Double XHistoire

Le patron lubrique et la secrétaire sexy

Rebecca Onion, traduit par Adélaïde Blot, mis à jour le 02.01.2018 à 9 h 57

Pourquoi les blagues sur le harcèlement sexuel au bureau sont ancrées dans notre culture depuis si longtemps.

Un plan de la série Mad men (capture d'écran)

Un plan de la série Mad men (capture d'écran)

Lorsque le présentateur américain Matt Lauer a été licencié le mois dernier, le site TMZ a exhumé un extrait de l’émission Watch What Happens Live datant de 2012 dans lequel son ancienne coprésentatrice Katie Couric indiquait à Andy Cohen que l’habitude la plus désagréable de Matt Lauer était qu’il lui «pinçait souvent les fesses». Andy Cohen et le public ont ri, fin de l’histoire. Mais comment avons-nous pu trouver cela amusant? La réponse est dans notre passé.

Entre la fin du XXe siècle et l’avènement de la deuxième vague féministe dans les années 1970, les hommes ont rebondi sur leur malaise à l’égard de l’arrivée de femmes «respectables» dans des bureaux jusque-là réservés aux hommes pour faire de l’humour. Le sujet d’humour sur les «femmes actives» le plus profondément ancré est celui qui met en scène un patron ou un collègue lubrique «flirtant» avec une secrétaire en lui courant après dans un bureau ou en faisant des réflexions sur son physique. Même si cette situation est largement dépassée aujourd’hui, cette vénérable tradition de l’humour américain explique le rire gêné qui a émané du public en réaction à la réponse de Katie Couric.

L’historienne Julie Berebitsky, à qui l’on doit l’essai Sex in the Office: A History of Gender, Power, and Desire, m’a expliqué qu’elle s’était intéressée à l’histoire des secrétaires, des sténographes et des dactylographes car leur entrée dans l’univers de l’entreprise au début du XXe siècle a constitué un tournant dans les relations entre les genres. En effet, pour la première fois dans l’histoire américaine, de nombreuses femmes de classe moyenne partageaient un espace de travail avec des hommes. Si les femmes pauvres, qui travaillaient depuis longtemps aux côtés des hommes dans les usines, les foyers et comme esclaves, subissaient les abus de ces derniers dans l’indifférence générale, les secrétaires étaient considérées comme des femmes éduquées dignes d’un petit peu de respect, raconte Julie Berebitsky. La tension entre cette attente de respect et le nouveau statut des femmes, soudain devenues collègues, a débouché sur une forme d’humour gêné. Les journaux publiaient des histoires drôles sur des secrétaires, les publicités pour les articles de bureau jouaient sur le stéréotype de la secrétaire sexy et les scénarios de films intégraient des secrétaires attirées par les hommes riches.

Le jeu de la «poursuite» des secrétaires

Julie Berebitsky a rassemblé de nombreuses cartes postales du milieu du XXe siècle sur le thème des relations entre patrons et secrétaires. L’une d’elles représente un homme en costume (âgé avec le crâne dégarni et de ridicules petites mèches de cheveux) admirant une femme assise sur une pile de documents sur son bureau («je suis un peu en retard sur mes notes… à tout à l’heure!»), tandis qu’une autre met en scène un homme d’un certain âge en train de courir après une secrétaire dans le bureau («ces heures supplémentaires m’aident à garder la ligne!»). La «poursuite» s’est peu à peu imposée comme un incontournable de cet humour patron-secrétaire, et elle est passée de la représentation à la vraie vie. Dans son livre Sex and the Office, paru en 1964, Helen Gurley Brown raconte une ancienne tradition appelée «Scuttle» [la «cavale», ndlr], selon laquelle des employés poursuivaient une secrétaire pour lui arracher ses sous-vêtements. (Quand ce jeu est apparu dans la série Mad Men, il a été atténué, l’objectif pour les hommes étant de voir les sous-vêtements de leur collègue plutôt que de les lui enlever.) Dans son ouvrage, Helen Gurley Brown relate cet épisode avec tendresse, prouvant une fois de plus que la misogynie est bien ancrée dans les esprits.

«Ces heures supplémentaires m’aident à garder la ligne!» Issue de la collection de Julie Berebitsky l Slate.com

L’idée qu’une sténographe ou une secrétaire ne travaillait que pour se trouver un mari était très répandue. Un ensemble de cartes postales du début du XXe siècle rassemblées par Julie Berebitsky se moquaient des secrétaires du point de vue de la femme du patron menacée. L’une d’elles, intitulée «The Typewriter» [la «dactylographe», ndlr], disait ceci:

«On t’a à l’œil, glandeuse

Tu ne sais pas taper à la machine

Tu n’es là que pour faire l’allumeuse

Avec nos maris qui s’échinent.»

Certaines secrétaires finissaient d’ailleurs par épouser leur patron. Comme Julie Berebitsky le fait remarquer, «si vous étiez sténographe, vous n’aviez aucune autre perspective que de le rester», car il était impossible de gravir les échelons. «En vieillissant, si vous n’aviez pas de mari, vous seriez pauvre.»

Les femmes jeunes et jolies obtenaient bien plus facilement des emplois que les autres dans le domaine. Julie Berebitsky a découvert que, dès 1895, les femmes avaient conscience des dangers de cette dynamique, comme le révèle un article dans un journal de sténographie publié cette année-là, qui détaillait la situation inextricable à laquelle les secrétaires étaient confrontées. L’historienne explique: les femmes attirantes «étaient destinées à refuser les invitations à dîner de leur employeur», tandis que les femmes moins séduisantes «avaient du mal à obtenir un emploi ou une promotion». Les plaisanteries sur le fait que la secrétaire ne travaillait que pour séduire un homme (la pierre angulaire de l’humour lié au monde du travail depuis bien longtemps) moquaient les femmes qui se faisaient prendre dans un système les sexualisant.

Blagues sur le physique et les compétences

Dans l’imaginaire collectif, quand il y a des relations sexuelles secrétaire-patron, ce dernier est souvent plus âgé, ce qui sous-entend qu’avoir des relations sexuelles avec une jolie secrétaire est perçu comme un avantage lié au pouvoir. Julie Berebitsky a retrouvé une publicité datant de la Seconde Guerre mondiale: on y voit une secrétaire assise sur les genoux d’un homme au crâne dégarni, tous deux boivent du Pepsi et la légende dit: «Il dit que quitte à être cloué à son bureau jusqu’à la fin de la guerre, il aime autant se détendre et en profiter.»

Les blagues du milieu du XXe siècle visaient aussi bien les compétences que le physique des secrétaires. L’humoriste Milton Berle, qui animait la très populaire émission Texaco Star Theater dans les années 1940 et 1950, faisait des plaisanteries sur la sexualité des secrétaires («Je connais un patron tellement dévoué qu’il garde sa secrétaire à côté de son lit toute la nuit au cas où il voudrait envoyer une lettre!»), mais aussi sur leur incompétence dans leur travail: «Ma secrétaire me fait gagner de l’argent. Elle commande des tonnes de liquide correcteur!» ou encore «Ma secrétaire est très bonne en maths. Elle a additionné 10 fois une colonne d’une dizaine de chiffres et m’a montré les 10 réponses!»

Cette carte non datée se moque des secrétaires en adoptant le point de vue de la femme d’un patron se sentant menacée. Issue de la collection de Julie Berebitsky / Slate.com

La secrétaire idiote était partout et sa bêtise la rendait plus sexy encore. Dans un dessin de Jack Davis paru dans Playboy et sélectionné par Hugh Hefner en 2004 pour un ouvrage publié pour les 50 ans du magazine, on voit la belle Miss Turnbull se pavaner les seins à l’air devant un groupe de collègues de bureau manifestement excités. Le gag: son chef lui avait demandé de se «débarrasser de ce pull», car il était «source de distraction pour les hommes du bureau»; naïve, la jeune femme avait tout enlevé. Un autre dessin de Jack Sneyd, également paru dans Playboy, représente un recruteur en train d’étudier les pages centrales détachables d’un Playboy, tandis qu’une jolie jeune femme dans son bureau le regarde en souriant: «Je suis impressionné par votre CV, Mademoiselle Simmons!». Au bureau, les femmes étaient là pour faire joli et fasciner. Leur cerveau inefficace était une contrainte que les hommes étaient prêts à accepter pour continuer à avoir accès à leur corps.

Le tournant féministe des années 1970

Dans les années 1970, les féministes ont commencé à s’élever contre les blagues sur les secrétaires. Lors du premier rassemblement contre le harcèlement sexuel aux États-Unis, en 1975, les organisatrices ont distribué des tracts intitulés «C’est vraiment drôle?» sur lesquels avait été reproduit un dessin d’un homme courant après une femme qui dit «Je prends des notes à 60km/h!». Julie Berebitsky raconte que le groupe de militantes Women Office Workers of New York a publié une newsletter répertoriant les publicités, blagues et émissions télévisées offensantes dénoncées par ses membres. En 1972, les protestations des secrétaires contre les «stéréotypes» dont elles faisaient l’objet sont arrivées jusqu’au New York Times, dans un article duquel Judy Blemesrud décrivait l’image contre laquelle les femmes devaient se battre dans une tirade mémorable:

«Objet sexuel mâchant un chewing-gum, femme désespérée en quête d’un mari, pimbêche en minijupe, scribouillarde mollassonne, bonniche de bureau, pantoufle fiable.»

Dans certains cas, les féministes ont combattu ces représentations avec succès. En 1971, Mort Walker a introduit dans sa bande dessinée Beetle Bailey, qui existait alors depuis 21 ans, le personnage de la secrétaire Miss Buxley, à qui le patron, le Général Amos T. Halftrack, pardonnait toutes ses erreurs tant elle était jolie. Dépeinte comme une «sombre crétine» par Cullen Murphy, rédacteur en chef de The Atlantic, dans un article de 1984, Miss Buxley a finalement été dotée d’un «cerveau» par son créateur qui disait s’être fait forcer la main par le mouvement féministe: les lectrices et lecteurs adressaient des lettres aux journaux dont le personnel faisait ensuite pression sur les rédacteurs en chef pour qu’ils refusent de publier la bande dessinée lorsque Miss Buxley y figurait. Ce qui n’était pas du goût de Mort Walker dont le «souhait le plus cher était que les féministes [lui] lâchent la grappe».

Si le stéréotype de la secrétaire écervelée n’a pas résisté à l’apogée de la deuxième vague féministe, le grand classique de la «poursuite» d’une femme par un homme agressif utilisant son lieu de travail comme un terrain de chasse a perduré. Lors de la retransmission de l’audience de confirmation de Clarence Thomas, un sénateur accusé de harcèlement sexuel envers une ancienne collègue, près de 20 ans après que les féministes ont commencé à défendre les Miss Buxley de la vraie vie, de nombreux sitcoms traitaient la question du harcèlement sexuel avec humour. À l’époque, le critique télé Tom Jicha soulignait que le personnage de Cheers Sam Malone, interprété par Ted Danson, avait poursuivi «sans relâche» ses anciennes employées Diane et Rebecca et que, dans les deux cas, son insistance avait payé. Tom Jicha indiquait que bien d’autres séries (dont Major Dad, Murphy Brown, La Loi de Los Angeles et Taxi) mettaient en scène des hommes agressifs et lubriques dont l’incapacité à accepter qu’on leur dise «non» sur leur lieu de travail était un ressort humoristique utilisé à l’envi.

Sur cette carte postale (non datée), un patron plus âgé fait jouer sa supériorité hiérarchique. Issue de la collection de Julie Berebitsky / Slate.com

Les choses ont-elles vraiment changé?

J’aime penser que les choses vont mieux. Récemment, les séries ont largement abordé la question du harcèlement sur le lieu de travail (sa définition vague et le malaise qui naît lorsqu’une femme résiste), ce qui me laisse espérer que l’humour en la matière prendra un virage décisif. Dans un épisode de 2005 de The Office intitulé «Harcèlement sexuel», Michael Scott (Steve Carell) est furieux lorsque l’employé des RH, Toby Flenderson (Paul Lieberstein), souhaite passer en revue la politique de l’entreprise en matière de harcèlement sexuel avec les employés. Michael est convaincu qu’une conversation sur le harcèlement sexuel signera la «fin des blagues».

«Les blagues convenables n’existent pas, se plaint-il auprès de Toby. C’est pour ça que c’est une blague.»

Bien qu’il soit totalement à côté de la plaque, Michael parvient à ne faire voler en éclat ni notre fidélité ni celle de ses employés à son égard, alors que ces derniers auraient dû le dénoncer ou démissionner un million de fois. Ils sont ennuyés, mais jamais complètement oppressés par son «sens de l’humour». Bien que de mauvais goût, les blagues de Michael ne sont pas méchantes. Le grossier ami du patron, Todd Packer (David Koechner), fait d’ailleurs son apparition dans cet épisode pour illustrer le fait que les «vrais» harceleurs ne sont absolument pas drôles.

Au cours des dernières décennies, les insinuations balourdes des patrons sont devenues de plus en plus gênantes et datées. En 1998, le journal parodique en ligne The Onion a publié un débat intitulé «Sexual Harassment in the Workplace Must Stop vs. I Love The Way Your Tits Bounce When You Type» («Il faut faire cesser le harcèlement sexuel au travail vs. J’adore comme tes seins rebondissent quand tu tapes à l’ordinateur»). Dans cette satire, après que la féministe Nadine Kramer-Luchs présente très sérieusement son point de vue, le chroniqueur Bruce Mulholland défend sa position:

«Bien sûr, tu n’es pas la personne la plus brillante qu’on ait engagée pour ce poste mais vu ton corps, tes compétences de secrétaire ne sont pas une priorité. D’ailleurs, j’aimerais bien voir tes compétences dans un autre domaine… Mmmhh!»

Dans ce débat, Bruce Mulholland est le dindon de la farce. Il a des points communs avec M. Henderson, le patron interprété par Tim Heidecker dans la série de sketchs Tim and Eric Awesome Show, Great Job!. M. Henderson harcèle sexuellement son employée Carol, jouée par Eric Wareheim (dans une tenue très inconfortable qui souligne son embonpoint). Dans l’un des sketchs, M. Henderson, debout près du bureau de Carol, lui dit d’une seule traite:

«Je dois vous avouer quelque chose, Carol. J’ai chaud quand vous êtes à côté de moi. J’adore votre corps. Vous nous excitez tous ici, OK… On devient dingues. Je vous veux. Vous êtes une bombe, B-O-M-B-E.»

Et le sketch se poursuit, devenant de plus en plus salace. Le temps, pour le spectateur, semble très long, tout comme pour les femmes vivant ce genre d’expérience dans la vraie vie. Le fait que Carol ait justement un petit faible pour M. Henderson ruine ses remarques… ah bon? Ou alors l’affection de Carol est-elle faite pour amplifier la blague et montrer comme la réciproque serait ridicule dans la réalité?

Ces dernières semaines, de nombreux humoristes ont réussi à s’attaquer à Harvey Weinstein de façon acerbe et amusante à la fois. Mais malgré ces sketchs subtils et rafraîchissants, il ne fait aucun doute que les blagues à l’ancienne sur la secrétaire sexy et son patron libidineux continuent à exister. On en trouve sur tous les forums en ligne publiant des plaisanteries d’utilisateurs comme netjokes.net ou kickasshumor.com, même si ces blagues ne sont pas le seul fait de petits rigolos amateurs. Au mois d’octobre par exemple, lors d’un gala qu’il animait, James Corden a présenté les techniques de séduction d’Harvey Weinstein. Parmi ses bons mots:

«C’est une belle soirée à Los Angeles. Tellement belle qu’Harvey Weinstein lui a déjà demandé de monter dans sa chambre d’hôtel pour lui faire un massage.» 

Plusieurs accusatrices de Weinstein, notamment Asia Argento et Rose McGowan, ont été choquées par les blagues de James Corden. Leur colère face à ces blagues apparemment anodines est d’autant plus compréhensible que l’on sait que ce type d’humour dépeint presque toujours le harceleur comme un vicelard empoté et inoffensif, ce qui contribue à empêcher les femmes de réagir. Pincer des fesses ou blaguer sur un corps attirant n’est pas sans conséquence. Ces actions placent les femmes qui essaient juste de travailler face à un choix cornélien: encaisser pour avancer ou ruiner l’instant en jouant le rôle de la féministe rabat-joie. Cet automne, nous sommes de plus en plus nombreuses à choisir la deuxième option.

Rebecca Onion
Rebecca Onion (25 articles)
Journaliste
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