Culture

«Le lion est mort ce soir», joyeuse aventure de cinéma aux franges du surnaturel

Temps de lecture : 4 min

Grâce à Jean-Pierre Léaud, acteur médium, Nobuhiro Suwa raconte une histoire joueuse et émouvante où se résout comme à l'évidence l'affirmation selon laquelle le cinéma, c'est la vie.

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Jean-Pierre Léaud dans «Le lion est mort ce soir» de Nobuhiro Suwa | Via Shellac

Les amoureux du cinéma connaissent la formule magique: «Quand il eut passé le pont, les fantômes vinrent à sa rencontreLe nouveau film de Nobuhiro Suwa est un film de fantômes, et très précisément des fantômes de l’amour de cinéma.

Au cinéma, les fantômes sont aussi réels que les chauffeurs de taxi ou les avocats –peut-être même un peu plus. Mais pour qu’ils existent pleinement, il faut une magie, et un médium.

Un médium nommé Léaud

Il s’appelle ici Jean-Pierre Léaud. Il est à l’écran comme habité de tous les rôles inoubliables qu’il a interprétés, hanté des grands films auxquels il a participé.

Irma Vep d’Olivier Assayas, Le Pornographe de Bertrand Bonello, Et là-bas quelle heure est-il? de Tsai Ming-liang convoquaient déjà ce pouvoir aux franges du surnaturel.

On dira que les grands acteurs d'un certain âge portent avec eux leurs histoires à l'écran. C'est vrai, mais très peu le font comme Léaud. Sans doute parce que sa manière d'exister dans les images de cinéma a, étrangement, toujours été médiumnique. Et ce depuis son apparition dans Les 400 Coups, où ce gosse de 14 ans était à la fois le petit Léaud, le petit Truffaut et cet Antoine Doinel qui allait traverser, comme être de fiction, deux décennies, pour se réincarner chez Godard, chez Eustache et chez Garrel.

Il faut bien l’avouer, il existe un bonheur incomparable à entrer dans ce film pour qui a cheminé peu ou prou aux côtés de l’histoire du cinéma français depuis soixante ans (même en étant né bien après la sortie d'À bout de souffle).


Capture d'écran via Shellac

Histoire de fantôme au sens littéral –un vieil acteur retrouve dans une maison vide le spectre de celle qu’il a tant aimée 50 ans plus tôt–, Le Lion est mort est un pur bonheur d’harmoniques et d’assonances avec une longue et magnifique histoire du cinéma. Ou plutôt d’un certain cinéma, qui va jusqu’au récent et bouleversant La Mort de Louis XIV d’Albert Serra, auquel ce film fait à la fois pendant et contraste, aussi solaire et tonique que celui du cinéaste catalan était crépusculaire et poignant.

Dans Le lion est mort ce soir, Les Mistons, Le Mépris et Céline et Julie, mais aussi les frères Lumière et Pagnol, Renoir et Moonfleet, La Belle et la bête et L’Intendant Sansho font cortège aux retrouvailles amoureuses du vieil homme.

Est-ce à dire qu’il s’agit d’un film de cinéphile pour cinéphiles? Ce ne serait pas un défaut, mais non, ou pas seulement. Parce que la lumière. Parce que le rire. Parce que les enfants.

Une France augmentée

Léaud n’est pas le seul à s’introduire dans l’immense demeure vide. Une bande de gosses animés du ferme désir d’y réaliser un film d’horreur y pénètre à son tour, cache-cache et séduction, projet farfelu et expédition lointaine, chansons et émerveillement.

Où se passe le film du réalisateur japonais? En France assurément, mais une France «augmentée» d’un certain rapport au cinéma qui a en effet cours dans ce pays, en particulier grâce aux dispositifs scolaires qui l’accueillent et le mettent en pratique. Une France où vit, plus qu'ailleurs, une idée du cinéma qui ne serait pas un truc où l'on paye pour bouffer du popcorn en oubliant le monde, ni une affaire de grosse machinerie, de star system et de budgets mirifiques, mais quelque chose à faire, par chacun, à tout âge, comme spectateur et possiblement comme acteur, preneur de son ou réalisateur, avec des copains et son portable ou une petite caméra.

Capture d'écran via Shellac

Dans ce pays, le cinéaste de H/Story (évocation du tournage au Japon de Hiroshima mon amour), d’Un couple parfait (tourné à Paris) et de Yuki et Nina (coréalisé avec Hippolyte Girardot) est pleinement chez lui.

Dans son nouveau film, ces enfants qui filment et ces comédiens de multiples générations animent ces territoires habités à la fois de la lumière de la Côte d’Azur et de l’énergie d’un esprit d’aventure et de découverte, ces ambiances et cet esprit qui furent la géographie sensuelle de Pierrot le fou et de La Collectionneuse.

Est-ce à dire, à nouveau, qu’il s’agit d’un film de cinéphile pour cinéphiles? Ce ne serait toujours pas un défaut, mais non. Parce que la mort.

La mort comme compagne de voyage

Elle ne quitte jamais le parcours du vieil acteur, qui dit qu’il ne sait pas la jouer; elle habite ses souvenirs et ses angoisses.

Elle est la compagne sombre, mais pas horrible, de cette aventure amoureuse et affectueuse, mélancolique et joyeuse. Elle est la condition de la vie comme l’ombre est la condition de la lumière.

Avec une lucidité calme et pleine d’humour, le vieil homme se retrouvant face à sa vive passion de jeunesse (Pauline Étienne, toujours rayonnante) peut affronter sa propre histoire, qui a aussi sa part d’ombre.

Et Jean-Pierre «Leo» peut entonner à pleine voix «Le lion est mort ce soir», le vieux chant africain devenu ritournelle en français. S’il s’agit de la mort d’un grand fauve qui porte son nom, c’est encore la vie que chante «Léaud the Last».

Le lion est mort ce soir

de Nobuhiro Suwa, avec Jean-Pierre Léaud, Pauline Etienne, Maud Wyler, Arthur Harari, Louis-Do de Lencquesaing, Isabelle Weingarten.

Durée: 1h43. Sortie le 3 janvier 2018

Séances

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

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