Culture

Pourquoi le dernier Star Wars a-t-il été aussi injustement accueilli?

Temps de lecture : 6 min

Ode à la non-violence, aux femmes, à l'empowerment, et même à l'antispécisme (mais pas encore au veganisme...), l'«Épisode VIII: Les Derniers Jedi» est résolument moderne et progressiste. Quitte à faire grincer les dents des fans de la première heure.

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Un carton mondial... mais une vraie guerre des étoiles entre les «vieux» fans et les Millenials auxquels le film semble être destiné. | Daniel Al-Olivas / AFP

L’esprit de Noël est-il mort? Star Wars Épisode VIII: Les Derniers Jedi, malgré son hégémonie au box-office, n’aura eu que peu de répit avant de sombrer dans les limbes de la saga. Classé bon dernier de la franchise sur Rotten Tomatoes, il accomplit même l’exploit d’être moins apprécié que l’Épisode II et ses envolées kitscho-romantiques, pourtant pas franchement bien accueillies à l’époque. «Désincarné», «creux», «incohérent»: beaucoup n’ont pas de mots assez durs pour disqualifier Les Derniers Jedi. Revient souvent l’idée que le réalisateur Rian Johnson saperait l’univers patiemment construit pour lui substituer… du vide. Et si, en fait de vide, il ne s’agissait pas plutôt d'un renouveau dont avait besoin la saga?

Effets de manche

Dès les premières séquences, le ton est donné: un ballet aérien spectaculaire comme seul peut l’offrir un space opera, une victoire à l’arrachée, l’exultation et… des cris de joie, des accolades? Pas du tout: une réprimande. C’est que dans le baroud d’honneur de Poe Dameron, capitaine bientôt rétrogradé à la tête de l’escadrille des X-wing, on compte aussi beaucoup de cadavres. Un croiseur a été abattu, mais la Rébellion est exsangue. Alors Leia sermonne ce pauvre Oscar Isaac, plus habitué à rouler des épaules qu’à subir les remontrances de ses pairs. Ou plutôt de ses mères. Plus tard en effet, c’est la cheffe par intérim Amilyn Holdo qui lui donnera la leçon.

Pas le temps de s’apitoyer sur le sort du bellâtre que déjà le spectateur survole une petite île de la planète Ahch-To, où se terre Luke Skywalker. Rey lui tend son sabre le plus solennellement du monde. La caméra les surplombe très cérémonieusement et la partition de Williams en fait des tonnes: il s’agit de faire revenir le plus puissant Jedi dans la partie. Luke se saisit du bidule, l’observe et le jette derrière son épaule.

Les temps ont changé

Star Wars, c’est un mythe, et les mythes se forgent à l’aune des générations qui les rêvent. On a connu plus viril sur Tatooine, mais il faut dire que le concept de virilité a évolué. Quand la petite bande de nerds dirigée par George Lucas imaginait ce monde «a long time ago in a galaxy far, far away», leurs préoccupations étaient bien différentes. Mai 68 passé, sa révolution sexuelle avec, la libération des femmes était, croyait-on, acquise. Alors, ce récit initiatique «d’adulescent» empruntait bien davantage à l'imaginaire moyenâgeux, ses chevaliers, ses destriers, ses flamberges. Et ses princesses.

En 2017, un vent nouveau souffle à Hollywood; on se dit qu'un homme branlant son sabre en érection, ce n'est finalement pas si classe. La vision du réalisateur s'inscrit dans notre époque: on jette l’épée en bois et on en rit. Sus aux enfantillages, sus à cet héroïsme puéril de cour d’école (on fait enlever son masque ridicule à Kylo Ren –il n’a plus l’âge), sus à la surreprésentation blanche, sus au spécisme, etc.

Ce qui déçoit les contempteurs de ce Star Wars est sans doute tout entier synthétisé dans cette évolution progressiste. Sans évoquer la haine provoquée par la promotion de la diversité, qui n’est pourtant que l’illustration de la dispersion normale d’une population, c’est le refus narratif d’une jouissance en lien avec le déchaînement de puissance qui pose sans doute problème. Il y a quelque chose de déceptif dans ce Star Wars. Ce qui est déceptif n’est pas décevant, mais vient contrarier une attente de puissance chérie par les fidèles de la saga. Et là, on est en réalité plus proche de L’Armée des ombres de Melville que de l’univers Marvel: presque tout échoue. Chaque démonstration de force accouche de son contraire: le revers, la non-promotion; et on ne lui oppose efficacement que la ruse, l’évitement ou la fuite.

Et l’histoire, alors? Longtemps, on la croit empruntée au Retour du Jedi et à L’Empire contre-attaque (les clins d’œil sont légion), mais tout est fait pour en prendre le contre-pied. Le petit tour en Solo dans le dos du commandement, plutôt que de démontrer le charme canaille de Poe et ses acolytes, comme c’était le cas avec Harrison Ford, est un autre échec et l’entêtement de son auteur provoque presque l’anéantissement de la Rébellion. Alors, à ces tours de force –dont le chic reste indéniable– on préfère la diversion et le repli, si possible sans trop de pertes. Et s’il doit à tout prix y avoir un héroïsme, c’est de sacrifice raisonné qu’il sera question, qui plus est réalisé par des femmes, à mille années-lumière donc du code chevaleresque sexiste et éculé des premiers épisodes.

Porg’s Tube

L’antispécisme, disions-nous, n’est pas en reste. Beaucoup ont glosé sur l’objectif commercial à peine voilé derrière ces petites bestioles adorables que sont les Porgs. Mais il faut sans doute chercher un peu plus loin. Les rayonnages vomiront bientôt ces bêtes à plumes qui remplaceront les lolcats sur internet dès cet hiver, mais il faut comprendre d’où vient le bestiaire. L’équipe a fait des repérages en Islande pour figuer les paysages de la planète Ahch-To. Le pays est peuplée de macareux, espèce quasi endémique de la région, un temps menacée de disparition. Et en plus, ils sont adorables. Hop, un peu de maquillage en images de synthèse et le tour est joué: si on peut sensibiliser le public sur la fragilité du biotope avec un peu de mignoncité, on aurait tort de se priver.

Ça ne s’arrête pas là: lorsque Chewie s’apprête à déguster un Porg rôti (sic) devant ses congénères bien vivants, il finit par faire marche arrière. Plus loin, ce sont les fathiers qu’on cherche à libérer, équivalents de nos chevaux et dont le sort est associé à celui des esclaves. Mais l'issue est heureuse, puisque les animaux se voient rendre leur liberté à des animaux contraints par les hommes.

Je suis ma mère

Il y a quelque chose dans tout ce bréviaire qui pourrait prêter le flanc à une accusation en militantisme et en moralisme. Il n’en est rien. Tout ici cherche la légèreté, l’invention, la dissonance, jusque dans les scènes les plus emblématiques.

Ainsi, de ce moment hautement cauchemardesque qui voyait Luke s’enfoncer en lui-même dans l’Épisode V, à la découverte de ses démons intérieurs, Rian Johnson fait quelque chose de tout à fait inattendu. Exit la noirceur de la tragédie et l’aspect prophétique, voilà que Rey, diffractée en une infinité d’elle-même, s’amuse du retard d’un écho. Elle s’approche d’abord du miroir où l’on croit discerner le reflet de Kylo Ren et on imagine déjà l’affreuse vérité sur leur lien de parenté. Mais c’est encore une pirouette: il n’y a qu’elle, mille fois elle. Alors elle claque des doigts pour voir, et le son lui revient. Rien d’autre, pas de famille, pas de mentor: son héritage n’est précédé d’aucun testament. Elle s’en étonne et en sourit. Et puis on passe à autre chose. Il faut peut-être y voir une réflexion (salutaire au cinéma) autour des femmes et de l’autodétermination: «La femme est un pont entre la femme et la Surfemme», aurait pu dire Nietzsche, s’il n’avait pas été si misogyne.

Mine de rien, c’est un grand coup de pied dans la fourmilière psychologisante et paresseuse du freudisme scénaristique un peu bas de gamme selon lequel il faudrait à chaque fois «tuer le père» pour se trouver soi-même. Recraché par Lucas (et des dizaines d’autres) en repompant du côté de Campbell et son Héros aux mille visages, la formule a peut-être fait son temps. Il y a ici sans doute un nouvel espoir narratif pour la franchise. On le voit par exemple dans des merveilles de champs-contrechamps aux atours presque expérimentaux, ailleurs dans des traits d’humour empruntant plus à Mel Brooks qu’à Lucas (notamment une scène hilarante figurant un vaisseau de l’Empire comme un fer à repasser); enfin en s’autorisant des propositions graphiques complètement arty. Elles paraîtront peut-être kitsch à certaines personnes, voire irrévérencieuses pour les fans, mais elles ont au moins le bonheur d’exister et d’autoriser un peu de singularité dans une saga qui en manquait cruellement. Alors, ce Star Wars VIII: un nouvel espoir?

Joseph Boinay Journaliste cinéma

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