Culture

En cas d'incendie, c'est mon chat que je sauverai le premier

Temps de lecture : 3 min

Il y a eu un début d'incendie dans mon immeuble. La seule chose que j'ai pensé à sauver ce fut mon chat et rien d'autre!

légende | Heather via Flickr CC License by
légende | Heather via Flickr CC License by

C'était samedi dernier, la veille du réveillon.

Je paressais sur le canapé du salon, affairé à dresser le bilan de cette année où j'aurai encore raté le Goncourt de peu tandis que sentimentalement, après des années d'essais infructueux, je persuadai enfin la concierge que j'avais tout pour la rendre heureuse: de l'argent à volonté, des relations haut placées et des investissements boursiers des plus sûrs.

Je divaguais de la sorte quand brusquement, sans s'annoncer, l'alarme incendie de l'immeuble a retenti. Une sorte de sifflement strident, continu, aigu qui aurait ressemblé au tressautement d'une hache prise d'une soudaine crise d'épilepsie. Ou au beuglement d'une vache éprise d'une bouteille de Pepsi. J'ai vaguement sursauté. J'en avais vu d'autres. Plus d'une fois, j'avais eu à entendre ce genre de mélodie quand par exemple il m'arrivait de cuire trop longtemps un gratin de poireaux ou de rester tout aussi longtemps sous le jet d'eau chaude de la douche: retentissait alors dans toute la maisonnée cette sirène de malheur qu'une simple brise agitée par mon ventilateur positionné à cet effet tout proche suffisait à raisonner.

Tandis que l'alarme continuait à hululer sa déchirante complainte, pas une seconde je n'ai pensé qu'il pouvait s'agir d'une réelle alerte: tout juste ai-je consenti à admettre que ce devait être soit une erreur –après tout, la fin d'année approchait, il pouvait arriver à tout le monde d'avoir envie de décompresser– soit d'un de ces exercices routiniers qui visaient à s'assurer que l'alarme fonctionnait correctement. Ce qui était le cas: elle marchait même du feu de dieu!

Je suis donc resté tranquillement à attendre que finisse cette petite crise d'hystérie, moment d'égarement d'une alarme désœuvrée cherchant à attirer l'attention en cette matinée trop tranquille pour le rester.

Évidemment quand j'ai entendu au loin le vague murmure d'une sirène de pompiers, j'ai eu comme le début d'un doute –ce n'est tout de même pas pour rien que j'ai frôlé le Goncourt, j'en ai là-dedans: j'ai pris le soin de me lever, j'ai regardé dans la cuisine si par hasard le grille-pain n'était pas occupé à se suicider en s'immolant les grilles ou si, sans me demander mon avis, mon four n'avait pas entamé un concours de claquettes avec la gazinière.

Non, rien de tout cela: la cuisine affichait ce calme serein d'un jour férié quand, pour se restaurer, on se contente d'avaler quelques sushis plus ou moins frais ramenés du traiteur sri-lankais, le seul ouvert en pareille occasion.

Afin de me rassurer complètement, j'ai quand même pris le soin d'ouvrir la porte de l'entrée et c'est alors que j'ai senti cette drôle d'odeur, une odeur âcre, entêtante, obtuse –l'odeur de cendres incandescentes– monter des profondeurs de l'escalier.

Je n'ai pas alors pensé à ma compagne qui travaillait, un casque sur les oreilles, dans la chambre, je n'ai pas songé à ces tableaux ramenés de mon dernier voyage en France et auxquels pour des raisons sentimentales je tenais comme à la prunelle de mes yeux, je ne me suis pas précipité dans mon bureau sauver mon ordinateur où s'écrivait cahin-caha mon nouveau roman –celui avec lequel je décrocherai enfin le Goncourt– je n'ai pas plongé sous mon canapé récupérer mes maigres économies accumulées depuis la nuit des temps, non, la seule chose qui m'est venue à l'esprit, comme un saisissement de la pensée, comme une fulgurance issue des tréfonds de mon être, comme la seule urgence à s'occuper, comme une évidence biblique, ce fut mon chat et rien d'autre.

Telle une mère juive séparée de son fils au moment de la rentrée des classes, j'ai beuglé à en fendre en deux une mezouzah son nom, j'ai déboulé dans toutes les chambres, j'ai bondi dans la salle de bains, j'ai exploré la cuisine, j'ai regardé sous mon lit, j'ai inspecté la penderie, le placard à balais, la commode de l'entrée: j'ai fini par le découvrir profondément endormi dans le même canapé où tantôt je songeais à ce Goncourt raté de si peu.

Le bougre n'avait rien entendu –c'est que la vieillesse, ô implacable ennemie, l'a rendu à moitié sourd.

Sans lui demander son reste, je l'ai pris dans mes bras; il m'a alors regardé avec ce même étonnement stupéfait mais admiratif qu'avait dû être celui d'un otage à Entebbe quand il fut libéré par le commando israélien.

D'une main, je l'ai porté haut dans les airs, de l'autre, j'ai ouvert la porte, j'ai dévalé quatre à quatre les escaliers, bousculant au passage quelques sinistres individus dont l'allure pataude allait condamner mon chat à mourir d’asphyxie, j'ai fini par débarquer dans l'entrée de l'immeuble sous le regard un brin moqueur d'un pompier occupé à ranger sa lance: l'alerte était levée, le début d'incendie sous contrôle ; un ahuri avait laissé sa cigarette électronique raconter sa vie à proximité d'un réchaud d'appoint.

Au moment de remonter, j'ai croisé ma compagne qui avait enfin saisi l'urgence de la situation: elle apportait avec elle nos économies, ma boîte de Valium et ma clé USB avec le futur Prix Goncourt dedans.

De dédain, j'ai haussé les épaules.

Et je suis remonté avec mon chat tenu toujours haut dans les airs.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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