France

Les moyens de communication des frères Merah au coeur des débats

Temps de lecture : 9 min

Point clé pour établir une éventuelle complicité entre les deux frères: leur utilisation des téléphones.

A Majeed / AFP
A Majeed / AFP

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le quatrième volet de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

Retrouvez les épisodes précédents:
- Abdelkader - Mohamed Merah: le procès de l'un, l'ombre de l'autre
- Les rendez-vous manqués du procès Merah
- Enquêteurs vs terroristes, les policiers racontent

Toulouse, 21 mars 2012, 6 heures du matin. Le téléphone d’Hassan sonne. Le négociateur du RAID ne s’en sort pas, Hassan est appelé en renfort 17 rue du Sergent-Vigné, quartier de la côte Pavée. Après avoir dessiné le plan de l’appartement de Mohamed Merah pour le reste des policiers, il prend le relais sur les négociations. Hassan est un spécialiste de cette matière terroriste, il se doute que Mohamed Merah fera tout pour mourir en martyr. Il sait que le jeune homme y croit, qu’il n’a pas fait tout ça pour sortir les bras levés. Lorsqu’il reconnaît la voix d’Hassan, Mohamed Merah l’interroge: «Toi tu t’y attendais, dis la vérité?»

Près de 5 ans plus tard, ce jeudi 19 octobre dans la salle Voltaire du palais de justice de Paris, j’observe les visages et les esprits qui écoutent la voix modifiée d’Hassan. L’analyste de la DCRI est toujours camouflé par un store, mais peu importe, son témoignage retransmis par un écran vidéo nous replonge dans le cauchemar des attentats de Toulouse. Il raconte la négociation à la cour: «Mohamed Merah voyait ça comme un jeu de piste… Il me disait qu’il mesurait ses propos, qu’il faisait attention à tout ce qu’il disait, il a dissimulé des choses, il ne m’a pas tout dit […] Je faisais au feeling pendant les négociations, il fallait maintenir le lien avec lui, c’est quelqu’un de très narcissique, je lui posais des questions pour le fatiguer.»

Le fatiguer pour qu’il s’épuise et reste en vie. En 2012, c’était le protocole. Aujourd’hui, les négociations dureraient-elles encore 32 heures ou l’assaut serait-il donné plus vite parce qu’on imagine la fin? On sait désormais qu’un terroriste est prêt à tout pour mourir, pour ne pas être arrêté, surtout pas. Lors de ces négociations, Hassan apprendra par Mohamed Merah en personne qu’il était l’une de ses prochaines cibles. Le terroriste voulait lui tendre un piège et l’abattre.

Hassan réussit à lui soutirer des informations mais Mohamed Merah jubile: «Vous auriez pu empêcher ce massacre mais regarde comme Allah il a fait […] Allah il est plus fort.»

Les membres du RAID après l'assaut contre l'appartement de Mohamed Merah à Toulouse, le 22 mars 2012. | AFP

Ses mots me font décrocher, je repense à nos précédentes investigations. Pendant des mois, sur la toile, elles et ils (apprentis djihadistes en devenir, vrais ou faux) nous disaient: «Istich-Had: devenir martyr est l’unique voie à suivre ma sœur ». Pareil pour les recruteurs de Daech: «Toi ma sœur, tu emporteras avec toi toute ta famille au paradis, toi mon frère tu auras les vierges». Des propos presque banals en 2017, où sœurs et frères parlent sans tabou et sans difficulté à travers les réseaux sociaux, cryptés ou pas. En mars 2012, les portes pour rejoindre les rangs d’Al Qaïda n’étaient pas ouvertes en quelques clics, c’était un long parcours lointain et dangereux.

Vivre sous les radars pour échapper aux services

Hassan c’est la bête noire des djihadistes, c’est un analyste, un sachant capable de décrypter un détail dans le comportement de sa cible. Sur la toile djihadiste, ils sont tous convaincus d’avoir des «Hassan» sur le dos, derrière leurs téléphones, leurs emails, à l’arrêt de bus, à la sortie du collège, persuadés que partout on espionne. C’est par eux, ces analystes que les informations tombent, sans doute aussi souvent par eux que des attentats sont déjoués, des gamines récupérées in extremis à l’aéroport, des gamins arrêtés avant d’aller trop loin, départ ou action. Les «Hassan» vont au contact aussi, un message pour dire «Hey, je t’observe, tu es grillé», ça en calme certain peut-être. Mohamed Merah l’avait pigé «Hassan» devait être éliminé car «Hassan» allait bien finir par l’identifier.

Mohamed Merah l’avait pigé «Hassan» devait être éliminé car «Hassan» allait bien finir par l’identifier.

Le président l’interroge ensuite sur l'utilisation des téléphones par les Merah. Pour retracer l’itinéraire de Mohamed, Hassan a étudié ses fadettes, les appels entrants, sortants, manquants, SMS, la localisation. Constat: plusieurs portables sont employés. Hassan: «Mohamed Merah utilise aussi régulièrement la ligne de sa mère, ou encore des cabines téléphoniques Dans le box des accusés, Abdelkader Merah est comme à son habitude, attentif, stoïque. Je repense au cours audio retrouvé dans les différents appareils informatiques identifiés comme lui appartenant, l’un d’entre eux intitulé «Comportement ami». On y explique qu' «il faut avoir plusieurs téléphones portables: un qui permette d’appeler les gens grillés, un autre pour les gens qui ne sont pas grillés, un autre pour le coordinateur, un autre pour le Cheick, (chef) un autre pour celui qui est dans le même travail que toi. Cela te permettra de ne pas faire de lien entre les différentes personnes

Détail: le fichier «Comportement ami» est en langue arabe. Autre détail: les enseignements dispensés correspondent au mode opératoire qui sera employé par Mohamed Merah, qui ne parle pourtant pas arabe, contrairement à son grand frère Abdelkader Merah. Alors question: lui aurait-il traduit ce tutoriel? La réponse pourrait en dire long sur l'implication de l'accusé. Maître Antoine Vey, un des trois avocats d’Abdelkader Merah, interroge Hassan sur ce point précis. «Y-a-t-il des éléments permettant d’affirmer que ces fichiers ont été transmis par Abdelkader Merah à Mohamed Merah?» Hassan: « Je ne pourrais pas vous répondre, je n’ai pas d’éléments judiciaires.»

À ce stade, au-delà des similitudes, personne ne peut prouver que Mohamed Merah ait effectivement entendu cet audio via son frère ou via qui que ce soit d’autre. D'autant que cette stratégie, posséder plusieurs portables est la base même de celui qui veut être discret: dealer ou apprenti djihadiste, même méthode. Lors de nos investigations, nous entendions toujours le même refrain: «Même chez tes parents, tu es en mode 2 portables minimum». Amina, une sœur, nous disait: «Tu vois j’ai un portable genre normal, et un autre pour parler aux frères et aux sœurs. Si mes parents veulent vérifier mon portable, je leur passe celui qu’est normal, et ça passe.» Une autre sœur placée sous surveillance après avoir tenté de rejoindre la Syrie, faisait la même chose: «Plusieurs téléphones, un point c’est tout sinon tu te grilles toute seule.»

Eric Dupont-Moretti déstabilisé

Ces histoires de téléphone vont même déstabiliser maître Éric Dupond-Moretti, alias Acquitattor, durant le témoignage d’Abdelghani Merah, ainé de la fratrie, l'après-midi du 16 octobre.

Dès mars 2012, Abdelghani Merah prend la parole pour dénoncer la dangerosité d’une partie de sa famille, leur radicalisation et l’éducation qu’ils ont reçue. Lui n’a pas basculé dans ce qu’il appelle «le salafisme radical». Il ne se considère pas comme un exemple à suivre non plus. Violence, délinquance, alcool, drogue, prison, il assume ses actes passés et aujourd’hui il est là pour témoigner contre son frère, Abdelkader Merah. «Abdelkader Merah», c’est ainsi qu’il le nomme. Pas de «mon frère», encore moins «mon petit frère».

Les membres de sa famille, il les désigne par leur nom et prénom, comme pour marquer une distance. Distance consommée. Abdelghani a écrit un livre, raconté sa vie aux médias. Pour ses détracteurs, il a trahi sa sœur et sa famille «pour vendre sa vie et se faire du fric».

Pour l’ainé de la fratrie, Mohamed Merah était le bras armé, celui qui a appuyé sur la gâchette, «mais c’est Abdelkader Merah qui est la tête pensante».

A la barre, il semble se moquer de ce que pensent les autres. Lui il est là, n’a pas peur ou ne le montre pas. Abdelghani Merah présente ses condoléances aux familles. Il énonce un à un, le nom, le prénom, les religions et le jour de leur mort. D’une voix mécanique, il raconte: «Mon frère m’a poignardé au cœur, à sept reprises, parce que j’aimais une femme française aux origines juivesJe tiens à redire mes convictions sur la dangerosité d’Abdelkader Merah». Pour l’ainé de la fratrie, Mohamed Merah était le bras armé, celui qui a appuyé sur la gâchette, «mais c’est Abdelkader Merah qui est la tête pensante».

Un témoignage accablant pour Abdelkader Merah, alors son défenseur maître Dupond-Moretti se lève, tel un boxeur prêt à monter sur le ring car son tour des questions est venu. Première question, et encore le téléphone: «Pourquoi avez-vous téléphoné à Olivier Corel le 14 décembre 2011, veille du mariage de votre mère?»

Abdelghani Merah au procès de son frère, le 16 octobre 2017 | Lionel Bonaventure / AFP

Olivier Corel alias l’émir blanc, est un syrien naturalisé français dans les années 70. Il créé une sorte de communauté, on l’appelle la filière Artigat, en Ariège. Des maisons où il invite, héberge des familles entières sur le thème du salafisme radical. Olivier Corel est cité dans plusieurs dossiers sur des filières qui acheminaient des combattants en Irak au milieu des années 2000. Selon Abdelghani Merah, il aurait été le référent religieux d’Abdelkader, de Souad et de Mohamed. Olivier Corel, un nom qui revient souvent dans la salle Voltaire tout au long du procès et dans la djihadosphère francophone. Mais Olivier Corel n’est pas cité comme témoin à l’audience. Dommage car il aurait pu raconter le mariage religieux de Mohamed Merah, détaillé sa relation aux frères Clain, à Sabri Essid et aux autres français passés chez lui et partis depuis au Cham (zone irako-syrienne) rejoindre Daech, et d’autres groupes terroristes.

Par cette question, Maître Éric Dupond-Moretti veut-il démontrer que si Abdelghani Merah est lui aussi en contact avec un membre éminent de la mouvance salafiste radicale, c’est qu’il n’est peut-être pas celui qu’il dit qu’il est. Et affaiblir son témoignage. Abdelghani Merah n’a pas le temps de répondre, une avocate des parties civiles objecte: «L’enquête a prouvé que ce numéro, au nom d’Abdelghani Merah, était en fait utilisé par Abdelkader Merah!»

Le président confirme cet élément judiciaire. Abdelghani Merah enterre définitivement l’argument: «Je ne l’ai [Olivier Corel ndlr] jamais appelé. Abdelkader Merah et Mohamed Merah ont souvent utilisé mon téléphone comme ils ont utilisé le téléphone de leurs mères. C’est une technique connue des terroristes d’utiliser les téléphones des autres.»

«Abdelkader Merah a revendiqué en garde à vue en déclarant qu'il n'utilisait pas un portable de sa femme qui lui était présenté car: ‘’on peut se faire griller avec ça’’.»

Verdict du 2 novembre 2017

De longs débats sur les modes de communication entre les deux frères qui motiveront le verdict. Prouver que Mohamed et Abdelkader étaient en contact par téléphone aurait pu établir une complicité. Mais l'absence de ces mêmes contacts peuvent aussi être un indice. C'est ce qu'on peut lire dans le verdict du 2 Novembre 2017:

«A cet égard, force est de constater que, bien que Mohamed Merah soit titulaire de plusieurs abonnements téléphoniques et qu'Abdelkader Merah disposât d'un portable, aucun contact de cet ordre n'a pu être constaté entre eux, ce qui démontre que les intéressés n'ont jamais utilisé ce type de moyen de communication pour se donner rendez-vous. Sur ce point, Jamel S. a relaté qu'un jour, postérieurement au 11 février 2012, il avait constaté l'arrivée inopinée d’Abdelkader Merah dans l'appartement de son frère... Une telle attitude traduit la volonté manifeste de ne pas utiliser de téléphones portables afin de dissimuler tant ses relations compromettantes que sa localisation. Un tel comportement, selon cette cour, caractérise une volonté de dissimulation dans le cadre d'une organisation clandestine, volonté d'ailleurs qu'Abdelkader Merah a revendiqué en garde à vue en déclarant qu'il n'utilisait pas un portable de sa femme qui lui était présenté car: ‘’on peut se faire griller avec ça’’».

La téléphonie, les ordinateurs, les contenus informatiques écrits, vidéos, audio exploitables sont en matière terroriste, un peu la reine des preuves, celles qui remplacent l’aveu car ici on meurt ou on se tait.

Slug News Collectif de journalistes d'investigation

Marie Journaliste pour Slug News

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