France / Histoire

En Corse, le grain de sable Claude Érignac

Temps de lecture : 7 min

Les autonomistes, vainqueurs des récentes élections territoriales, réclament l'amnistie et la libération des prisonniers du FLNC. Mais presque vingt ans après le choc de l'assassinat du préfet Claude Érignac, le président Macron et son gouvernement devraient rester inflexibles.

Président après président, l'État rend régulièrement hommage au préfet assassiné par des indépendantistes corses en 1998.
AFP PHOTO / POOL/ PASCAL POCHARD-CASABIANCA
PASCAL POCHARD CASABIANCA / AFP
Président après président, l'État rend régulièrement hommage au préfet assassiné par des indépendantistes corses en 1998. AFP PHOTO / POOL/ PASCAL POCHARD-CASABIANCA PASCAL POCHARD CASABIANCA / AFP

Son épouse souhaitait écouter de la musique classique, alors ils ont décidé d’aller assister au concert donné, ce soir-là, au théâtre Kalliste d’Ajaccio. Il a déposé sa femme devant la salle de spectacles, et a continué à rouler dans la rue Colonel Colonna d’Ornano, à la recherche d’une place où garer sa voiture. Il a ensuite remonté la rue, à pied, quand un homme, puis un autre, ont surgi derrière lui. Le premier lui a collé le canon d’un pistolet contre la nuque, et a tiré à bout touchant. Il l’a achevé à terre, en lui tirant encore deux balles dans la face, pendant que son comparse assurait les arrières de cet assassinat digne des exécutions de la mafia.

À 21h05, le 6 février 1998, pendant que le commando de tueurs prenait la fuite par les ruelles du centre-ville, on retrouvait, gisant sur le trottoir, le visage emporté, le cadavre de Claude Érignac, 61 ans, préfet de la région Corse et préfet de la Corse du Sud.

Une affaire d'État

Depuis la Libération, c’était la première fois qu’on s’en prenait à la vie d’un haut représentant de l’État, dans l’Hexagone, et la mort aussi brutale que lâche de Claude Érignac –«non armé, la nuit et dans le dos», dira l’historien Michel Vergès-Franceschi– allait frapper de stupeur la République. Le ministère de l’Intérieur a aussi ses martyrs, et l’État s’était juré, en 1998, de ne jamais oublier son préfet. Chaque année, le 6 février, une cérémonie réunit, rue Colonel Colonna d’Ornano, certains des premiers responsables de la loi et de l’ordre.

L’épouse de Claude Érignac a créé une association à la mémoire de son compagnon, parrainée par de nombreux préfets et par des hommes politiques. Alors ministre de l’Intérieur de Jacques Chirac, Nicolas Sarkozy a inauguré une plaque, dans la rue. Quand celle-ci a été arrachée, en juillet 2003, après l’annonce de l’arrestation d’Yvan Colonna, tireur présumé du commando du FLNC (Front de libération nationale corse), Sarkozy a tenu à retourner à Ajaccio, pour la remplacer.

Et maintenant, il revient à Emmanuel Macron, comme celui-ci l’envisage, de présider, le 6 février prochain, les cérémonies du vingtième anniversaire de la mort du préfet. Comme l’immeuble sur lequel la plaque commémorative est apposée doit être démoli, l’État a décidé de financer une place qui portera le nom de Claude Érignac.

Quarante ans de lutte... et de crimes

Fort de son impressionnante victoire –au côté de l’autonomiste Gilles Simeoni– aux récentes élections territoriales (56,5% des voix), l’indépendantiste Jean-Guy Talamoni, actuel président de l’assemblée de Corse, feint d’ignorer à quel point l’assassinat de Claude Erignac reste un terrible souvenir pour l'État, dès qu’il rappelle son exigence d’une «amnistie» générale «pour les prisonniers et recherchés corses».

«Dans tous les pays où un conflit a été mené», explique-t-il, une telle mesure «permet de tourner la page». Les nationalistes ont une fâcheuse tendance à réduire les quarante années de l’histoire mouvementée du FNLC, et son cortège de crimes et de délits, à une sorte de désaccord aux torts partagés. Ils cherchent à imposer l’idée d’une équidistance entre le pouvoir et les clandestins, dont les comptes pourraient être soldés d’un trait de plume.

«Ce conflit a, de part et d’autre, brisé des vies, meurtri des familles, laissé des cicatrices ouvertes et douloureuses», note Gilles Simeoni, qui conduisait la liste Per a Corsica (pour la Corse), aux élections, et qui prendra la tête de la future entité territoriale. Plus radical, parce que historiquement plus proche du FNLC, Jean-Guy Talamoni juge, lui, «impensable que ceux qui ont payé le prix fort pour la Corse ne soient pas inclus dans une solution politique.» Le prix fort? Qui l’a payé, lui répondent les pouvoirs publics avec obstination, la victime ou ses assassins?

Amnistie générale?

Pour soutenir leur demande, les nationalistes rappellent que la précédente assemblée corse, déjà dirigée par leur courant, avait voté une telle motion en faveur de l’amnistie –quoique ne disposant pas d’une telle autorité pour le faire– appuyée par plus de 160 maires de communes de l’île. Une pétition est ouverte depuis deux ans, à l’initiative de l’association nationaliste Solidarité, qui réclame le retour des prisonniers ainsi que l’effacement des peines.

«Nous souhaitons que la France tire toutes les conséquences, et surtout de la volonté des Corses, exprimée par le suffrage universel»

Jean-Guy Talamoni

Cette pression électorale ne suffira cependant pas à amener les autorités à changer leur position. Qu’est-ce qui le pourrait, d’ailleurs? Il y a une part de «sacré», de régalien, dans ce refus constant. «Ils ont tué le préfet», paraît répéter un écho indigné, vieux de deux décennies. Même si le FNLC a abandonné la lutte armée depuis 2014; même si les nationalistes, devenus dirigeants de l’Assemblé territoriale l’année suivante, s’étaient sentis assez forts pour aller réclamer à Manuel Valls cette amnistie générale, qui, de leur point de vue, devait aussi comprendre les assassins de Claude Érignac, pourtant condamnés, pour deux d’entre eux, à des peines de réclusion à perpétuité. Le Premier ministre, en 2016, avait rejeté cette demande, sans plus d’explications.

Le nouveau pouvoir de 2017 a fait de même, au lendemain des élections de décembre. La ministre de la Justice, Nicole Belloubet, a très vite refusé toute idée d’amnistie, envisageant simplement des mesures au cas par cas de rapatriement de certains prisonniers dans une prison corse. Le porte-parole du gouvernement, Benjamin Griveaux, a rappelé quant à lui que les lois de la République devaient être appliquées. «Quand des crimes ont été jugés, des personnes condamnées, la peine doit être réalisée», a-t-il expliqué. Quatre ou cinq détenus, qui exécutent des peines courtes, sur les 19 militants corses actuellement emprisonnés sur le continent, pourraient profiter de cette mesure de rapprochement.

Un indicateur surgi de nulle part

À la vérité, fait aggravant, Claude Érignac n’aurait peut-être jamais dû être visé. Mort par erreur, presque. Assassiné hors de toute stratégie terroriste, comme ça, sans ordre supérieur, par un commando largement «auto-désigné». Abattu pour des rivalités qui minaient les deux grandes branches armées du mouvement indépendantiste, «FLNC-canal historique» et «FNLC-canal habituel», à la fin des années 1990.

Pour preuve, ce sursaut étrange que connaîtra l’enquête, au début de l’année 1999, grâce aux informations fournies par un mystérieux indicateur, auquel on donnera le nom de «Corte», et qui conduiront directement à l’arrestation du commando de la rue Colonel Colonna d’Ornano. Toutes les semaines qui suivent l’assassinat du préfet Érignac, les policiers de la Direction Nationale de l’Anti-terrorisme (DNAT) suivent en vain une piste «agricole», dans les milieux nationalistes de la viticulture. Ils découvrent des armes, des explosifs, mais nulle trace de l’équipée mortelle.

Le 9 février 1998, un communiqué, signé d’un groupe, «Les Anonymes», a pourtant dûment revendiqué l’exécution sommaire d’Ajaccio, commise pour punir celui qui, à les lire, incarnait dans l’île «un État colonial», sourd aux revendications nationalistes. Le tueur avait laissé le pistolet à côté du corps ensanglanté. Le communiqué le reconnaît comme étant un Beretta 1992 F de calibre 9 mm, dérobé, cinq mois plus tôt, aux deux gendarmes que le même commando avait enlevés, à Pietrosella (Corse du Sud). Les auteurs du message authentifient aussi deux attentats récents, contre les locaux de l’ENA à Strasbourg, et contre le palais des congrès de Vichy.

Guerre des polices et fausses pistes

En 1998, «la guerre des polices» fait rage entre les gendarmes et la DNAT, et manifestement «Corte», l’indicateur si obligeant qui vole au secours de l’Etat, déroute les policiers obsédés par leur «piste agricole». Par deux fois, le préfet Bernard Bonnet, successeur de Claude Érignac, reçoit des «notes» anonymes qui désignent un militant, Alain Ferrandi, comme le chef d’un commando venu du nord de l’île, qui aurait ainsi bravé la territorialité des actions clandestines du FNLC. Les notes auraient mentionné un nom de tueur: Colonna. Mais elles se seraient trompées sur le prénom. Stéphane, plutôt que le frère de celui-ci, Yvan Colonna.

Les semaines passent encore, jusqu’au retour au ministère de l’Intérieur de Jean-Pierre Chevènement, qui donne enfin aux policiers anti-terroristes l’ordre d’abandonner leurs «errances d’enquête» et de suivre la piste du commando des «anonymes». Tout un groupe est cerné et appréhendé dans les premiers mois de 1999. Outre l’assassinat, ses membres reconnaissent aussi, pendant les interrogatoires, leur responsabilité dans l’enlèvement des deux gendarmes de Pietrosella. Ils finissent par donner le nom du tueur: Yvan Colonna, un éleveur de chèvres de Cargèse, présent, dans la ruelle ajaccienne, aux côtés d’Alain Ferrandi, le chef du commando. Ils se rétracteront pendant leur procès.

Arrestation

Les policiers manquent Yvan Colonna, qui se cache dans le maquis, le 23 mai 1999. Commence pour le berger indépendantiste une cavale de quatre ans. Avant de devenir une icône de la clandestinité insulaire face aux forces de l’ordre, il sera longtemps laissé seul dans sa fuite, faute, a-t-on dit, du soutien actif de l’organisation nationaliste. Comme si le dernier membre encore libre devait payer pour l’insubordination du commando.

Et curieusement, ce sont plutôt les milieux autonomistes, qui refusent la violence de la lutte armée, qui prêtent, ici ou là, leur concours au fugitif. Des enseignants de la faculté de Corte, un propriétaire de camping, une chanteuse corse… Ainsi que Marc Simeoni, le propre frère de Gilles Simeoni, tous deux fils de la figure historique du nationaliste corse, Edmond Simeoni. Ce consultant en management sera accusé d’avoir prêté sa carte bancaire à Yvan Colonna, et de l’avoir abrité, ce que l’intéressé niera toujours.

En 2003, l’indic «Corte» sévit à nouveau. Renseignés, les policiers du RAID se cachent, le 4 juillet 2003, autour d’une bergerie à l’écart d’Olmeto (Corse du Sud). Ils en voient sortir un homme barbu, les cheveux longs, un sac sur le dos, qui s’éloigne dans le maquis. Ils le perdent, mais par chance, maintiennent leur surveillance. Ils le voient revenir, le soir, et l’appréhendent sans difficultés. Dans son sac, Yvan Colonna transporte une grenade de fabrication soviétique, un chargeur et des cartouches.

Condamné à une peine de réclusion à perpétuité, Yvan Colonna est toujours l’un des détenus les plus surveillés des prisons hexagonales. En 2013, il a été éloigné d’Arles, après avoir été soupçonné de préparer une évasion au moyen d’explosifs. Il figure parmi ceux qu’on ne rapproche pas de leur famille et de leurs amis.

Philippe Boggio

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