France

Zoulikha Aziri, une mère bien peu coopérative

Temps de lecture : 8 min

[Épisode 6] Le 18 octobre 2017, deux figures féminines de la famille Merah se relaient à la barre: Anne, l'ex-compagne d'Abdelghani, et la très évasive Zoulikha Aziri, mère des cinq frères et sœurs Merah.

Zoulikha Aziri, mère de Mohamed et d'Abdelkader Merah, arrive au Palais de justice de Paris le 2 octobre 2017. | Martin Bureau / AFP.
Zoulikha Aziri, mère de Mohamed et d'Abdelkader Merah, arrive au Palais de justice de Paris le 2 octobre 2017. | Martin Bureau / AFP.

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le sixième volet de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

Retrouvez les épisodes précédents:
- Abdelkader - Mohamed Merah: le procès de l'un, l'ombre de l'autre
- Les rendez-vous manqués du procès Merah
- Enquêteurs vs terroristes, les policiers racontent
- Les moyens de communication des frères Merah au coeur des débats
- Les Merah, frères et sœurs de sang

Palais de justice de Paris

«Tes frères et tes sœurs, si tu ne les mets pas dans la cause, ils ne sont pas tes frères et sœurs. Ni ta mère, ni ton père.» Omar Omsen, alias Omar Diaby, insistait avec nous sur ce point. Considéré comme l’un des plus gros recruteurs djihadistes français, il aurait convaincu des dizaines de jeunes garçons et de filles de rejoindre son groupe, qu’il revendique «non pas de Daech mais d'al-Qaïda».

D’origine sénégalaise, ce Niçois passe par la délinquance, le banditisme et la radicalisation en prison. À sa sortie, il joue les prédicateurs, réalise une série de films de propagande vus par des milliers d’internautes puis rejoint la Syrie. À la question «Ai-je le droit d’abandonner ma famille?», il répond: «Si elle ne croit pas, oui: c’est nous ta famille.» L’une des sœurs avec qui je partage mes appréhensions lors de notre enquête est encore plus dure: «Allah veut que tu les abandonnes.»

Anne, la «Française» compagne d'Abdelghani Merah

Chez les Merah, la famille se scinde exactement en ces deux groupes: les croyants contre les mécréants. Aïcha, l’une des grandes sœurs d’Abdelkader et de Mohamed Merah, sera «tolérée» parce qu’elle ne pose pas de questions, ne s’oppose pas à eux, n’est pas un danger. Abdelghani, lui, est rejeté, pas simplement parce qu’il ne croit pas, mais aussi parce qu'il s'est dit amoureux d’une Française aux origines juives. Elle s’appelle Anne.

Elle qui n’a jamais parlé dans les médias s’avance à la barre, la tête haute. «Oui, pour eux, j’étais la Française, mais je crois qu’ils m’aimaient bien quand même.» Le président l’interroge: «Abdelghani Merah a dit que la famille vous traitait de sale juive, notamment Abdelkader?» Anne nuance les propos de son ex-compagnon: «Abdelkader l’a dit, mais c’était pour atteindre son grand frère.»

Son témoignage, son ton et son comportement ne sont pas hostiles à Abdelkader Merah. Anne n’insiste pas sur le «sale juive»; elle raconte des anecdotes où c’est Abdelkader Merah qui la protégeait, contre la violence alcoolisée d’Abdelghani. Pour ce dernier, le «sale juive» va beaucoup plus loin que ça: «Ma famille a grandi dans l’antisémitisme», assène-t-il à la barre.

Pour Anne, la rupture avec son beau-frère Abdelkader a lieu quand il s’en prend à son fils, Théodore: «Abdelkader m’a dit: “un jour Théodore aura 18 ans et je le prendrai” [...]. J’en ai conclu qu’il allait me le mettre à fond dans la religion.»

Anne raconte à la barre: «Théodore a commencé à me dire: “je fais la prière, je ne mange plus de cochon”.» Un jour, le gamin demande à sa mère: «Mais maman, quand les musulmans vont se mettre à se battre et qu’il y aura la guerre en France, de quel côté tu seras? Tu vas te convertir?» Anne lui a dit que les musulmans ne vont pas venir attaquer la France et qu’elle ne se convertira pas.

Mais ce discours guerrier entre dans sa tête de jeune ado: «Je n’ai pas à t’écouter, tu n’es qu’une mécréante!», lâche-t-il un soir, avant de s’échapper de la maison. Ses deux parents le cherchent: «On est allé chez Zoulikha Aziri [la mère des Merah], qui nous a assuré qu’il n’était pas là. On appelle Mohamed, il jure sur Allah que Théodore n’est pas chez lui. J’insiste pour qu’on y aille. […]. Mohamed était avec Abdelkader et mon fils s’était caché sur le palier du dessus», raconte-t-elle au président. Mohamed Merah hurle: «Garde-le, ton bâtard!»

«Ma famille appelait mon fils ainsi parce qu’il n’avait pas de nom ni de prénom musulman», assure Abdelghani Merah. Théodore porte le nom de famille de sa mère. Il témoigne, salle Voltaire, quelques heures après elle. En costume noir, âgé désormais de 21 ans, il dit être sorti de cet endoctrinement. Il raconte un souvenir, précis: «[Abdelkader] parlait de préparation à la mort, de mourir pour Dieu.» Celui qu’il décrit comme «le plus intelligent, le plus réfléchi de la famille» lui a proposé de faire le tour des morgues, pour que son neveu s’habitue à voir des morts. Anne, sa mère, tiendra tête: le salafisme radical n’emportera pas son fils.

Zoulikha Aziri, une mère peu impliquée

«Avant le divorce de mes parents, on était une famille plutôt normale. Après, c’est la descente aux enfers. Mes frères ont pris le pouvoir dans ma famille», explique Aïcha Merah.

Quand les parents divorcent, Mohamed Merah a trois ans. À partir de ses cinq ans, il est envoyé de foyer en foyer. «C’est pour te protéger, parce que tes frères te tapent», lui promet sa mère à l’époque. Une mère qui laisse totalement tomber l’éducation de ses enfants.

Anne se souvient: «C’était fréquent, avec Abdelghani, qu’on doive aller chercher Mohamed dehors dans la cité, à minuit, parce qu’il fallait qu’il aille se coucher. Il avait sept ans.» Un jour, Mohamed débarque en pleurs chez eux. «Des fois, sa mère partait en Algérie, sans prévenir. Mohamed est arrivé une fois en pleurant chez Abdelghani et moi. Il m’a raconté: “je ne sais pas où est maman, elle m’a dit d’aller chez papa deux semaines, mais quand j’y suis allé, j’ai tapé, tapé à la porte, et le voisin m’a dit qu’il était parti depuis quinze jours”.»

Zoulikha Aziri, la mère des Merah, est une petite femme trapue, sous un voile couleur moutarde. Elle est ici salle Voltaire, déterminée à sauver son fils Abdelkader. Elle témoigne dans un français approximatif, aidée par une interprète: «Je parle pour mon fils Abdelkader, il est innocent. Il n’a rien à voir. Je connais mon fils. C’est Mohamed qui a fait des morts.»

Zoulikha Aziri au Palais de justice de Paris, le 18 octobre 2017 | Jacques Demarthon / AFP.

La mère reste trois heures à la barre. Elle irrite le président car elle lui coupe la parole: «Après la prison, Mohamed, il était dans l’extrême de la religion [...]. Pour les voyages de Mohamed, Abdelkader ne savait pas, il n'y a que moi qui savais qu’il était parti [...]. Mohamed, il était fou, il avait des problèmes dans sa tête. Il me disait petit: “il y a un homme qui me parle dans ma tête” [...]. La religion n’était pas un sujet de prédilection pour Abdelkader.»

Pour le reste, elle ne sait rien. «Vous connaissez Olivier Corel?», lui demande le président. «Le vieux? C’est un vendeur de mouton», répond-t-elle. Il enchaîne avec Sabri Essid: «Je connais un Sabri, il venait à la maison», dit-elle. Elle n’ajoute pas à ce moment qu’elle fut mariée religieusement à son père. Les frères Clain? «Je ne les connais pas, c’est qui ces gens-là?» questionne la mère des Merah. Le président suggère: «Vous connaissez peut-être l’un des frères sous le nom d’Omar [la kounya de Fabien Clain]?» Zoulikha Aziri: «Omar, je le connais, c’est des vendeurs au marché.» Corel, un vendeur de mouton, Clain un simple marchand: si elle admet les connaître, la mère des Merah ne fait aucune référence à une quelconque appartenance ou pratique religieuse.

Tensions autour de la connexion à la Freebox

Le cœur de l’énigme de son témoignage, c’est le déroulement de la soirée du 4 mars 2012. Ce soir-là, une personne s’est connectée à partir de la Freebox de Zoulikha Aziri pour consulter l’annonce du Bon Coin d’Imad Ibn Ziaten, qui veut vendre sa moto. Sur son profil, il renseigne son métier, militaire: une fierté pour Imad Ibn Ziaten, un motif d’attaque pour Mohamed Merah, qui lui tend un piège sept jours plus tard et l’assassine.

Qui s’est connecté à cette Freebox? L’enquête ne l’a pas déterminé. Tout ce qu’on sait, c’est que la personne qui a consulté l’annonce ce jour-là se trouvait obligatoirement dans l’appartement de Zoulikha Aziri.

Le président demande: «Qui était derrière votre Freebox?»

Zoulikha Aziri: «Il n’y avait personne, j’étais seule. Il n’y avait personne.»

Le président: «Mohamed Merah?»

Zoulikha Aziri: «Non, sinon je l’aurais dit. De toute façon, il est mort maintenant.»

Le président: «Abdelkader Merah?»

Zoulikha Aziri: «Non.»

«Mensonges!», siffle un homme parmi les bancs des parties civiles. Le président relance: «Il y a forcément quelqu’un autour de cette Freebox et c’est important de savoir pourquoi, parce que celui qui a consulté cette annonce a utilisé le mot militaire.» La mère répète inlassablement, malgré les insistances du président: «Personne d’autre n’est venu.» Le président finit par lâcher. Il n'aura pas de réponse.

Croquis de Zoulikha Aziri, réalisé le 18 octobre 2017 | Benoît Peyrucq / AFP.

C’est Maître Méhana Mouhou, avocat de la famille Ibn Ziaten, qui revient à la charge quand vient son tour de poser des questions. D’abord très calme, il posera la même question: «Qui était là?». «Il y a personne!», soutient Zoulikha Aziri. «Qui était là?»; «Il y a personne». «Qui était là?»; «Personne!» Le ton monte, Maître Eric Dupont-Moretti demande à ce qu’on arrête de harceler le témoin. «C’est une question importante, notamment pour la famille Ibn Ziaten, on continue», tranche le président. Maître Méhana Mouhou reprend: «Qui était là?»; «Personne!». «Qui était là?»; «Personne!». Alors que la mère des Merah ne lâche rien, l’avocat de son fils Abdelkader explose: «Mais laissez-là, je vous rappelle que c’est la mère de l’accusé, et aussi la mère d’un mort!»

La salle explose. Naoufal Ibn Ziaten, le plus petit frère de la première victime, hurle dans la salle avant de s’effondrer. Il sort ensuite en criant: «Vous êtes méchants!» Les parties civiles sont debout, à huer Maître Dupond-Moretti. Les avocats de l’accusation s’insurgent. Le président demande le calme, mais décide de ne pas suspendre l’audience.

Maître Elie Korchia prend le relais dans les rangs de l’accusation. «Vous ne croyez pas, après cinq ans, qu’il y a eu un problème sérieux dans votre famille?» Elle répond: «Non, pas de problème, on n’est pas des animaux.» Deuxième question: «Votre petit-fils Théodore a dit qu’ils avaient essayé de l’endoctriner. Est-ce que vous y croyez?» Elle lâche: «Mon petit-fils, il ment comme son père.»

Les ennemis sont désignés: Abdelghani, celui qui ne croit pas, et son fils Théodore, celui qui ne croit plus.

Slug News Collectif de journalistes d'investigation

Marie Journaliste pour Slug News

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