Parents & enfants

Quand soudain, le passé simple disparut?

Temps de lecture : 7 min

Ce fut l'une des polémiques de la fin d'année 2017. Le passé simple ne serait enseigné qu'à la troisième personne jusqu'à la fin du collège. Panique sur les réseaux: tout se perd! Sauf que c'est faux. Ou du moins, plus compliqué.

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Le passé simple ne serait plus enseigné à l’école. Scandale! Du moins c’est ce qu’on a beaucoup lu dans la presse et sur les réseaux sociaux fin 2017. C’est vrai que la première réaction qui vient à l’esprit quand on lit ce type d’information, c’est de s’indigner; tout fout le camp, les enfants ne savent plus rien et si ça se trouve même les nôtres sont concernés. Je me demande si tout ceux qui s’énervent savent vraiment conjuguer ce temps du passé. Par exemple si je vous dis «courir, à la deuxième personne du pluriel», que répondez-vous? À l’heure des bonnes résolutions, c’est le moment de se poser quelques bonnes questions: où en est-on collectivement avec les savoirs scolaires et comment les utilise-t-on dans la vie? Que fait-on, devenus adultes, pour les transmettre aux enfants et aux plus jeunes?

La polémique

Mais revenons au début de cette histoire de passé simple. Le passé simple, nous explique-t-on récemment dans Le Point, ne serait enseigné qu’à la troisième personne jusqu’à la fin du collège (on y reviendra, c’est plus compliqué). L’article, publié mi décembre, a été très relayé sur les réseaux sociaux.

L’information remonte en fait aux programmes de 2016. À l’école primaire les élèves apprennent à conjuguer au présent, futur, imparfait, passé composé et mémorisent, en priorité, les troisièmes personnes du passé simple. On peut tiquer sur les dates. Mais qu’une réforme de 2016 soit ressortie fin 2017 n’est pas surprenant... Dans le domaine de l’éducation, les sujets peuvent avoir une longue vie de polémique, voire revenir de manière cyclique comme c’est le cas pour l’apprentissage de la lecture. Étant donné la teneur des débats sur l’éducation dans ce pays, on peut prédire que l’article du Point, qui n’était pas le premier sur le passé simple, ne sera pas le dernier. Ce genre de publications performe et alimente un discours totalement paniquant sur les enfants d’aujourd’hui (qui ne savent plus rien) et sur l’école (qui enseigne peu et mal). Dans une France pessimiste et un monde d’adulte qui prend globalement les enfants pour des ignorants (allez, Noël est passé, on peut le dire), ce discours de déploration fonctionne toujours.

Nous nuançâmes

Que des savoirs se perdent et que l’école peine à enseigner suffisamment bien à suffisamment d’enfants n’est pas faux à mon sens, des enquêtes le montrent régulièrement. Mais cette glose bien rodée fait totalement fi de l’immensité du travail à abattre pour les enseignants. Et elle est à vrai dire un peu hypocrite, car notre école prend pied dans une société peu tournée vers la transmission, dans laquelle les adultes, même instruits, sont loin d’avoir une parfaite maitrise de toutes les conjugaisons, une orthographe convenable, d’être eux-mêmes des lecteurs, etc.

Il n’y a plus qu’à l’école que les enfants sont par exemple confrontés au subjonctif ou au futur antérieur, des temps qui sonnent étrangement aux oreilles contemporaines.

Continuer à enseigner les conjugaisons, c’est pourtant ce que prône Michel Lussault, l’ancien président du Conseil supérieur des programmes qui a produit les programmes de 2016. En 2017, il a démissionné avec fracas. Nous l’avons joint au téléphone. Il défend encore ses programmes et se défend vivement de toute volonté simplificatrice:

«L’école française n’a pas remis en question l’enseignement de toutes les conjugaisons. C’est l’usage qui se charge de “simplifier” la langue et qui exclut certaines conjugaisons de la langue courante. À titre personnel, je regrette qu’on utilise moins le passé simple dans la vie de tous les jours!»

Alors pourquoi se focaliser sur la troisième personne, singulier et pluriel, pour enseigner le passé simple?

«Il ne faut pas dire que le passé simple n’est pas enseigné à toute les personnes. C’est faux. On commence par mémoriser les conjugaisons aux troisièmes personnes, c’est une entrée dans le passé simple. On apprend ces conjugaisons par cœur car elles permettent de trouver les autres –c’est une procédure pédagogique. Cette méthode a fait sa preuve, c’est bien pour cela qu’on l’a généralisée.»

Pour l’expliquer simplement, cette troisième personne permet de toujours de faire la différence entre l’imparfait et le passé simple. Ce qui n’est pas le cas pour la première personne pour le verbes du premier groupe: je mangeais/ je mangeai. Enfin, d’après les explications de Michel Lussault, la troisième personne, à laquelle il y a plus de chance d’avoir été confronté, peut permettre de trouver plus facilement les terminaisons aux première et troisième personnes du pluriel qui sont, elles, peu usitées.

«Je me leva et je téléphonit»

Mais, procédures pédagogiques spécifiques ou non, sur le terrain, les enseignants attestent que le passé simple est devenu un temps difficile à enseigner. À la veille des vacances de fin d’année, j’ai pu consulter des copies que corrigeait une professeure de sixième dans un collège de l’éducation prioritaire au Havre, et ses élèves mélangent absolument toutes les terminaisons. L’enseignante se désole:

«À mon devoir sur table sur le passé simple, à l’exception d’une excellente copie, tous mes élèves ont entre zéro et cinq. Mon sentiment c’est qu’on arrive trop tard… les élèves ne fixent pas les savoirs. Je continue à enseigner le passé simple à toutes les personnes mais je vais finir par me dire que ça ne peut pas être une priorité car les élèves ont trop de lacunes. Ils sont également très faibles en orthographe par exemple.»

Des lacunes en français qui autorisent toutes les fantaisies pour un temps qui sonne bizarrement aux oreilles de tous. Au fait, qui parmi ceux qui lisent cet article est capable de donner le passé simple de boire à la première personne du pluriel? Le pire étant la deuxième personne du pluriel. Vous pouvez essayer avec tous les verbes, cela sonne toujours bizarre à nos oreilles… et peut-être que tout le passé simple fait cet effet aux enfants qui l’entendent et le lisent si peu. C’est peut-être ce qui explique les erreurs qu’on peut entendre quand les jeunes enfants s’essaient au passé simple à l’oral avec le classique «il prena». Dans le genre, cet article de Slate sur les chroniques Facebook remporte à mes yeux le grand prix «rire et conjugaison» avec cette doublette formidable: «Je me leva et je téléphonit», qui montre à quel point on peut s’emmêler les pinceaux en matière de passé simple.

Il était une fois

Les optimistes y verront toutefois une belle volonté de marquer le passage à la langue écrite puisque le passé simple est d’abord et surtout un temps de l’écrit. Cela nous rappelle la magie du passé simple, temps de l’écrit et même temps d’enfance par excellence comme nous l’explique l’écrivaine Geneviève Brisac, qui fut longtemps éditrice à L’école des loisirs:

«Tous les contes sont au passé simple: dès qu'on écrit “il était une fois”, on y est. Le passé simple fait irruption. Et l'oreille se dresse! Donc, a priori, je préfèrerais qu'on continue à lire des contes et à dire “il était une fois”. Le passé simple, en français, c'est un temps de l'écrit. C'est pourquoi il sonne bizarre à l'oreille. Quand on lit un conte à un enfant, le passé simple indique le “il était une fois”: de l'écrit dans l'oral. Oui, c'est l'impression que j'ai. Le passé simple dit que ça vient de loin. Je me souviens des albums de Grégoire Solotareff, toujours au passé simple, et des contes de Christian Oster

Tous ceux et celles qui se désolent du manque de sensibilité à la langue écrite des enfants devraient commencer par leur lire des contes...

Cela étant il faut aussi bien choisir ses textes. Aujourd’hui certaines rééditions de la Bibliothèque rose et de la Bibliothèque verte ont été expurgées d’un grand nombre de verbes conjugués au passé simple –c’est le cas du Club des cinq et des Six compagnons. Faut-il déplorer cette disparition de ce temps de l’écrit dans ces livres? Pas pour Geneviève Brisac: «C'était mal écrit et c’est mal réécrit... académiquement moderne, la pire des choses. Ce n’est pas la faute au passé simple, c'est la faute à l'édition de masse sans âme.»

Une histoire compliquée

Et c’est bien une occasion qui nous est donnée de défendre la nuance. D’ailleurs on défend le passé simple au nom de la nuance, nuance de la temporalité dans le passé, nuance dans l’expression. Mais le passé simple ne suffit pas à bien s’exprimer –on peut être stupide en s’exprimant au passé simple! De plus, on peut apprendre stupidement à l’école des conjugaisons qu’on sera incapable d’utiliser dans la vie ou de reconnaître dans un texte. Au fond, la nuance, c’est justement ce qui manque aux débats sur l’éducation qui fonctionnent essentiellement sur la panique relative à une plus ou moins réelle non transmission des savoirs, sans s’intéresser au contexte plus global.

On peut aussi défendre le passé simple au nom de la diversité de l’expression et de la multitude de ses possibles. Une forme de lutte contre le langage stéréotypé et sans profondeur, comme le fait Geneviève Brisac, non sans nostalgie:

«“Il s'arrêta net” ne dit pas tout à fait la même chose que ”il s'est arrêté net”. Sans passé simple, le monde rétrécit. Comme quand on renonce aux films en noir et blanc, alors que les enfants adorent Charlot et Keaton. C'est idéaliste, je le sais, mais j'aime à imaginer un monde où tous peuvent accéder au monde le plus vaste possible. À la peinture, par exemple, à la poésie. Aux herbiers. Toutes choses du passé, mais que nous aimons, comme nous aimons des choses d'aujourd'hui et de demain. Pas tout le monde les mêmes. C'est l'uniformisation qui est triste.»

Sur le passé simple comme sur beaucoup de sujets, les commentateurs qui connaissent mal l’école et les élèves d’aujourd’hui vont vite en besogne en incriminant uniquement les programmes et les enseignants. Révisons nos conjugaisons et faisons entendre les subtilités de notre langue aux enfants. Lisons-leur La complainte amoureuse d’Alphonse Allais –elle les fera rire– remémorons-nous avec eux des passages du Cid, battons-nous pour un monde avec plus de bibliothèques et d’endroits pour écouter des contes.

Alors je formule un vœu pour 2018, que cesse l’attitude hypocrite de nos concitoyens envers l’école, sans cesse accusée de tous les maux et qu’on considère l’éducation comme un projet global de notre société. Et en janvier, si vous aimez le passé simple, mettez-en davantage dans votre vie. On pourra écrire que vous prîtes une bonne résolution.

Louise Tourret Journaliste

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