Jared et Ivanka contre Bannon, le fiasco d’Anthony Scaramucci [resté 10 jours seulement au poste de directeur de communication], les fuites fratricides sur qui avait fait quoi avec les Russes–, tout cela était en partie dû à l’absence d’un programme de gouvernement clair.

Dans des tweets et dans une déclaration en réponse au livre de Wolff, Trump crache sur Bannon en le qualifiant de comploteur incompétent qu’il connaissait à peine.

Le président se vante, comme il le fait régulièrement, d’avoir «battu dix-sept candidats, souvent décrits comme étant l'équipe la plus talentueuse jamais rassemblée». Il se plaint de la fraude électorale, d’un système truqué et de ne pas être traité avec autant d'indulgence que Barack Obama. Ce sont les paroles d’un homme qui n’a jamais considéré sérieusement l’idée que les hommes qu’il invitait dans son équipe de campagne puissent prendre les rênes du pouvoir.

Il s’accroche encore aux querelles de 2016 et s’émerveille toujours d’avoir été élu. Il joue le rôle qu’il s’était imaginé tout du long: celui du martyr abusé. Wolff a parfaitement raison: jamais Trump n’a pensé qu’il serait président. Et il ne devrait pas l’être.

William Saletan Journaliste

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