France / Monde

Chasse à l'ours et incidents diplomatiques: petite histoire des présidents français en Chine

Temps de lecture : 8 min

Pour sa première visite d’État, Emmanuel Macron a choisi la Chine, où il séjourne du 8 au 10 janvier et où il entend revenir «une fois par an». Un effort diplomatique calculé: sous la Ve République, les relations franco-chinoises ont souvent dépendu de la personnalité des présidents.

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Brigitte et Emmanuel Macron à la Cité interdite de Pékin (Chine), le 9 janvier 2018 | Charles Platiau / Pool / AFP

De Gaulle et la reconnaissance de la République populaire

L’histoire de la relation entre la France et la Chine communiste débute en 1964, lorsque la France décide de reconnaître diplomatiquement le régime de Mao Zedong, au pouvoir depuis 1949. La guerre d’Algérie est terminée depuis deux ans et le général de Gaulle estime avoir les mains libres pour se lancer dans une diplomatie originale pour l’époque dans le camp occidental.

«Se rapprocher du criminel Mao est une erreur profonde», lance l'ancien président chinois Tchang Kaï-chek aux deux généraux français venus l’avertir. Le leader nationaliste est replié à Taïwan, et c’est avec lui que l’ensemble du monde libre a des relations.

Les critiques à l’égard de la France se multiplient aux États-Unis et dans les pays d’Europe occidentale. À Pékin, en revanche, la décision gaulliste est citée avec reconnaissance –encore aujourd’hui– dans les discours officiels.

Cependant, deux ans après l’établissement de ces relations franco-chinoises, la Révolution culturelle plonge la Chine dans l’isolement. Le désordre est total et les mises en causes font rage en tout sens. Même la France est visée: en 1967, à la suite d’une intervention militaire française à Djibouti, des gardes rouges inscrivent sur un mur de l’Ambassade de France à Pékin: «Têtes de chiens de Français, sortez de Djibouti!». Ce qui fera dire à de Gaulle: «Être traité de chien par des Pékinois, voilà qui est cocasse!».

Le Général est cependant invité par Mao à venir en Chine en 1971. Mais il meurt en novembre 1970, après avoir quitté le pouvoir. C’est celui qui fut longtemps son ministre des Affaires étrangères, Maurice Couve de Murville, qui effectuera le voyage. À son retour à Paris, il fait ce commentaire inimitable: «La Chine est un grand pays plein de contrastes».

Pomipidou en visite sur un site «contre-révolutionnaire»

La première visite d’État en Chine d’un dirigeant occidental est celle de George Pompidou, en septembre 1973. Une foule d’enfants avec foulards rouges sont massés sur le passage des 122 voitures officielles qui suivent celle qui mène le président français de l’aéroport de Pékin au Grand Palais du Peuple. Là se tient un vaste banquet. Le Premier ministre Zhou Enlai passe de table en table, un verre à la main, pour saluer les convives.

Le lendemain, Georges Pompidou est reçu à Zhongnanhai, près de la Cité interdite, par Mao Zedong, avant d’aller deux jours plus tard à Datong. C’est Georges Pompidou qui a demandé à visiter ce site historique bouddhiste, que le régime chinois d’alors jugeait «contre-révolutionnaire».

Chasse à l'ours au Tibet pour Giscard d'Estaing

À la fin des années 1970, Pékin se réinsère dans la diplomatie mondiale; la France perd son statut privilégié pour devenir un pays d’Europe parmi d’autres. Ses ventes en Chine se développeront dans les domaines du nucléaire, avec Areva et EDF, ou de l’aéronautique, avec Airbus et Eurocopter. S’y ajouteront progressivement des biens d’équipement mécanique, du matériel électrique et des produits pharmaceutiques. Les vins et spiritueux français sont également un poste d’exportation constant.

Lorsqu’il était président, Valéry Giscard d’Estaing pressentait la montée en puissance de la Chine. En 1980, il fait un voyage rempli de perspectives économiques, alors que Deng Xiaoping vient de prendre les rênes du pays.

C’est notamment à ce moment que fut envisagée la construction par la France des centrales nucléaires de la baie de Daya, non loin de Hong Kong. Les travaux commenceront en 1987.

Le voyage comportait cependant des aspects plus personnels. Valéry Giscard d’Estaing racontera plus tard combien l’écœurait le vase en fer dans lequel Deng Xiaoping crachait pendant les entretiens officiels.

Par ailleurs, au cours de ce séjour chinois, Giscard s’offre une étonnante escapade de trois jours au Tibet. Le bruit court qu’il y aurait chassé l’ours, tandis que la délégation qui l’accompagnait l’attendait à Shanghai.

Après sa défaite, en 1981, Valéry Giscard d’Estaing décidera d’apprendre le chinois. Il le parle avec une incontestable intonation auvergnate, ce qui n’empêche pas ses auditoires chinois de le féliciter chaleureusement.

Mitterrand et la condamnation du régime après Tian’anmen

François Mitterrand, lui, a fait deux voyages en Chine avant même d’être élu président. En 1960, alors qu’il n’est qu’un ancien ministre de la défunte IVe République, il rencontre Mao Zedong, tandis que se termine le désastreux «Grand bond en avant» par lequel la Chine ambitionnait de devenir une puissance industrielle.

À son retour, il publie un livre, La Chine au défi, où il dit sa profonde estime pour le nouvel homme fort du gouvernement chinois, Liu Shaoqi. Celui-ci, violemment critiqué sous la Révolution culturelle, meurt en 1969. François Mitterrand préférera ne plus jamais parler de son voyage de 1960.

Il retourne en Chine en février 1981, pendant une dizaine de jours. L’objectif est de prendre quelques distances avec la campagne présidentielle qui bat alors son plein en France. Il demande à visiter Qufu, la ville aux immenses temples –alors totalement déserte– où vécu et enseigna Confucius.

Dans le train qui le ramène vers Pékin, il confie aux journalistes français qui l’accompagnent qu’il «pourrait peut-être gagner l’élection en France». Les dirigeants chinois parient sur sa victoire, ne serait-ce que pour se différencier des Soviétiques qui, eux, jouent la réélection de Valéry Giscard d’Estaing.

En deux septennats, François Mitterrand n’a fait qu’un voyage présidentiel en Chine, en 1983, à l'époque où la Chine commence son ouverture.

Mais en juin 1989, la violente répression de l’occupation étudiante de la place Tian’anmen amène les pays européens à condamner fermement le régime de Pékin. La France est d’autant plus en première ligne que, le 14 juillet de cette année-là, elle fête le bicentenaire de la Révolution française. À cette occasion, des étudiants contestataires chinois ayant réussi à fuir leur pays défilent sur les Champs-Élysées.

Chirac, passionné d'histoire et d'archéologie chinoises

La relation franco-chinoise ne se réchauffera qu’avec l’arrivée au pouvoir de Jacques Chirac, en 1995. De tous les présidents français, il est celui qui a la connaissance la plus approfondie de la culture asiatique.

Pendant ses études, il s’est intéressé –notamment à la bibliothèque du Musée Guimet– à l’histoire chinoise, en particulier la période de la dynastie Tang (618-907) et celle du règne du grand unificateur de la Chine, l’empereur Qin Shi Huang (259-210 av. J.-C.). C’est précisément le tombeau de celui-ci, entouré d’une armée en terre cuite, qui est découvert en 1974, près de Xian.

Jacques Chirac se rend dans cette ville quatre ans plus tard, après avoir quitté Matignon. Le contact qu’il établit avec les archéologues chargés des fouilles de la sépulture durera jusque dans les années où il sera chef d’État; des photos de chaque découverte seront systématiquement envoyées à l’Élysée et Jacques Chirac renverra à chaque fois un commentaire.

Dans les discours officiels chinois, Jacques Chirac est qualifié d’«ami de la Chine». Pendant son septennat, il fera deux voyages en Chine, en 1997 et 2000. Deux autres suivront pendant son quinquennat, en 2004 et 2006.

Les ventes françaises porteront essentiellement sur des Airbus et des locomotives Alstom. Mais Jacques Chirac abordera aussi, discrètement mais à plusieurs reprises, les questions de droits de l’homme. Plusieurs prisonniers politiques sont libérés après qu’il soit fermement intervenu en leur faveur.

En 2003, alors que se développe en Chine une redoutable épidémie de Sras, il demande au Premier ministre Jean-Pierre Raffarin de ne pas annuler son voyage prévu à Pékin, comme le font tous les autres dirigeants politiques occidentaux. Jean-Pierre Raffarin en tirera une considération en Chine qui dure encore.

Incidents diplomatiques sous Sarkozy

En 2007, Nicolas Sarkozy devient président de la République. En Chine, il a un souci et il le dit: «s’inscrire dans la continuité de son prédécesseur, avec l’intention de faire mieux». Dans les années 1990 et début 2000, il est venu deux fois en Chine, en tant que député-maire de Neuilly.

À l’automne 2007, il fait un premier voyage présidentiel sans histoire. Mais en mars 2008, il prend l’initiative de critiquer vigoureusement la répression brutale des manifestations contre l’autoritarisme chinois qui s’exerce au Tibet.

Cette année-là, les Jeux olympiques ont lieu à Pékin. En avril, lorsque la flamme olympique passe à Paris, portée par une sportive chinoise handicapée, un manifestant américain d’origine tibétaine tente violemment de s’en emparer. L’incident fait la une des journaux chinois. Le 8 août, Nicolas Sarkozy assiste à Pékin au lancement des JO, dans une atmosphère sino-française tendue.

Quand, en novembre, le président français rencontre le dalaï-lama lors d’une réunion européenne à Gdansk, Pékin en fait un incident diplomatique. Le Premier ministre chinois Wen Jiabao annule sa venue au sommet franco-chinois qui devait se tenir à Lyon.

Après des mois d’actions diplomatiques et grâce aux efforts inlassables de Jean-Pierre Raffarin, les relations franco-chinoises retrouvent un cours normal et apaisé. En 2012, l’Ambassade de Chine en France pronostique tranquillement une réélection de Nicolas Sarkozy.

Hollande, le président «surprise» qu'il faut apprendre à connaître

La victoire de François Hollande à la présidentielle n’était donc pas l’hypothèse retenue par le pouvoir chinois. Laurent Fabius se rend à Pékin en février 2012, au nom du candidat socialiste; aucun dirigeant chinois ne trouvant le temps de le recevoir, il s’en va à Tokyo avec deux jours d’avance.

En mars, au terme de la réunion annuelle de l’Assemblée populaire chinoise, Xi Jinping devient chef de l’État. Il constate un mois plus tard que personne parmi le personnel politique chinois ne connaît celui qui devient président en France, François Hollande. Lorsque celui-ci, pour la première fois de sa vie, vient en Chine en 2013, Xi Jinping estime nécessaire de le recevoir à trois reprises!

Vient ensuite, en décembre 2015, la conférence de Paris sur l’environnement. Les dirigeants chinois vont s’y comporter en bons élèves; il importe pour eux de montrer à leur population qu’ils sont résolus à lutter contre la pollution. Cette attitude demeure prioritaire aujourd’hui pour la Chine, même après que Donald Trump a décidé de retirer les États-Unis de l’accord international sur le climat.

François Hollande et Xi Jinping à la COP21, au Bourget, le 30 novembre 2015 | AFP Photo / Pool / Loïc Venance

En allant en Chine en ce début 2018, Emmanuel Macron a cherché à renouveler les visites de présidents français. Les intentions de la relation avec la Chine ont été annoncées non à Pékin mais dans la ville historique de Xian. Puis les contrats économiques qui, au lieu d’afficher leurs montants, restent pour la plupart à finaliser; l’annonce que la France peut participer à la grande initiative chinoises des «routes de la soie»; la mise en avant de l’Europe. Autant de positions par lesquelles Emmanuel Macron se définit comme un «tâcheron de la relation franco-chinoise». Et qui le conduisent à annoncer qu’il ira chaque année en Chine durant son quinquennat. Ce qui est sa façon de prendre en compte la puissance économique qu’est devenue la Chine.

Richard Arzt Journaliste

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