Économie

Peut-on continuer à utiliser Uber et réussir à se regarder dans le miroir?

Temps de lecture : 4 min

Nul ne peut ignorer, aujourd'hui, les mauvaises conditions de travail de la majorité des chauffeurs Uber. Devons-nous pour autant nous sentir coupables de demeurer de fidèles clients de la firme?

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Manifestation de chauffeurs VTC à Paris, le 15 décembre 2016 | Alain Jocard / AFP.

2017 a été une année noire pour Uber. Harcèlement sexuel, corruption, fraudes, concurrence déloyale, conditions de travail déplorables: les scandales à répétition n'ont cessé d'écorcher l'image de l'entreprise américaine, aussi adoubée que contestée depuis sa création en 2009.

Malgré la tempête, les dizaines de millions d'utilisateurs des quatre-vingts pays au sein desquels Uber est implanté ne peuvent plus se passer de ses services. Peut-on, aujourd'hui encore, faire fi des considérations éthiques au nom de notre confort quotidien?

«C'est facile de comprendre pourquoi tant de gens continuent à utiliser Uber. La question, c'est de savoir si nous devons continuer ou non», explique la journaliste américaine Alison Grisworld dans Quartz.

Sexisme et fuite de données clients

Au début de l'année dernière, le hashtag #DeleteUber («Supprimez Uber») se répandait comme une trainée de poudre sur les réseaux sociaux, poussant des milliers d'utilisateurs à supprimer l'application et à appeler au boycott de la plateforme.

La grogne avait débuté aux États-Unis en janvier dernier, pendant les manifestations contre le décret anti-immigration de Donald Trump. Lors d’une grève de taxis à l’aéroport JFK de New York, Uber avait proposé des prix inférieurs à ceux habituellement pratiqués. Une façon cynique de contrer la grève pour faire plus de profit, selon de nombreux Américains. Résultat: 200.000 clients perdus en l'espace d'un week-end.

Un mois plus tard, en février, c'est le témoignage retentissant d'une ancienne employée d'Uber qui ravivait les tensions. Sur son blog, l'ingénieure Susan Fowler expliquait avoir démissionné en raison du harcèlement sexuel dont elle était victime au sein de la firme. Et décrivait, plus largement, une organisation sexiste dans laquelle le nombre de salariées ne cessait de diminuer.

Uber tentait ensuite, en vain, de cacher que les données de 57 millions de ses utilisateurs avaient été piratées en 2016, enfreignant ainsi des dizaines de lois américaines, fédérales comme locales. L'entreprise reconnaissait avoir tenté d'étouffer l'affaire en versant une rançon de 100.000 dollars aux hackers, afin qu'ils détruisent les informations et gardent le silence. Plus récemment, la compagnie était à son tour soupçonnée de pirater ses rivaux.

Conclusion de la journaliste Alison Grisworld: «Pourquoi ne pas utiliser Uber? Parce que vous vous préoccupez du sexisme, du traitement des salariées et salariés, de l'éthique d'entreprise, du respect de la légalité ou des données personnelles des clients.» Aucune excuse, ajoute-t-elle, puisque plusieurs alternatives existent. En France, on peut ainsi compter sur Chauffeur Privé, Heetch et, dernièrement, Taxify.

Nouvelle direction, nouveau départ?

«La raison pour laquelle nous continuons à utiliser Uber est la même aujourd'hui qu'en 2009: c'est un service simple, rapide, pratique, disponible en un clic», poursuit Alison Grisworld.

L'application s'avère bien utile aux personnes habitant dans des zones où les transports publics sont peu développés, qui ne supportent pas le chaos de ces derniers ou qui ne souhaitent pas prendre leur propre voiture. Sans compter celles qui ne veulent pas prendre le risque d'attendre désespérément un taxi en pleine nuit, et de payer plus cher.

Face à de tels arguments, difficile de faire primer les considérations morales. Alors pour se déculpabiliser, certains insistent sur le renouvellement du personnel d'Uber, tandis que son très controversé fondateur, Travis Kalanick, a été contraint à la démission en juin dernier.

Son successeur, Dana Khosrowshahi, s'est donné pour objectif de redresser l'image d'Uber et de faire oublier ses derniers bad buzz. Une condition quasi sine qua non à la survie de la firme, qui affichait en 2016 des pertes record de près de trois milliards de dollars.

En octobre dernier, Uber France accordait enfin à ses chauffeurs une protection sociale gratuite, couvrant les frais de santé et prévoyant une indemnisation en cas de blessure entraînant une interruption de travail. Une décision anticipant les obligations de la loi Travail de 2016, qui crée une «responsabilité sociale» des plateformes à compter de janvier 2018.

L'herbe n'est pas plus verte ailleurs

Quant aux conditions de travail des employés, les plus cyniques pragmatiques d'entre nous rétorquerons qu'Uber est loin d'être la seule entreprise à recourir à des méthodes de tarification impitoyables qui précarisent ses chauffeurs.

À cet égard, la plupart des plateformes de transport privé mais aussi de livraison à domicile –comme celle de plats cuisinés Deliveroo– flirtent avec l'indécence concernant le rythme imposé à ses coursiers, voire avec l'illégalité.

Les start-up reposant uniquement sur des travailleurs indépendants (sous le statut d'auto-entrepreneur en France) abondent, et semblent pour l'instant s'imposer comme le modèle économique type dans ce secteur. Du moins, tant que les autorités n'établiront pas une réglementation stricte en la matière.

Tout est loin d'être rose, d'ailleurs, chez leurs «ancêtres» les taxis, précise Alison Grisworld.

Choix de société

Les plateformes de VTC comme Uber attirent des jeunes non diplômés issus de quartiers défavorisés, où le taux de chômage est particulièrement élevé. Pour s'en sortir (c'est-à-dire, pour gagner le smic), ils passent généralement près de 50 heures par semaine au volant. «La situation s’est dégradée depuis qu’en décembre 2016 Uber a augmenté la commission qu’il ponctionne sur les courses des chauffeurs, et ce moins d’un an après avoir baissé les tarifs de celles-ci», notait Le Monde en février 2017.

Oui, Uber offre un emploi à ceux qui peinent à en trouver. Mais certains ont dû s'endetter pour acheter leur voiture de travail et travaillent à un rythme effréné pour rembourser leur crédit. Le tout, sans congés payés ni droit au chômage. De quoi pousser près de 30% d'entre eux à jeter l'éponge chaque année.

Pour Quartz, la question dépasse Uber. Il s'agit en réalité de savoir si l'on veut contribuer à la prospérité d'un système dérégulé qui érige la précarisation des salariés en norme au nom de la modernisation des services. «À méditer lorsque vous serez confortablement assis à l'arrière d'un véhicule à chauffeur, sur la route du jugement dernier», conclut ironiquement le site.

Slate.fr

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