France

Les Merah, frères et sœurs de sang

Slug News et Marie, mis à jour le 02.01.2018 à 17 h 14

[Épisode 5] Le 16 octobre, la cour chargée de juger Abdelkader Merah appelle à la barre son frère Abdelghani et sa sœur Aïcha. De leur témoignages transparaît le portrait d'une fratrie divisée.

Abdelghani Merah, le frère aîné de Mohamed et Abdelkader Merah, le 16 octobre 2017 au Palais de justice de Paris | Lionel Bonaventure / AFP.

Abdelghani Merah, le frère aîné de Mohamed et Abdelkader Merah, le 16 octobre 2017 au Palais de justice de Paris | Lionel Bonaventure / AFP.

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le cinquième volet de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

Retrouvez les épisodes précédents:
Abdelkader - Mohamed Merah: le procès de l'un, l'ombre de l'autre
Les rendez-vous manqués du procès Merah
- Enquêteurs vs terroristes, les policiers racontent
Les moyens de communication des frères Merah au coeur des débats

Palais de justice de Paris

Abdelghani Merah, dans nos bureaux, le 3 août 2016: «Abdelkader m’a toujours dit qu’ils utiliseront toute la technologie, les lois et la technicité de la France pour combattre les mécréants». France Inter, 2 octobre 2017: «Dans la famille Merah, il y avait un terreau fertile de la haine de la France». Europe 1, 2 octobre 2017: «Il [Abdelkader Merah] restera un danger définitif pour la France […] Je sais ce qu'il vaut, je sais ce qu'il veut: mettre à genoux la France».

L’aîné de la fratrie Merah est un traître, car non seulement Abdelghani ne partage pas la «religion» de ses frères et sœurs Abdelkader, Mohamed et Souad, mais il dénonce leur endoctrinement, le salafisme et la radicalisation, dans un livre, des interviews, dans les médias occidentaux.

Abdelghani Merah sur le plateau du «Grand Journal» de Canal+, le 13 novembre 2012 | Thomas Samson / AFP.

Dans la djihadosphère, les médias occidentaux sont synonyme d’«espions», de «sionistes», de «menteurs», de «manipulateurs». Il est interdit d’écouter les télévisions et radios de kouffars (mécréants), de lire autre chose que les différents journaux internes où l'on réinterprète parfois une émission, une interview, un fait.

À la barre, Abdelkader Merah le dira lui-même: «On a parlé sur moi mais on sait très bien, les médias ils racontent ce qu’ils veulent, ils font de la manipulation d’esprit, mais je ne veux pas entrer dans ce débat-là.»

Appels à boycotter les médias occidentaux

«Ce débat-là»: les médias manipulateurs, des termes qui me replongent dans notre enquête, un soir de septembre 2016, lorsqu'Inès Madani et ses potentielles complices sont arrêtées, suspectées d’avoir voulu faire exploser une voiture remplie de bonbonnes de gaz quatre jours plus tôt, aux alentours de Notre-Dame-de-Paris.

On a foncé au bureau, on s’est branché sur les réseaux sociaux et on a questionné nos contacts de la djihadosphère. J’écris: «Regarde, les médias parlent de sœurs arrêtées en région parisienne, tu crois qu’on les connaît?» L’une d’entre elle me répond: «Ne regarde pas les médias, c’est des kouffars. Ils racontent n’importe quoi. Il ne faut pas les croire.»

Le reste sera sur le même ton: des appels à ne pas écouter, ni regarder, ni lire la propagande médiatique. Une sœur nous enverra les versions PDF des derniers magazines officiels de Daech afin que je me documente «en mode vérité».

Rachid Kassim aussi interdisait à ses «protégés» d’écouter les médias. Kassim est un recruteur français soupçonné d’avoir téléguidé l’attaque de Magnanville, où un couple de policiers a été assassiné le 13 juin 2016. Ce même Kassim serait l’instigateur de l’attaque de Saint-Étienne-du-Rouvray, où un prêtre a été égorgé le 26 juillet 2016.

Il interdit d’écouter les médias car il a son propre média. Sur Telegram, une messagerie cryptée, Kassim tient une chaîne, «Sabre de lumière», où des centaines d’abonnés reçoivent et écoutent ses sermons guerriers, haineux, violents. Kassim ordonne aux frères de passer à l’action. Nous allons lui parler, seul à seul, pendant des semaines. Et ce soir de septembre 2016, l’affaire Inès Madani prend beaucoup de place dans les tchats à cause des «médias manipulateurs» qui passent en boucle le sujet.

Kassim est la bête noire des services secrets occidentaux. À cette période, de jeunes femmes et hommes parfois mineurs, tous français, se font arrêter dans l’Hexagone. Les médias relaient l’information. Kassim est énervé, car il est au cœur de cette vague d’arrestations: tous discutaient avec lui sur sa chaîne. Les autres «protégés» ont peur, Kassim est fragilisé. Avec lui ce soir-là, nous sommes cash: «Tous ceux qui te parlent se font arrêter?» Kassim nous répond du tac au tac: «Les médias mêlent le vrai au faux…». Sous-entendu: tout ce que les médias racontent est faux.

Abdelkader Merah l’a dit clairement dans son box: «Les médias, ils racontent ce qu’ils veulent, ils font de la manipulation d’esprit.» Ni la cour, ni les avocats ne renchérissent. J’aurais aimé qu’on lui demande: «Monsieur Merah est-ce une opinion personnelle, un enseignement? Pouvez-vous nous donner des exemples? Visez-vous particulièrement votre frère Abdelghani, qui lui parle dans les médias?»

Abdelghani et Aïcha contre le reste de la fratrie

À la barre des témoins dans la salle de la cour d’assises, Abdelghani Merah semble ne pas vouloir croiser le regard de son petit frère Abdelkader: «Si j’ai été un modèle pour Abdelkader, je n’ai pas été le meilleur des modèles pendant notre enfance.» Fumer de la drogue, voler, dealer, se battre: Abdelghani Merah a surtout été un modèle de délinquance pour son petit frère Abdelkader. Il l’a frappé, il l’a battu, il l’a maltraité.

Un jour de 2006, la bascule a lieu: Abdelghani n’est plus le modèle d’Abdelkader, qui plonge dans la religion. L’ainé de la fratrie raconte à la cour: «Un jour, Abdelkader est arrivé habillé comme un taliban, le Coran à la main. Il faisait du prosélytisme dans la rue. Il a essayé sur moi.»

À cette époque, Abdelghani souhaite se ranger et arrêter les aller-retours en prison, l’alcool et la drogue. Mais il refuse pour sa part de suivre le chemin de la religion.

Comme Aïcha Merah, sa sœur, la deuxième de la fratrie. Lorsqu’elle se présente devant la cour d’assises, cette femme de 36 ans avance tête baissée vers la barre des témoins. Aux parties civiles, elle chuchote un «désolée». Avec Mohamed, la rupture a eu lieu fin 2009. La voix tremblante, Aïcha décrit à la cour: «Mohamed pouvait être un ange et la seconde d’après un démon, il était beaucoup trop impulsif.»

Le 24 décembre 2009, la famille se retrouve pour fêter Noël; Aïcha apporte une bouteille de vin. Mohamed Merah entre dans une rage folle: il shoote dans toutes les bouteilles d’alcool de la cuisine et jette la bouteille de vin en hurlant que «c’est une honte d’amener de l’alcool en présence de leur père».

Aïcha Merah dit avoir revu son petit frère, le 15 mars 2012. Elle le rencontre par hasard, dans un supermarché; il est avec Abdelkader et l’attend devant le magasin. Le trio dîne dans une pizzeria. Ils parlent de tout et de rien, mais pas des attentats, selon son témoignage. Ce soir-là, Mohamed Merah a déjà tué trois militaires et blessé un quatrième. C’est la dernière fois qu’elle dînera avec ses deux frères. Depuis, Mohamed est mort et Abdelkader est incarcéré.

Croquis d'Aïcha Merah au procès de son frère, le 16 octobre 2017 | Benoît Peyrucq / AFP.

Aïcha vit sa vie loin de sa famille, explosée par la violence et l’intégrisme islamiste, à l'exception de sa petite sœur Souad. Mais celle-ci embrasse l’islam radical après l’incarcération de son premier mari: «Souad était très coquette avant, elle portait des pantalons moulants… Et puis elle a changé d’habillement. Elle s’est voilée intégralement.» Aïcha se cramponne à la barre des témoins. «Un jour, comme ça, Souad s’est ramenée avec son truc là»: Aïcha mime un jilbeb, une tenue islamique. Longue robe ample avec une capuche recouvrant la tête, le jilbeb cache les formes du corps, les chevilles, les poignets. Seul le visage de Souad apparaît; pas de cheveux qui dépassent, plus de maquillage. Aïcha demande des explications à sa sœur qui, selon elle, s’énerve: «Je ne juge pas ta façon de t’habiller… Je fais comme je veux.»

Le jilbeb, c’est l’obsession des sœurs sur la toile, «pour rester pure, ne plus être matée comme un steak. On te respecte avec ça». Même lorsqu’on se parle via Skype, on ne retire pas son jilbeb. On ajoute même un voile sur le visage pour ne laisser apparaître que les yeux. Ici, le niqab n’est pas une simple tenue islamique: c’est aussi un outil d’anonymisation.

Mais dans cette période d’état d’urgence, les frères avec qui nous parlons de départs, lors de notre précédente enquête, recommandent de ne pas trop le porter: «Surtout à l’aéroport, surtout si tu es avec d’autres, c’est un truc pour se faire griller.» On nous apprend qu’on peut même s’habiller comme des kouffars si cela est nécessaire, le temps de partir.

Souad, la petite sœur absente, et son mari

Souad Merah, en jilbeb ou non, ne fera pas d'apparition au procès de son frère Abdelkader. En mai 2014, alors qu'elle est surveillée, elle échappe à la vigilance des différents services français et part avec ses enfants à l’aéroport de Barcelone. Elle s’envole pour Istanbul via Gaziantep, en Turquie, à la frontière avec la Syrie. Souad est soupçonnée d’avoir voulu rejoindre ce pays; elle est sous le coup d’un mandat d’arrêt international. L’État français perd sa trace à ce moment-là, selon la version officielle. À l’époque, c’est un coup dur pour les familles des victimes de Toulouse et Montauban, qui réclament à la France de tout faire pour la ramener, afin qu’elle soit à nouveau interrogée.

Souad Merah disait ne pas partager les convictions djihadistes de son petit frère en 2012. Mais comment la croire si en 2014, elle rejoint les terres de djihad? Sur les bancs des parties civiles, certains la pensent en Syrie; nous l’avions retrouvée quelque part en Algérie en juillet 2016. Selon son père, «Souad n’a jamais voulu aller en Syrie. C’est la guerre, elle a des bébés; pas de djihad pour Souad, ni Mohamed, ni Abdelkader. Les journalistes ont raconté n’importe quoi…» La petite sœur Merah n’avait pas souhaité répondre à nos questions. D’un ton très poli, elle nous avait dit «au revoir, Madame…».

Si Souad Merah n'est pas présente pour défendre son frère Abdelkader, elle n'est pas non plus là pour soutenir son second époux, dont le procès se tient au même moment au sein de la 16e chambre du tribunal correctionnel de Paris. Celui avec qui elle s'est mariée religieusement en 2011 –avant donc les attentats de Toulouse et Montauban– s'appelle Abdelouahed El-Baghdadi. Franco-marocain de 35 ans, il est jugé pour être parti en Syrie en avril 2014. Hasard judiciaire, il est ici, entre les murs du Palais de justice de Paris, à quelques couloirs de son beau-frère.

Les épaules voûtées, les yeux noirs, ses cheveux ramassés en chignon, il est convaincu de payer «parce qu'[il est] le mari de Souad Merah». En mai 2014, ils sont six, de Toulouse et d’Albi, à partir pour la zone irako-syrienne. Version de l’accusé: il voulait vivre un islam «libre», mais, précise-t-il à la cour, «il ne s’attendait pas à cette situation en Syrie». Il assure ne pas avoir trempé dans les opérations militaires de l’organisation État islamique et avoir voulu repartir immédiatement.

En août 2014, la proclamation du califat a lieu. Mais selon Abdelouahed El-Baghdadi, pour lui et ses comparses, ce n’est pas l’euphorie ou la liesse maintes fois mise en scène dans les vidéos de propagande. Lui, Imad Djebali et Gaël Maurize sont enfermés dans une geôle de  Daesh, accusés d’espionnage pour la France. Ils réussiront à s’échapper et seront arrêtés par les Turcs à la frontière.

Réapparition du clan toulousain

En septembre 2014, leur retour est organisé. On les attend à Orly. Changement de plan, ils atterrissent à Marseille, sans que les autorités françaises n’en soient informées. Les trois hommes présentent leur passeport à l’aéroport et ressortent libres. Le lendemain, ils veulent se rendre.

«Ils se présentent à la gendarmerie, c’est fermé. Ils attendent les gendarmes et leur annoncent qu’ils sont recherchés par la DGSI (les renseignements intérieurs) et là, panne informatique. Décidément, il faut faire des efforts pour se rendre», raille l’avocat d’Imad Djebali –jugé aux côtés d’Abdelouahed El-Baghadi– devant la cour. Le nom d'Imad Djebali est connu; il constitue lui aussi une pièce du puzzle du clan toulousain qui dit ne pas se connaître.

En 2009, Imad Djebali est l’un des accusés dans le procès de la filière Artigat, qui acheminait des candidats au djihad en Irak au milieu des années 2000. Abdelkader Merah avait été entendu dans le cadre de cette affaire, en raison de ses liens avec Sabri Essid.

Imad Djebali sera condamné, avec Sabri Essid, et Fabien Clain, pour ne citer qu'eux. Pour les départs en Syrie, les peines peuvent grimper jusqu’à 15 ans de prison. Le mari de Souad est condamné à neuf ans, pour association de malfaiteurs terroriste.

Salle Voltaire, on évoque à peine le beau-frère et son parcours en Syrie avec des Toulousains membres d’un clan qu’Abdelkader Merah dit ne connaître qu'un minimum. L’avocate générale l’interroge: «Vous connaissez Abdelouahed El-Baghdadi?». Abdelkader Merah répond d’un simple: «Non». La procureur générale insiste: «C’est juste votre beau-frère! Souad Merah vous ne connaissez pas non plus?» Il répond, sur le même ton: «C’est ma sœur.»

Slug News
Slug News (25 articles)
Collectif de journalistes d'investigation
Marie
Marie (7 articles)
Journaliste pour Slug News
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte