France

À «Toujours Charlie!», le public troublé par la recomposition des tenants de la laïcité

Temps de lecture : 7 min

Trois ans après, est-on toujours Charlie? La foule endeuillée du 11 janvier existe-t-elle encore? Et comment transformer le deuil en combat? La journée de mobilisation «Toujours Charlie!» n’a pas vraiment apporté de réponses.

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Au stand de souvenirs de Toujours Charlie! aux Folies Bergères, à Paris, le 6 janvier 2018 | Christophe Archambault / AFP

Folies BergÈres, Paris

7, 8, 9 janvier 2015.

Charlie Hebdo, Montrouge, l’Hyper Cacher de la Porte de Vincennes.

Trois ans ont passé. Un tel anniversaire est forcément triste. Plus triste encore lorsque se dire «Toujours Charlie!» suppose d’entrer dans une salle sous haute protection policière. Et encore plus triste de savoir que nous nous sommes habitués aux portiques de sécurité, aux patrouilles de policiers et à ouvrir nos sacs, chaque jour ou presque.

Infinie tristesse aussi que de s’habituer aux attentats. De décliner la litanie automatique des «je suis»: #JeSuisCharlie, #JeSuisBruxelles, #JeSuisTunis, #JeSuisOrlando, #JeSuisBagdad, #JeSuisOuagadougou… Nous allumions des bougies et des tours Eiffel. On n’y pense même plus.

Des gens meurent dans l'effroyable loterie du terrorisme. Vous n'aurez pas ma haine. Mais bientôt notre indifférence.

Être ou ne pas être Charlie, trois ans après

Et puis, éternel village gaulois, des querelles. Laïcité apaisée, accommodements, islamophobie, faire le jeu du FN...: les invectives pleuvent, être Charlie confondrait la loi de 1905 et les «heures les plus sombres de notre histoire».

Comment s’étonner dès lors que «Toujours Charlie!», loin de retrouver cette unanimité du 11 janvier 2015 –lorsque, par millions, nous défilions en silence–, réunisse en ce début 2018 un bon millier de personnes, dans une enceinte sécurisée: policiers à l'entrée, fouilles des sacs, vérification des cartes d'identité. Aux Folies Bergères, ce 6 janvier, la salle n’est pas pleine: le deuxième balcon reste vide. Une foule mobilisée mais pas une déferlante.

Un sondage Ifop confirme l’érosion. Début 2016, 71% des Français se disaient «toujours Charlie». Aujourd’hui, ils ne sont plus que 61%. Pour l’émotion toujours vive, mais aussi pour pour défendre la liberté d’expression, le droit de critiquer la religion, de faire des caricatures. En face, 39% ne sont plus Charlie. Ils ont dépassé l’émotion des attentats, mais aussi estiment que Charlie Hebdo va trop loin et réfutent le droit au blasphème. L'opposition idéologique est nette.

Hidalgo et Valls hués

De rares personnalités politiques ont fait le déplacement. François de Rugy ou Valérie Pécresse ont droit à l’indifférence. Des huées s'élèvent à l’arrivée d’Anne Hidalgo, que les journalistes ne manquent pas de signaler. Pour omettre curieusement que ces huées se font plus fortes pour Manuel Valls. Brice Couturier tempère ces grognements: «Vous feriez mieux de huer ceux qui ne sont pas venus!»

Le public est plutôt âgé, plutôt blanc (les cheveux aussi), plutôt prof, plutôt en couple: «il y a beaucoup d’enseignants dans la salle», nous informe-t-on. La diversité n’est pas vraiment là, la jeunesse non plus. Ce décalage de générations, mis en évidence dans le sondage Ifop, sera souligné à plusieurs reprises. «Les jeunes journalistes sont dans le relativisme culturel», estime Valérie Toranian.

Je n’ai pas vu de «jaune brun» à Toujours Charlie!

Sur Twitter, l’annonce de l’événement a mis en évidence un rejet viscéral d’une partie des internautes. «Toujours Charlie!» serait l'expression d'un racisme larvé, sous couvert d'islamophobie, une sorte de «gauche FN».

Alors, soulignons-le, à aucun moment une parole un tant soit peu xénophobe ou raciste n’a été entendue ce 6 janvier. Nous sommes «un peuple. Pas une juxtaposition d’ethnies, de tribus, de communautés religieuses», a précisé d’emblée Jean-Pierre Sakoun (Comité Laïcité République). Nulle allusion à une couleur de peau, à une culture, à une différence. Jamais. Pas d’appel à la violence, pas de mise au ban.

Je n’ai pas entendu le moindre mot «jaune brun» comme le sous-entendait le groupe JP Vernant (jaune pour libéral –ou traître–, brun pour fasciste, le tout faisant je suppose pipi caca, une bien belle rhétorique...). En revanche, j'ai lu quelques tweets particulièrement haineux de personnes «toujours pas Charlie».

À la tribune, les interventions se succèdent. Certaines phrases font mouche.

«Pouvez-vous citer un seul pays où les citoyens auraient souffert d’un excès de liberté d’expression?» (Inna Shevchenko)

«Ce qui compte n'est pas ce qui est représenté dans Charlie Hebdo mais ce que représente Charlie Hebdo.» (Raphaël Enthoven)

«Nous assistons à un retournement victimaire qui ne se contente pas de s'attaquer à la liberté d'expression mais excuse l'assassinat. C'est l'exemple de la personne renversée que l'automobiliste accuse de ne pas avoir été sur le trottoir ou le passage piéton: c'est de sa propre faute que le conducteur accuse le piéton.» (Catherine Kintzler)

La laïcité au quotidien, une résistance

Des témoignages évoquent une laïcité du quotidien, celle des petits gestes, de la fermeté.

Frédérique Calandra, maire du XXe arrondissement de Paris, rappelle s’être opposée à l’affichage de prescriptions culinaires religieuses à l’entrée des cantines, ne tolérant pas de «liste autre que les protocoles médicaux».

À Saint-Denis, Véronique Corazza évoque des «cours de soutien donnés par des écoles intégristes clandestines» et, à Marseille, Bernard Ravet parle de ces professeurs «qui se faisaient agresser lorsqu'elle venaient au collège en jupe» et qu’il a dû «faire raccompagner par la BAC durant six semaines».

Une autre bataille se dessine, celle des mots. L’«islamophobie est une escroquerie intellectuelle, s’écrie Raphaël Enthoven, une arnaque qui met dans le même sac Cabu et Jean-Marie Le Pen», tandis que François Zimeray dénonce «le politiquement correct qui envahit notre société et restreint notre liberté de pensée».

Vient Elisabeth Badinter, qui se gausse de la guerre des adjectifs. Laïcité ouverte, laïcité positive, laïcité apaisée, égrène-t-elle. Ou encore laïcité intolérante, laïcité hystérique et revancharde, laïcité intégriste. «La laïcité n’a pas besoin d’adjectifs!», conclut-elle, ovationnée par la salle. Avant de dénoncer le «féminisme islamique», qui justifie «tout le contraire» du féminisme.

Profondément laïque, la salle vibre aux mots de Maryam Namazie, qui propose de «célébrer le blasphème» et, montrant des photos de la Gay Pride de Londres, observe que «certaines offenses semblent pires que d'autres: Allah est gay, par exemple».

En Iran, «faire grève est un combat contre la religion», au même titre qu'enlever son voile, dit-elle avec force, lorsqu'on lui fait remarquer que les médias français minimisent le caractère anti-religieux des manifestations: «C'est assurément à propos de la religion!», réplique-t-elle.

«Une partie de la gauche»

Et puis, il y a les adversaires. Ceux qui, justement, jouent avec les adjectifs. Islamistes et islamo-gauchistes. Ceux-là ne sont pas «toujours Charlie». Les premiers parce qu’ils n’acceptent pas que l’islam soit une religion parmi d’autres, les seconds parce qu’il est la religion des opprimés.

Christine Doaré fait rire le public en se moquant des féministes qui veulent «élargir les trottoirs de La Chapelle pour lutter contre le harcèlement de rue». Inna Shevchenko déplore qu’«une partie de la gauche soutienne un système de valeurs tourné contre les femmes» et Elisabeth Badinter regrette qu’«une partie de la gauche se rende complice» de ceux qui veulent détruire la loi de 1905.

Elle fait applaudir Marianne et… Le Figaro (la salle hésite alors): «J’ignore si Charlie est sa tasse de thé, mais Le Figaro a largement ouvert ses colonnes aux tenants de la laïcité.» Et Marika Bret de condamner «les silences intellectuels, politiques et médiatiques.» Brice Couturier met des coups de griffes aux Inrocks, qui ont mis Bertrand Cantat et Mehdi Meklat à la une. Françoise Laborde brocarde Edwy Plenel.

Une gauche contre une autre gauche, un journal de droite qui relaie des positions laïques: le public est parfois troublé. Il a un combat à mener, mais ses «amis» se défaussent et des «ennemis» le rejoignent.

Ce débat, plaie à vif de deux gauches qui semblent irréconciliables, ne sera pas tranché aujourd’hui. Le désarroi n'est pas de mise. Car «Toujours Charlie!» n’est pas un colloque, mais une mobilisation. On y prêche des convaincus. Renaud Dély ose d’ailleurs recourir au vocabulaire religieux: «Nous ne devons pas nous adresser à une secte de laïcards, comme nous nomment nos adversaires, mais à ceux que nous pouvons convertir.»

Il ne s’agit pas de débattre, mais de témoigner, de libérer la parole, de passer «de la mémoire au combat». Quel combat? Il n’est pas précisé mais, parce que les témoignages font état de petits gestes quotidiens, répétés, fermes, de défense de la laïcité et de la République, on devine que c’est cette mobilisation-là qui est attendue. Contre le harcèlement, le racisme, l’antisémitisme, pour l’égalité hommes femmes, «il ne faut pas craindre d’agir», souligne Véronique Corazza, expliquant avoir licencié un assistant d’éducation qui refusait de serrer la main aux femmes. Brice Couturier loue les «hussardes de la République».

La liberté d'expression, espace protégé

L’émotion est présente aussi. Le souvenir de janvier 2015, l’évocation des autres attentats, ravivent une plaie toujours présente. Gérard Biard et Marika Bret montent sur scène: Charlie Hebdo est «une équipe qui travaille avec la peur au ventre et est capable de rire quand même». Impossible de ne pas avoir la gorge serrée lorsqu’Amine El Khatmi (Printemps républicain) scande, un par un, le nom des victimes.

La journée se termine. Le public se lève et entonne: «Charlie! Charlie!»

Dehors, tout est calme mais les policiers sont toujours là: un fourgon de CRS, des barrières bloquent la rue. Quoi que l’on pense de «Toujours Charlie!», quelle que soit l’opinion qu’on ait des intervenants à cette manifestation, nul ne saurait se réjouir d’une réunion barricadée pour défendre le droit de faire des dessins. Il y a quelque chose de profondément triste dans notre incapacité à être unanimement Charlie, trois ans après.

Note de l'auteur
Précisions sur le «d'où je parle»: mes parents lisaient Hara Kiri et Charlie Hebdo, mes grands-parents étaient instituteurs laïcs dans l'ouest de la France; parfois, certaines personnes se signaient à leur passage. Je ne prétends donc pas à la neutralité.

Jean-Marc Proust Journaliste

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