Sports

Pour réussir, les sportifs doivent-il vraiment bannir l'alcool?

Temps de lecture : 4 min

Intuitivement, on répondrait oui. Mais c'est un brin plus compliqué, selon les experts.

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Cheers | via Pixabay CC License by

C'est le moment des fêtes de fin d'année et avec, son lot de gabegies alimentaires et d'excès en tout genre. Tout le monde le sait, nous allons abuser, surtout lors de la Saint-Sylvestre: abus d'alcool et altération du foie, prise non maîtrisée de champagne et consommation agressive de spiritueux. La routine en cette nuit festive pour beaucoup d'entre nous.


Mais il y a une catégorie particulière qui n'aura pas affaire aux regrets et remords d'une soirée bien arrosée: les sportifs. Il est communément admis que, pour la pratique sportive et la quête permanente de performances, les athlètes doivent suivre un mode de vie profondément ascétique, fait de plages de repos fixes et organisées et surtout d'une diététique rigoureuse et contraignante. En d'autres termes, très peu boivent de l'alcool, ou quasiment pas.

Dans son livre sur la vie d'un club de football professionnel, Des footballeurs au travail, le sociologue Frédéric Rasera montre que «les footballeurs insistent […] sur leur application à avoir un mode de vie ajusté à la production de performances sportives, notamment au travers de pratiques alimentaires». Il cite la thèse en sociologie de Hassen Slimani sur les apprentis des centres de formation des clubs professionnels:

«81% [des sportifs] déclarent respecter les règles de vie les plus élémentaires à leurs yeux pour optimiser leurs chances de professionnalisation, 46,6% les interdictions de sortie et 34,6% la diététique. L'adhésion est donc totale.»


Les sportifs, et les footballeurs ici, seraient donc de parfaits sages s'interdisant, en grande majorité, les excès, dans le seul but de maximiser et d'optimiser leurs aptitudes. Réellement?

La bière, boisson de sportifs?

Si Frédéric Rasera et Hassen Slimani constatent, dans leurs enquêtes respectives, qu'une majorité de joueurs s'interdisent une vie dissolue, quid des autres? Nous avons tous en tête les George Best, Maradona, Paul Gascoigne, Roy Kayne, Sidney Govou ou encore Ronaldinho connus pour leurs accointances avec l'ivresse. Sans qu'ils n'échappent pour autant à une grande carrière et toute la postérité qu'ils méritent. De la même manière, l'inverse est vrai: beaucoup de footballeurs ascètes n'ont pas connu la gloire. L'alcool ne serait finalement peut-être pas un facteur aggravant.

C'est en tout cas l'avis de Lucas Gatteschi, le médecin de l'équipe de foot d'Italie. Lors de l'Euro 2016, ce dernier avait déclaré que «la bière est la meilleure boisson de récupération, c'est la plus complète. Elle n'a que des effets positifs, en raison de la quantité moindre de sucre et de la présence plus importante de magnésium, de phosphore, de calcium et de vitamine B». Il recommandait même aux joueurs de la Nazionale de boire un demi à la fin de chaque rencontre.

Le nutritionniste du sport Nicolas Aubineau va dans ce sens. «La bière offre de nombreuses vertus. Elle permet de détendre les muscles, de favoriser leur reconstruction à travers une enzyme présente dans les bulles, d'étancher la soif et de réduire les risques d'accidents respiratoires. Elle contient des vitamines du groupe B, des minéraux comme du potassium ainsi que quelques acides aminés.» Mais il rappelle tout de même que la bière, comme n'importe quel alcool, participe à la déshydratation. Ce n'est pas l'ingrédient miracle, sinon cela se saurait.

Sauf que les sportifs peuvent quand même en boire. Mieux, ils seraient peut-être hermétiques aux méfaits de la boisson. C'est en tout cas la conclusion des chercheurs néo-zélandais Chris Prentice, Stephen R. Stannard et Matthew J. Barnes. En 2014, ils ont voulu vérifier si la consommation d’alcool chez les sportifs était préjudiciable à leur réussite. Ils ont sélectionné dix-neuf professionnels et semi-amateurs, en rugby, en haltérophilie et en fitness, et leur ont fait passer des tests physiques simples: sprints, pompes, tractions, squats, endurances, etc. Après avoir collecté de nombreuses données sur plusieurs jours, ils ont invité ces sportifs de haut-niveau à consommer sans limite de l'alcool. La plupart sont allés jusqu’à cinq pintes de bières (2,5 litres) en une seule soirée et sont rentrés bien éméchés.

Le lendemain, ces mêmes athlètes ont répété les tests physiques réalisés quelques jours plus tôt. Qu'ont constaté Prentice, Stannard et Barnes? Aucune différence significative entre avant une soirée alcoolisée et après. Les résultats étaient quasiment similaires et la gueule de bois, si elle était là, n'avait eu aucun impact.

Des corps plus résistants que la moyenne

D'après les scientifiques néo-zélandais, ces résultats s'expliqueraient par la puissance des sportifs, ce sont des professionnels qui passent la majorité de leur temps à s'entraîner et à améliorer leurs capacités musculaires et respiratoires:

«Les joueurs d’aujourd’hui ont une préparation physique de pointe, une santé de fer, des méthodes de récupération optimales. Ainsi, s’enfiler dix verres de bière ne devrait pas altérer leur prestation, à court terme.»


L'économiste du sport, Bastien Drut, rejoint ce postulat:

«Les sportifs, les footballeurs d'aujourd'hui sont devenus des super-héros au physique en acier trempé, grâce à un travail quotidien acharné et un régime alimentaire draconien. [...] L'hyper-préparation des joueurs modernes leur permet d'être bien plus résistants et de tenter beaucoup plus de choses que le commun des mortels.»

Alors oui, ils tiendraient mieux l’alcool parce que leur corps serait plus adapté, plus résistant, plus performant, plus entraîné. C'est un peu comme dans le blockbuster américain Captain America: First Avenger, sorti en 2011. Le héros, joué par l’acteur américain Chris Evans, en pleine Seconde Guerre mondiale, souhaitait se saouler pour oublier l’échec d’une mission et se rend compte, à cause de sa force et de ses capacités surhumaines, génétiquement modifiées, qu’il ne peut plus ressentir les effets de l’alcool, malgré deux bouteilles déjà ingurgitées.

Prentice, Stannard et Barnes le conçoivent totalement: «Le danger, pour un sportif professionnel, est d’être trop résistant pour se rendre compte des méfaits de l’alcool à long terme et de provoquer la dépendance par la répétition.» Comme les sportifs ne ressentiraient pas les effets négatifs de la boisson, ils seraient incités à prolonger leur consommation, jusqu’à sombrer dans une forme d’alcoolisme maladif.


Parce qu'il faut toujours le rappeler, l'alcool doit être consommé avec modération. Sportif comme non sportif, ne vous prenez pas pour Captain America. Ne pensez pas qu'en vous enfilant trois pintes de bière, vous pourrez récupérer de votre séance de sport hebdomadaire. Profitez de votre 31 mais surtout, prenez soin de vous!

En savoir plus:

Pierre Rondeau Professeur d'économie à la Sports Management School

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