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L’accord sur le nucléaire devait faciliter la vie des Iraniens… Il n’en est rien.

Temps de lecture : 4 min

Une vague de protestations a secoué une quarantaine de villes du pays. Le calme est revenu, mais les raisons de la colère sont toujours là.

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Une femme dans une rue de Téhéran, le 14 octobre 2017 | STR / afp

Si beaucoup d’experts s’expriment avec aplomb sur les causes des nombreuses manifestations antigouvernementales de cette semaine en Iran, il faut pourtant reconnaître que peu d’observateurs en dehors du pays (et même dans le pays) avaient vu la grogne venir.

À la différence des protestations postélectorales de masse de 2009, ces manifestations n’ont été déclenchées par aucun événement précis. Et si le pays a dû faire face à des difficultés sur le plan international, tout semble indiquer que la plupart des Iraniens soutenaient leur gouvernement dans son dernier face-à-face avec les États-Unis et l’Arabie saoudite.

Les protestataires constituent un groupe diffus et décentralisé aux revendications diverses. Néanmoins, la plupart des manifestants sont en colère en raison de la situation économique du pays, qui ne date pourtant pas d’hier.

«La population n’a jamais eu l’impression que l’économie lui était favorable»

Dans un sondage publié au mois de juin dernier par l’Université du Maryland et l’institut de sondage IranPoll basé à Toronto, deux tiers des Iraniens estiment que la situation économique de leur pays est mauvaise et 34% pensent qu’elle est très mauvaise. La situation financière de 77% des personnes interrogées s’est détériorée au cours de l’année et la plupart des sondés pensent que les conditions économiques du pays dans son ensemble empirent. Peu avant l’élection présidentielle de l’année dernière, 63% des Iraniens ont déclaré que le chômage était le défi le plus important dans le pays.

Alors qu’une majorité des Iraniens soutenaient l’accord sur le nucléaire de 2015, 70% d’entre eux considèrent que la levée des sanctions prévue par l’accord n’a pas amélioré leurs conditions de vie. Même une majorité de ceux qui ont voté pour Hassan Rohani, qui avait promis d’améliorer les conditions économiques de la population en mettant un terme à l’isolement du pays, estime que l’accord n’a pas eu d’effets positifs, hormis pour les personnes ayant des liens avec le monde politique.

Mais ce pessimisme, même s’il s’est aggravé récemment, ne suffit pas à expliquer l’explosion de colère qui secoue actuellement l’Iran. «L’économie est une source d’inquiétude constante», explique Suzanne Maloney, chercheuse à la Brookings Institution et auteure de l’ouvrage Iran’s Political Economy Since the Revolution [L’économie politique de l’Iran depuis la révolution, ndlr].

«Depuis que je m’intéresse à l’Iran, la population n’a jamais eu l’impression que l’économie lui était favorable.»

La crise actuelle pourrait s’expliquer par le fait qu’Hassan Rohani a présenté l’accord comme étant porteur d’espoir. «C’est un problème de ruissellement», explique Suzanne Maloney.

«La population pensait que l’accord sur le nucléaire était un dividende de paix, que des emplois seraient créés et que les conditions de vie des Iraniens s’amélioreraient sur tous les plans. Mais ce n’était pas réaliste.»

Sur le papier, l’économie iranienne s’est redressée de façon significative depuis l’accord sur le nucléaire. Ainsi, la récession de -1,3% en 2015 a laissé la place à une croissance de 13,4% du PIB en 2016. Cependant, la majorité de cette croissance se concentre dans le secteur pétrolier, qui emploie relativement peu de monde, et le chômage a atteint 12,6% au printemps 2017.

Le problème réside en partie dans le fait que, contrairement à ce que de nombreux Iraniens pensaient avant la signature de l’accord, celui-ci a maintenu de nombreuses sanctions américaines et n’a pas atténué la frilosité des entreprises internationales pour investir en Iran dans le contexte actuel.

La zone grise des entreprises semi-privées

Une grande partie des difficultés sont également nationales. L’Iran connaît une grave crise bancaire, qui fait que les institutions sont sous-capitalisées après une période de prêt en roue libre sous l’ex-président Mahmoud Ahmadinejad.

Le rôle économique que jouent de puissants acteurs étatiques, notamment les Gardiens de la Révolution, qui jouissent d’un véritable empire commercial, attire beaucoup l’attention en Occident, en particulier dans les débats sur la politique de sanctions, mais Suzanne Maloney pense que la «zone grise que constituent les entreprises semi-privées est encore plus problématique».

«On assiste régulièrement à des vagues de privatisations qui consistent principalement pour l’État à transférer des actifs à des entreprises semi-privées ou à d’anciens membres du gouvernement qui en sont partis et se sont enrichis», explique-t-elle. «La corruption est endémique.»

Enfin, Hassan Rohani mène une politique d’austérité, qui implique des coupes budgétaires dans les programmes d’aide sociale et l’allocation de subventions au secteur pétrolier en réponse aux problèmes d’inflation et monétaires. Ces politiques ont principalement été défavorables aux travailleuses et travailleurs, qui constituent la base des protestataires dans de nombreuses villes. (Bien qu’on ne puisse pas généraliser, le stéréotype du protestataire éduqué vivant à Téhéran ne s’applique pas ici.)

Hassan Rohani semble essayer d’utiliser la révolte pour appliquer plus de réformes plus vite, même si on ne sait toujours pas vraiment dans quelle mesure les manifestations visent le système dans son ensemble ou le président lui-même. Quoi qu’il en soit, Hassan Rohani a du pain sur la planche. Les attaques des intérêts établis contre les réformes sont sans effet. Les immenses différences politiques entre l’Iran et les États-Unis rendent tout rapprochement difficile, indépendamment de Donald Trump. Et d’autres défis majeurs se profilent, tels que le vieillissement de la population ou encore la hausse de la pollution et les problèmes d’eau, qui risquent de limiter la croissance économique iranienne. Les responsables politiques du pays survivront certainement à cette crise, mais le pire est peut-être à venir.

Joshua Keating Journaliste

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