Égalités

Les instances intellectuelles, ces territoires d’exclusion des femmes

Temps de lecture : 9 min

J'ai beau avoir compté et recompté, il faut se rendre à l'évidence: les femmes occupent encore moins de 10% des postes de direction dans l'enseignement supérieur et de membres dans les institutions scientifiques ou littéraires prestigieuses.

Cérémonie à l'Académie française, le 15 décembre 2016. Sur 34 académiciens actuellement, on dénombre 4 femmes. | Patrick Kovarik / AFP
Cérémonie à l'Académie française, le 15 décembre 2016. Sur 34 académiciens actuellement, on dénombre 4 femmes. | Patrick Kovarik / AFP

Cet article est le premier épisode d'une enquête en deux volets, consacrée au sexisme dans les milieux intellectuels.

Retrouvez ici le second épisode.

Il existe en France, en 2017, des endroits dans lesquels les femmes ne peuvent pas pénétrer. Des territoires d’exclusion.

Il est temps de révéler ce terrible tabou qu’on tente trop souvent de nous cacher, au nom de la bien-pensance laxiste de certaines belles âmes.

Des femmes trop rares à la tête des établissements d'enseignement supérieur

Une de ces no-go zones s’appelle la présidence des universités. Aucune femme n’a jamais présidée la conférence des universités, créée en 2007. Partant de la liste des soixante-dix-sept universités françaises membres de cette conférence, je n’en ai trouvées que douze présidées par des femmes, soit 15,5% (pour bien se rendre compte du problème, j'ai fait plein de petits graphiques).

Pour les dix-huit communautés d’universités et d’établissements (COMUE), le calcul va encore plus vite: il n’y a aucune femme à leur tête.

Mais le monde universitaire n’est peut-être pas représentatif de toutes les institutions d’enseignement supérieur, peut-on légitimement s'interroger. Observons donc comment ça se passe ailleurs. À la tête de l'INP (institut national du patrimoine), aucune femme. Idem pour les INSA (institut national des sciences appliquées) et les deux écoles centrales. À la tête des quatre écoles normales supérieures (ENS), zéro femme non plus.

Dans les dix-huit «grands établissements» que j'ai listés, la répartition est la suivante:

Ayant à sa tête un homme

  • École des Hautes études en sciences sociales (EHESS)
  • École Nationale Supérieure d’Arts et Métiers
  • École Polytechnique
  • École Pratique des Hautes Études
  • Institut d’Études Politiques de Paris (Sciences Po)
  • Institut National des Langues et Civilisations Orientales
  • Muséum d’Histoire naturelle
  • Observatoire de Paris
  • École des Hautes Études en Santé Publique
  • Conservatoire des Arts et Métiers
  • École Nationale de l’Administration (ENA)
  • ENS Ulm
  • ENS Paris-Saclay
  • ENS Lyon
  • ENS Rennes
  • CentraleSupélec

Ayant à sa tête une femme

  • École Nationale des Chartes
  • École Nationale des Ponts et Chaussées

Un constat encore plus navrant dans les Académies

Le Centre national de la recherche scientifique (CNRS) est certes dirigé par une femme, mais plus pour longtemps: Anne Peyroche assurait l'intérim et Emmanuel Macron vient de nommer un homme, Antoine Petit, pour la remplacer. Par ailleurs, parmi les dix instituts qui constituent le CNRS, trois sont présidés par des femmes, sept par des hommes.

Mais enfin, ça pourrait être pire n’est-ce pas?

Oui. D’ailleurs, ça l’est. Vais-je vraiment vous estomaquer si je vous apprends que l’Académie de médecine est présidée par un homme? Non? Ok. Mais saviez-vous que les grades suivants –vice-président, secrétaire perpétuel, secrétaire adjoint et trésorier– sont également tous tenus par des hommes? Et il en va de même pour les présidences des quatre divisions du conseil d’administration.

Au début, j’ai cru que c’était peut-être une institution en non-mixité. Mais non, puisque sur les 135 membres titulaires de l’Académie de médecine, il y a malgré tout huit femmes. Oui, vous avez bien lu. J’en ai compté huit sur 135, ce qui nous fait un élégant 5,9%.

Vous avez à peu près autant de chance de trouver un pou sur le crâne d’Harry Roselmack que de croiser une femme à l’Académie de médecine.

Mais peut-être est-ce une exception, peut-on se demander? Alors j’ai également compté les membres du Conseil national de l’Ordre des médecins: cinquante-six, dont cinq femmes (8,9%).

Pourtant, ce n’est pas faute d’avoir entendu combien la médecine était un secteur professionnel qui s’était féminisé. Au 1er janvier 2017, 44,9% des médecins étaient des femmes. La vérité, c’est que même dans un secteur dit «féminisé», les instances d’autorité restent masculines.

Et puisque j’en étais à l’Académie de médecine, autant poursuivre. Prenons le pont des Arts à Paris, en allant vers la rive gauche. Vous voyez la coupole? C’est l’Institut de France, qui regroupe nos académies. Le chancelier de l’Institut s’appelle Xavier Darcos (un homme, donc). Ensuite, on y trouve plusieurs académies.

L'Académie des sciences politiques et morales: cinquante académiciens, dont quatre femmes.

L'Académie des beaux-arts: cinquante-deux membres, dont trois femmes.

L'Académie des sciences. Impossible sur leur site de ne consulter que la liste nominative des 255 membres. J’ai donc le cumul «255 membres, 126 associés étrangers et quatre-vingt-un correspondants, élus parmi les scientifiques français et étrangers les plus éminents». Ce qui nous fait un total de 462 membres, dont quarante-sept femmes.

L'Académie des inscriptions et belles-lettres: cinquante-cinq académiciens, dont quatre femmes.

L'Académie française, la fameuse, celle qui s'offusquait de l'écriture inclusive: trente-quatre membres, dont quatre femmes.

Ce qui nous fait donc un total de 653 académiciens dont soixante-deux femmes, soit 9,5% (et sans l’Académie de sciences, 191 dont quinze femmes, soit 7,8%).

N’est-ce pas merveilleux?

En comparaison, le Collège de France ressemble à un rassemblement du MLF. Sur les vingt-six chaires actuelles, on compte cinq femmes –Anne Cheng (histoire intellectuelle de la Chine), Bénédicte Savoy (histoire culturelle des patrimoines artistiques en Europe XVIIIe-XXe siècles), Claire Voisin (géométrie algébrique), Christine Petit (génétique et physiologie cellulaire), Françoise Combes (galaxies et cosmologie)–, soit un total de 19%, ce qui est donc une fourchette particulièrement haute. Mais du côté des professeurs en activité, sur trente-quatre, on compte quatre femmes (11,7%) et sur les quarante-trois professeurs honoraires, trois femmes (6,9%).

Un déséquilibre signifiant

Si on prend chaque cas individuellement, je ne doute pas que toutes ces nominations s’expliquent parfaitement. Mais admettez qu’avec un peu de recul, le déséquilibre femmes/hommes est tellement important qu’il en devient signifiant. Il met à mal le discours sur «l’égalité déjà là» qui limite le sexisme à des «dérapages» de certains «malotrus».

Cet écart prouve que le sexisme existe bien dans les structures, y compris (voire même surtout) dans les milieux considérés comme intellectuellement à la pointe, cultivés, éclairés. En l’état actuel de notre société, l’égalité ne se fait pas naturellement. Si on n’y prête pas attention, si on laisse les choses se faire «d’elles-mêmes» sans ébranler le plafond de verre, on aboutit à ça: moins de 10% de femmes dans ces instances.

Comment peut-on expliquer ce phénomène? Il est multiple, dans le sens où il se joue à chaque étape de la carrière des femmes.

Des freins à la carrière des femmes

Dans La révolution du féminin (2015), Camille Froidevaux-Metterie, elle-même universitaire, revient sur différents freins. Dès le début de leur carrière, on attribue aux femmes davantage de tâches chronophages (tutorat, tâches de gestion, administratif) qui les empêchent de publier autant qu’elles le pourraient.

Cette marque de genre dans la nature même des tâches se retrouve par ailleurs dans tous les secteurs professionnels. Au sein d’une même entreprise, à poste égal, on donne aux femmes des boulots plus répétitifs et aux hommes des tâches qui leur permettent davantage de montrer leurs capacités.

Pendant les entretiens professionnels, on postule a priori une moindre disponibilité des femmes, alors qu’on ne se demande pas comment un candidat, masculin, pourra «tout faire».

Camille Froidevevaux-Metterie insiste sur le stéréotype toujours vivace de la figure du chercheur entièrement dévoué à sa quête: «Le scientifique, c’est ce héros solitaire dégagé de toute contrainte familiale et capable de se consacrer exclusivement à sa carrière; quant à la figure de la chercheuse, elle n’est tout simplement pas reconnue» (p. 236). Parce qu’on perçoit les femmes comme forcément tiraillées, appartenant à une autre sphère, la sphère familiale et domestique. Pire. Les femmes elles-mêmes postuleraient l’impossibilité de concilier les deux et renonceraient.

L'ambition, ce tabou féminin

Mais il y a plus. Les femmes capituleraient également face aux inéluctables jeux sociaux liés à l'obtention des postes les plus prestigieux. Il ne suffit pas d’être excellent; il faut se faire un réseau, fréquenter les bonnes personnes, se montrer, flatter, discuter, disputer (je pointais déjà ce problème dans les nominations des conseillers du président de la République). Or le temps des femmes est déjà saturé de tâches à accomplir.

Elles ne perçoivent pas forcément cette socialisation comme un temps professionnel indirect, elles y voient souvent une perte de temps qu’elles ne peuvent pas se permettre. S’ajoute à cela l’idée que «réseauter» implique d’avoir de l’ambition, et qu’avoir de l’ambition pour une femme, c’est comme avoir une tâche de transpiration sur son chemisier: c’est moche (alors qu’un homme de pouvoir réalise son identité virile...). Résultat, elles sont nombreuses à ne pas avoir envie de participer à ces «combats de coqs». Et se faisant, elles laissent la place.

Cet ensemble de facteurs ne pousse pas à l’optimisme concernant l’avenir. Primo parce qu’il n’y a pas de raison que cela change «naturellement», deuxio parce que la pression qu’on met sur les mères de jeunes enfants –pression qui va en s’accentuant ces dernières années– leur rend impossible une réelle conciliation des sphères familiales et professionnelles.

Privées de légitimité intellectuelle

Mais la quasi-absence de femmes aux postes les plus prestigieux de ce qu’on peut appeler le pouvoir intellectuel révèle autre chose. De manière évidemment sous-jacente, totalement impensée, les femmes sont privées de légitimité intellectuelle, de ce qui fait l’autorité et de ce qui fait autorité. On sait que dans les médias, elles sont beaucoup plus présentes dans la case «témoins» que «expertes».

Si elles sont hors des instances sociales qui représentent l’autorité intellectuelle, c’est aussi parce qu’elles n’ont pas d’autorité intellectuelle. Ou du moins, pas autant qu’un homme. Elles ont elles-mêmes tendance à sous-estimer leurs compétences, et donc à postuler pour des postes en-dessous de leurs capacités réelles. Et elles sont intellectuellement sous-estimées (un ancien ingénieur de chez Google avait ainsi découvert que les Américains cherchaient deux fois plus souvent «mon fils est-il surdoué?» que «ma fille est-elle surdouée?», la proportion s’inversant quand il s’agissait de savoir si son enfant est en surpoids).

Vous allez me dire que les filles réussissent mieux à l’école. C’est vrai. Seulement, il est communément admis que l’école ne valide pas l’intelligence, mais plutôt la capacité à se fondre dans un moule. Le génie, l’intelligence brillante, on ne l’associe pas à l’élève soigneuse et studieuse; c’est même l’inverse. Dans nos représentations, le génie est brouillon, désordre, fulgurances et pilosité faciale.

Le génie, c’est ça:

Le génie n’écrit pas avec une encre bleue «mer des caraïbes». Même sans pousser jusqu’au génie, on prête une intelligence moindre aux femmes et ce phénomène se retrouve dans toute la société.

Dans Ainsi soit-elle, Benoite Groult rapportait un test fait en 1968 aux États-Unis. On avait demandé à 200 étudiantes de juger un même essai philosophique. Pour un groupe, il était signé John Mac Kay, pour l’autre Joan Mac Kay. Le travail de John a été jugé original, fécond, profond. Celui de Joan superficiel, banal, sans grand intérêt.

A-t-on vraiment évolué sur ces questions depuis 1968? En janvier 2017, la revue Science se faisait l’écho une nouvelle étude américaine. L’une des expériences consistait à raconter à des enfants l’histoire d’une personne très intelligente, sans préciser son sexe. Interrogés ensuite pour savoir s’ils pensaient qu’il s’agissait d’une femme ou d’un homme, les enfants de cinq ans avaient tendance à identifier leur propre genre: les filles répondaient ainsi une femme. En revanche, à partir de six ans, la majorité des enfants, tous sexes confondus, répondait un homme.

En cinquante ans, la situation n’a donc pas évolué, tout simplement parce que l’on n’a pas travaillé dessus. Nos représentations n’ont pas changé. Elles associent toujours le génie et la puissance intellectuelle au masculin. On pourrait penser que c’est parce que jusqu’à présent les génies ont été des hommes (pour diverses raisons), mais la réalité se révèle un peu plus compliquée.

[Retrouvez ici la deuxième partie de l'enquête de Titiou Lecoq]

Titiou Lecoq

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