Monde

Iran: les mollahs contre la société civile

Temps de lecture : 9 min

Depuis jeudi 28 décembre, la fronde gronde dans la République islamique d’Iran. Face aux multiples manifestations, l’Etat théocratique révèle sa fragilité, sa brutalité et son impopularité et la communauté internationale son inexistence.

Manifestation de jeunes à Téhéran le 31 décembre 2017  Wikimedia Commons
Manifestation de jeunes à Téhéran le 31 décembre 2017 Wikimedia Commons

Contenu Partenaire - Peu avant la fin de l’année, le gouvernement iranien a annoncé ce qui a semblé être enfin aux optimistes un signe d’ouverture du régime: «En Iran, le port du voile islamique pour les femmes a été aboli le 28 décembre». Les défenseurs des droits des femmes de par le monde se sont félicités… sans doute un peu trop vite. Avec Téhéran, il faut faire attention de ne pas prendre ses désirs pour la réalité. Comme l’explique la twitteuse Azi, «une confusion existe sur les réseaux, en #Iran, le voile est toujours OBLIGATOIRE, il y a juste un assouplissement pour les voiles «mal portés» et uniquement à #Téhéran. Ces personnes ne feront plus de prison mais auront des cours islamiques obligatoires». Une nuance de taille. On est très loin de l’abolition du port du voile...

Mais illustration de la chape de plomb qui s’est abattue en Iran, ce changement qui dépénalise donc le port du voile dit inadapté (la chevelure visible par endroit) est apparu comme une avancée et même une victoire des modérés dont le Président Hassan Rohani et de la société civile contre les durs et les mollahs dont le guide suprême Ali Khamenei. Ainsi, Nelli Benna rappelle que «depuis des mois, des Iraniennes et des Iraniens manifestent chaque mercredi contre le voile #WhiteWednesdays. Depuis des mois je porte chaque mercredi une écharpe blanche. Je la porterai aussi demain et les jours suivants. #IranProtests». Ce hashtag, dérivé du site My Stealthy Freedom, lancé par la journaliste iranienne exilée Masih Alinejad (les Iraniennes pouvaient y publier leur photo tête nue) a mobilisé bien au-delà des frontières du pays.

Affairisme, corruption et chômage

La colère de la jeunesse iranienne, qui s’exprime dans les rues depuis une semaine, s’est surtout cristallisée autour des questions économiques et sociales et de corruption même si le combat des femmes y a été associé, le tout canalisé sur Twitter par le hashtag #IranProtests. Et l’époque ayant besoin de représentations, une photographie a fait le tour du web et de Twitter. On y voit une jeune femme brune, tête découverte, tenant son hijab immaculé au bout d’un bâton tel un drapeau blanc. «La femme devenue l’emblème des #IranProtests sur BBCNews» n’est toutefois pas liée à une manifestante récente. «La jeune femme au voile blanc fait partie du mouvement les mercredis blancs, #WhiteWednesday. C’était à Téhéran le mercredi 27 décembre, avant #IranProtests. Elle a été arrêtée ainsi que le groupe de jeunes».

Les aspirations des femmes contre le voile et de nombreux Iraniens contre la faillite économique et la corruption rampante du régime ont fusionné accouchant d’une expression publique inattendue, généralisée dans le pays et avide de liberté.

Comprendre un peu la République islamique d’Iran requiert d'abord de connaître la structuration de l’Etat iranien. L’infographie twittée par l’AFP explique ainsi le système politique bicéphale mené à la fois par un guide suprême, l’Ayatollah Ali Khamenei, et un Président élu, Hassan Rohani, «président au pouvoir depuis 2013 et qui fait face à une protestation populaire depuis six jours #AFP». Mais la réalité du pouvoir est surtout entre les mains des mollahs, du guide suprême qui a succédé en 1989 à l’Ayatollah Khomeini et des Gardiens de la révolution, le bras armé du pouvoir religieux qui a une confiance relative dans l’armée régulière. Illustration de la corruption et du pouvoir politique et économique accaparé par les mollahs, «la fortune du guide suprême Ali Khamenei a été évaluée à 95 milliards de dollars». Cela explique la véhémence d’un certains nombre de manifestants contre le guide suprême: «3 janvier: Dezfoul Sabze-ghaba (sud ouest de l’Iran). Khamenei honte à toi, dégage du pays. Infos via les réseaux de la résistance en #Iran #PMOI #IranProtests».

La colère et le désespoir d’une partie de la société civile iranienne sont profonds. L’activiste politique «@MaryamNamazie estime qu’il y a un tsunami d’#athéisme, et on le voit clairement à travers les réseaux sociaux et Internet. En #Iran, les gens n’ont plus aucune illusion sur la faction réformiste de ce régime, et ils veulent en finir avec les lois théocratiques». La journaliste Masih Alinejad a relayé l’«interview de CBC d’un manifestant des #IranProtests. Les griefs des manifestants tournent autour de l’augmentation des prix, de l’inflation et du mépris gouvernemental pour leur détresse. Pour les Gardiens de la révolution, ils font la guerre à Dieu».

Selon Thierry Coville, chercheur à l’IRIS (Institut de Relations Internationales et Stratégiques), le véritable problème de l’Iran réside dans son taux de chômage: «#Chômage en #Iran: c’est une catastrophe pour les jeunes, chaque année il y a 700 000 nouveaux diplômés de masters, et ils ne trouvent pas de boulot. #cdanslair». Plus de 12% de la population (taux qui grimpe à 28% pour les jeunes) s’enfonce dans la pauvreté. Et cela est d’autant plus insupportable pour la jeunesse que comme l’explique le chercheur, l’Iran est loin de la caricature archaïque qu’on lui colle trop souvent. «On a une formidable modernisation de la société iranienne depuis la révolution. Il y a 46% de filles dans les universités, et l’#Iran est l’un des premiers pays au monde en ce qui concerne le nombre de femmes ingénieurs. On est loin de l’obscurantisme #cdanslair». La contradiction entre une société civile qui aspire à la modernité et la chape de plomb du régime devient de plus en plus insurmontable.

Une trainée de poudre

La société civile se débat contre des institutions sclérosées et corrompues qui s’abritent derrière la religion. C’est la lecture qu’en fait Maryam Radjavi siégeant au CNRI (Conseil national de la Résistance iranienne). Pour elle, «c’est un soulèvement pour la liberté, la démocratie, l’égalité et la séparation de la religion et de l’état en #Iran. C’est un soulèvement pour la justice sociale et ce mouvement se poursuivra jusqu’à la victoire #Iranprotests».

La révolution islamique, qui avait renversé le Shah en 1979 et avait promis un retour à une société iranienne plus pieuse, plus égalitaire et non soumise à l’Occident, se retrouve aujourd’hui face à un peuple dont les aspirations ont changé. La rigidité et la brutalité du régime ressemblent de plus en plus à une anomalie pour nombre d’Iraniens qui ne parviennent pas à s’insérer dans cette société corrompue, anachronique et tyrannique. ««J’aime mon pays mais ces dirigeants ne m’aiment pas. La preuve? Mon visage». L’appel déchirant d’un manifestant en sang. Diplômé de l’université et au chômage, il s’interroge pacifiquement dans la rue sur les promesses non tenues de 1979 par la république islamique #IranProtests», résume Masih Alinejad.

En moins d’une semaine, ce qui aurait pu passer pour des mouvements limités s’est répandu comme une traînée de poudre, comme le prouve une infographie largement twittée. «2 janvier: une carte des villes d’Iran qui se sont soulevées depuis six jours. Une couleur pour chaque jour. Du 28 décembre (rouge) au 2 janvier (bleu). Infos via les réseaux de la résistance en #Iran #PMOI #IranProtests». D’abord cantonnées à l’est, les manifestations ont finalement gagné Téhéran, ralliant parfois sur leur passage des militaires et même des gardiens de la révolution comme cet homme qui a tweeté une vidéo éloquente: «3 janvier, Iran: je suis un milicien du Bassidj. C’est mon certificat de bonne conduite et celui de ma femme. Je les brûle. À tous les miliciens, avant qu’il ne soit trop tard, rejoignez le peuple iranien. Infos via les réseaux de la résistance en #Iran #PMOI #IranProtests».

Répression et guerre des images

D’abord surpris par un mouvement qui semble spontané et peu coordonné, le régime a répondu en se montrant de plus en plus répressif. «Hassan Rouhani a déclaré «ceux qui manifestent en ce moment en Iran sont une petite minorité insultant les valeurs de la révolution et difficiles à ramasser». M. Rouhani, les humains vous sont-ils des ordures qu’on ramasse dans la rue? #IranProtests».

Les mots ne sont qu’une infime partie de la «réponse» de l’Etat iranien face aux manifestants. «#Iran un millier de personnes ont été arrêté en six jours, selon des chiffres officiels, dont 450 à Téhéran». «Le Haut commissaire aux droits de l’Homme de l’ONU appelle les autorités en #Iran à libérer tous les manifestants qui ont été privés de manière arbitraire de leur liberté. #IranProtests».

Près de cinquante personnes auraient été tués en Iran. Si certains voient un tassement des manifestations, comme Mr Shelby pour qui «#Iran il semblerait qu’il y ait un ralentissement des manifestations. Simple pause ou réel essoufflement ? Une partie des réponses viendra certainement après la prière de vendredi», d’autres estiment que le pouvoir est acculé et que les mouvements ne faibliront pas. «Les propos de Rohani reflètent avant tout l’affolement du régime des mollahs face à l’étendue du soulèvement contre la dictature religieuse et face à la popularité grandissante de l’organisation des Moudjahidine du peuple d’Iran (OMPI) et de la Résistance iranienne» selon le CNRI. Mais comme le souligne Volterminus, «#IranProtests ne prenons pas nos désirs pour des réalités. Les durs #Mollahs sont cramponnés à leur pouvoir, ils disposent de la force des armes… Il y a loin de la coupe aux lèvres».

Pour l’heure, Hassan Rohani sous la pression des durs et des mollahs cherche à préserver son image de modéré qui lui avait valu une élection triomphale. Il relativise l’ampleur des manifestations et met en avant sa «magnanimité» ce qui a fait bondir des twittos. «#Iran #IranProtests le régime qui évoque sa tolérance pour expliquer le fait que les protestations se soient maintenues aussi longtemps. Ça, c’est fait».

Mais le régime sait aussi que ce type de combat se gagne (ou se perd) par la force de l’image. On a ainsi pu voir des contre-manifestations soutenant le régime et scandant les messages haineux habituels envers Israël et les Etats-Unis («#Iran Mort à l’Amérique, mort à Israël, les partisans du régime manifestent leur soutien à l’Ayatollah Ali Khamenei»). Les accusations d’être à la solde de l’étranger se multiplient contre les manifestants et les contre manifestations sont organisées par le régime comme le laissent penser les «notes de service aux fonctionnaires iraniens leur ordonnant de participer aux rassemblements pro-gouvernementaux #Iran #IranProtest #IranProtests».

Trump à la récupération et Macron mise sur le régime

Si les accusations de manipulations des manifestations par l’étranger sont grotesques, le Président des Etats-Unis s’est empressé de s’en féliciter bruyamment ce qui n’est pas forcément dans l’intérêt de ceux qui en Iran aspirent à la liberté. Donald Trump, pour qui le régime iranien est un ennemi désigné, a ainsi twitté: «Immense respect pour le peuple iranien qui tente de faire chuter son gouvernement corrompu. Vous aurez tout le soutien des Etats-Unis en temps voulu». Le chercheur Vincent Eiffling y décèle un calcul politique: «et rappeler que #Trump est supposé parapher dans quelques jours la levée de sanctions contre l’#Iran conformément au calendrier du #JCPOA… Vous le sentez venir le moment où l’ami Donald va refuser de le faire prétextant les événements récents en #IranProtests? À suivre de près».

En France, rien de comparable. La diplomatie française défend la liberté et les droits de l’homme quand il n’y a pas de coups à prendre. Bien que la visite prévue en Iran de Jean-Yves Le Drian ait été reportée, le chef de l’Etat lui ne soutient pas les manifestations iraniennes. Silence coupable pour Frédéric Peressoni qui tweete: «pendant qu’en #Iran un peuple ose braver la tyrannie des #mollahs et les femmes retirer publiquement ce voile qui est un linceul, nos gouvernants sont totalement muets. #Macron et sa clique préfèrent-ils donc la barbe des #ayatollahs à la liberté des #Perses ? #IranProtests». La seule déclaration d’Emmanuel Macron va plutôt dans le sens d’une défense du régime: «selon #Macron, les Etats-Unis, l’Arabie Saoudite et Israël tiennent quasiment un discours qui va nous conduire à la guerre en #Iran».

Certaines indiscrétions ont même émaillé Twitter comme le journaliste Georges Malbrunot s’en est fait l’écho. «mardi au téléphone, le président iranien Hassan Rohani a demandé à Emmanuel Macron d’agir contre ce «groupe terroriste», selon Téhéran, qui fomenterait des troubles depuis une semaine à travers le pays ». Il vise apparemment les Moudjahidine, des opposants politiques au régime iranien exilés en France, communauté à laquelle France Info consacre un article: «#Iran qui sont les Moudjahidine, accusés par Hassan Rohani de piloter les contestations depuis la France?».

Maintenant, comme l’explique Vincent Eiffling, «il faut aussi souligner que même si le régime devait changer, cela ne signifierait pas pour autant un changement radical dans la politique extérieure de l’#Iran. C’est une puissance régionale. Les rivalités géopolitiques ne seront pas toutes effacées comme par magie #IranProtests».

Slate.fr

Newsletters

En Australie, une loi datant de 1984 autorise les écoles religieuses à virer ou refuser des employés ou des élèves LGBT

En Australie, une loi datant de 1984 autorise les écoles religieuses à virer ou refuser des employés ou des élèves LGBT

Un récent rapport du Gouvernement vise à remettre au goût du jour cet Acte sur la discrimination sexuelle, toujours en vigueur.

De nouvelles publicités pro-Brexit sur Facebook, financées par un mystérieux site d'«informations»

De nouvelles publicités pro-Brexit sur Facebook, financées par un mystérieux site d'«informations»

Ces publicités invitent les utilisateurs à écrire à leurs députés afin de les inciter à rejeter le plan Chequers, qui régule les futures relations entre le Royaume-Uni et l'Union européenne.

Les fausses statistiques de Facebook sur les vidéos ont causé des centaines de licenciements

Les fausses statistiques de Facebook sur les vidéos ont causé des centaines de licenciements

Des journalistes de The Atlantic estiment que plus de 350 journalistes ont perdu leur emploi en partie en raison des statistiques données par Facebook.

Newsletters