France

Pourquoi vous devriez toujours regarder les vœux présidentiels à 20 heures

Philippe Boggio, mis à jour le 31.12.2017 à 17 h 00

De l’un à l’autre, les vœux présidentiels des deux dernières décennies composent une même incantation.

Jacques Chirac adressant ses voeux télévisés aux Français, au Palais de l'Elysée à Paris. AFP PHOTO
DESK / FRANCE 2 / AFP

Jacques Chirac adressant ses voeux télévisés aux Français, au Palais de l'Elysée à Paris. AFP PHOTO DESK / FRANCE 2 / AFP

Vous regardez les vœux présidentiels, vous? Pas le temps? À 20 heures, les copains commenceront à arriver, et le dîner du réveillon ne sera pas prêt? Et puis, les vœux, c’est après minuit, pas avant, et ça devrait être aussi valable pour le chef de l’État? D’accord, mais tout de même, c’est un peu dommage. Le rituel est plaisant. 20 heures pile, pour ne pas transiger avec la tradition de la Ve République et ses phantasmes d’avènement; le faux direct de l’Élysée; le pupitre ou le bureau, le président bien peigné, qui, tout en tenant des propos réalistes sur les inconvénients de la situation, voudrait nous inciter à l’optimisme.

Ou plaisant rituel. Moins pour le contenu du message présidentiel, d’ailleurs, au moment de basculer ensemble dans l’année nouvelle, que pour l’image de nous qui nous est renvoyée, à l’occasion de l’exercice. Les vœux présidentiels sont des étiquettes de nos existences. Un peu comme les millésimes des pots de confiture, pour ceux qui les collectionnent. Un bref rappel du collectif dans une période des fêtes qui tend à l’individualisme forcené. Un certain réconfort aussi, oh, léger, indirect, mais une manière de se dire: «Jusque là, ça va». Encore une année dont on sort à peu près indemne, avec la vague conscience, le président est là pour nous le rappeler, qu’il ne doit pas en être de même pour tout le monde. Et ce, juste avant que la saveur des huîtres ne chasse les ombres éventuelles.

Des voeux à l'image du locuteur

C’est fou ce que les vœux présidentiels ressemblent à celui qui les présente, en rendant assez fidèlement compte de l’avancée du quinquennat. Il est à parier qu’Emmanuel Macron sera arrogant, enfin, gentiment, juste de quoi ne pas trop paraître «président des riches». Fier de ce qui a déjà été réalisé «en six mois». Gourmandises, cependant, pour celui qui entend rien moins que de «transformer» le pays d’ici la fin de son mandat. Chef de l’État encore vert, il va vouloir nous entraîner à sa suite, un peu épuisant, comme ces coachs, qui, courant trop facilement à vos côtés, tout sourire dehors, vous enjoignent, pour votre salut, de presser l’allure.

Ces jours-ci, la rumeur médiatique lui trouve «un côté Giscard», en 1974. Peut-être à cause du décor de paysage enneigé. Emmanuel Macron s’est exprimé depuis une station de sport d’hiver, la semaine de Noël. Giscard s’était fait filmer à ski, le premier hiver après sa victoire. Le club très restreint des présidents jeunes, du côté des cimes ambitieuses, qui courent le risque de laisser derrière eux, par message du Nouvel an interposé, les preuves de leur intrépidité, en début de quinquennat.

Giscard avait présenté ses vœux au pays, dans un fauteuil, aux côtés de madame, devant une grande cheminée. De la séquence, les médiathèques en conservent surtout l’incongruité. Au-delà du danger consistant à vouloir moderniser un rituel que le général de Gaulle a figé dans le bronze, l’addition des vœux, d’un 31 décembre l’autre, racontent surtout l’usure du mandat élyséen. Usure de l’homme, et des mots. Cinq années, résumées à 20 heures, à rassurer et à relativiser, la matière s’émousse, évidemment.

Les voeux de l'impuissance

Et puis arrive forcément un 31 décembre où le chef de l’Etat adresse son dernier message. En 2011, Nicolas Sarkozy allait se représenter à la présidentielle. En 2016, François Hollande a renoncé à le faire. Leurs adresses au pays, ces soirs-là, renferment pourtant un même embarras. Une sorte de modestie justificative. On sent derrière ces deux hommes, manifestement fatigués, les avalanches de querelles et de critiques qui ont failli les ensevelir vivants. Leurs yeux, leurs mines, le rabâchage de formules vidées de sens, désormais, témoignent de leur impuissance, au moins relative, à avoir changé le réel. Après cinq ans, ils donnent l’impression de s’être plutôt rangés à l’avis de leurs détracteurs.

Ils tentent bien, une dernière fois, avec ce qu’il reste de conviction, de s’abriter derrière les variantes de leur mandature respective. Sarko, derrière la crise mondiale de l’économie, en 2008, qui n’en finit pas, fin 2011. Hollande, derrière le terrorisme qui frappe la France, et nécessite la projection de troupes à l’étranger. Pourtant, ils racontent surtout le même sur-place, à cinq années de distance: le chômage, l’endettement national, qu’ils n’ont que trop imparfaitement réduits; la désindustrialisation, le trop fort coût du travail…

Bien sûr, ils ne le formulent pas aussi abruptement. Ils nuancent. Ils trouvent même des raisons de se féliciter là où les experts et leurs opposants ne voient que des preuves d’échec. Pour Nicolas Sarkozy, «le défi»? «Travailler en priorité pour la croissance, la compétitivité, la ré-industrialisation (…)  qui seules permettront de créer des emplois et du pouvoir d’achat.» Développer la formation «afin que chacun puisse se reconstruire un avenir».

 

 

«Je n’ai eu qu’une priorité, surenchérit François Hollande, redresser notre économie, faire baisser le chômage. Je revendique le choix que j’ai fait. Les résultats arrivent, plus tard que je ne l’avais prévu, j’en conviens, mais ils sont là.» Sur dix ans, par de-là tant de bons vœux élyséens, à peu près ce qu’Emmanuel Macron dit aujourd'hui. Le remboursement de la dette, l’abaissement du coût du travail, éternelles mamelles nationales.

 

Ronron démocratique

De l’un à l’autre, les vœux présidentiels des deux dernières décennies composent ainsi une même incantation. De quoi s’inquiéter, évidemment. Mais aussi de se dire que nos années ressemblent à nos années. Nulle rupture thématique, c’est déjà ça. C’est peut-être ça, le goût de la démocratie. Rengaine et ritournelles de Saint-Sylvestre, finalement rassurantes, au moins par le ronron qui s’en dégage.

Emmanuel Macron, bien sûr, devrait se méfier du poison douçâtre fiché dans ses intentions de réforme, sur ces sujets manifestement trop permanents pour être aisément traités. Il n’y a là rien de nouveau, vont rapidement prétendre les pessimistes. Le chef de l’État a pris, en plus, le même risque que son prédécesseur. Il a fixé une date pour les premiers résultats sur le front de l’emploi: 18-24 mois, a-t-il promis. Dangereux. Car ça lui laisserait, en cas d’échec, encore deux années à tenir, dans des justifications bancales proches de celles qu’on retient des messages de Nicolas Sarkozy et de François Hollande, à la Saint-Sylvestre. Deux fois les vœux d’un président content de lui, un 31 décembre, à 20 heures, et sans réussite? Il y aurait là de quoi ne pas s’arrêter devant la télé, et passer directement au dîner de réveillon.

Philippe Boggio
Philippe Boggio (180 articles)
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