Monde

Le football africain et ses ballons sanglants

Pierre Malet, mis à jour le 15.01.2010 à 14 h 16

La Can a fait couler du sang; le mondial en fera couler encore.

L'édition 2010 de la CAN (Coupe d'Afrique des Nations) vient à peine de commencer. Et pourtant avant même son coup d'envoi, il était possible d'en établir le bilan. Il est désastreux. Deux membres de la délégation togolaise ont perdu la vie après que des rebelles de Cabinda eurent mitraillé leur bus le 8 janvier 2010.

Nombre de commentaires se sont empressés de dénoncer les «odieux rebelles» qui gâchaient la belle fête du football. Des séparatistes qui ne respectent vraiment rien, puisqu'ils n'ont pas compris que leur «petite guerre oubliée» devait s'arrêter le temps que passe la grande caravane du football mondialisé. Pourquoi gâcher une grande fête avec un conflit et une terre dont personne n'a entendu parler ailleurs dans le monde?

La lecture réductrice occidentale

Bien sûr que cet acte est odieux. Mais cette lecture du conflit est très occidentale. Et réductrice. Les rebelles du Cabinda ont tiré sur un bus qui traversait ce qu'ils estiment être leur territoire. Savaient-ils qu'il transportait des joueurs de foot togolais? Rien n'est moins sûr. Ce conflit dure depuis trente cinq ans. L'Angola est en guerre depuis quarante ans. La guerre civile angolaise est l'un des conflits qui a fait le plus de morts  en Afrique au XXème siècle. Elle fut l'un des principaux terrains d'affrontement du bloc soviétique et de l'Occident pendant la guerre froide. Les Cubains apportant un appui décisif au régime de Luanda. Tandis que l'Afrique du Sud et les Etats unis soutenaient les rebelles de l'UNITA (Union nationale pour l'indépendance totale de l'Angola).

L'attaque contre le bus togolais a été revendiquée par les Forces de libération de l'Etat du Cabinda-Position militaire (Flec-PM), groupe né en 2003 d'une dissidence du principal mouvement séparatiste, le Front de libération de l'enclave du Cabinda (Flec).

Le Cabinda est un «scandale géologique» l'une des régions d'Angola qui dispose des plus importantes ressources en pétrole. Le secrétaire général du Flec-PM, Rodrigues Mingas vit en exil en France. Il a menacé de poursuivre les actions violentes pendant la compétition. «Les armes vont continuer à parler. Cela va continuer parce que le pays est en guerre, parce que M. Hayatou (Issa Hayatou, le président de la Confédération africaine de football, CAF) s'entête à maintenir des matches de la CAN à Cabinda,» a-t-il affirmé.

A noter que la CAF fait preuve d'un grand cynisme. Elle va jusqu'à menacer de sanctions l'équipe du Togo qui s'est retirée de la compétition. L'équipe «des éperviers» sera-t-elle privée de participation aux prochaines CAN? Elle a commis un crime de lèse majesté, celui de diminuer du «temps de jeu». Et donc de faire perdre de l'argent à cette «formidable épreuve sportive».

Le vrai scandale de la CAN

Mais le vrai scandale n'est-il pas d'avoir organisé la CAN en Angola? Et surtout d'avoir programmé toute une série de matches au Cabinda. La région qui reste la plus instable. Sur le reste du territoire, les armes se sont tues lorsque l'UNITA a été vaincue. Mais il n'y a jamais eu de réconciliation. La victoire du régime de Luanda a d'abord été militaire. Elle a fait suite à l'élimination physique de Jonas Savimbi, le chef de l'UNITA en février 2002.

Le régime dirigé par Eduardo Dos Santos a toujours refusé de se démocratiser. Il continue à organiser des parodies d'élections. Et à piller allègrement le pays. Le régime de Luanda est avant tout une kleptocratie. Personne ne sait quel est réellement l'état d'esprit de la population angolaise. Les journalistes désireux de faire des reportages en Angola obtiennent très rarement de visas. Dès qu'ils écrivent le moindre article un peu critique, ils deviennent persona non grata.

Ce pays reste un état policier. L'un des pires d'Afrique. De jeunes démocraties telles que le Malawi méritent bien davantage d'organiser une compétition continentale. Mais le Malawi est très pauvre alors que l'Angola est très riche. C'est le pays d'Afrique qui connaît le plus fort taux de croissance. L'Angola est en passe de devenir le premier producteur de pétrole du continent. De dépasser le Nigeria.

Une fois encore, la CAF (Confédération africaine de football) a préféré faire affaire avec ceux qui ont les poches bien pleines et savent se montrer généreux avec les hommes d'influence. Le fiasco de la CAN 2010 jette le trouble sur le mondial qui doit être organisé dans quelques mois en Afrique du Sud. Certes la «nation arc-en-ciel» n'est pas en guerre civile. Mais ce n'est guère mieux. Bien des guerres font moins de victimes.

Le scandal en germe

L'Afrique du Sud est l'un des pays du monde qui connait le plus fort taux de criminalité, ainsi que de viols. D'autre part, la préparation de la Coupe du monde a accru dans bien des cas les inégalités sociales. Comme en témoigne l'hebdomadaire britannique The Observer, des stades qui ont coûté des centaines de millions d'euros ont été construits à proximité de logements dépourvus d'eau et d'électricité.

«La maison en briques crues de Stephen Maseko, sapeur-pompier au stade de Mbombela [à Nels­pruit, capitale de la province de Mpumalanga dans l'est du Transvaal] n'a pas l'eau courante ni l'électricité, mais par la fenêtre on aperçoit un bâtiment géant multicolore juché au loin au milieu de la végétation tropicale que Maseko appelle, sans aucune affectation, le terrain de jeux», rapporte The Observer.

Le bâtiment en question n'est autre que le stade de Mbombela. Ces travaux pharaoniques dans le Transvaal comme dans le reste du pays ont donné lieu à des spéculations immobilières effrénées. Des populations locales ont été chassées de leurs «terres ancestrales» «comme aux plus belles heures de l'apartheid». Aux dires même des populations expulsées. Des hommes d'affaires et des élus de l'ANC (Congrès national africain, le parti au pouvoir de la fin de l'apartheid en 1994) se sont considérablement enrichis à cette occasion.

A Nelspruit, Jimmy Mohlala, un syndicaliste qui dénonçait ces expulsions abusives ainsi que la «dérive mafieuse» de certains cadres de l'ANC a été tout simplement assassiné. Les révélations de Jimmy Mohlala avaient conduit certains cadres de l'ANC à perdre leur poste. Mais il a payé son courage de sa vie. En Afrique du Sud, le mondial a déjà fait couler du sang. Avant même d'avoir commencé. Et ce n'est certainement pas fini.

Pierre Malet

Image de une: Enfant jouant au foot à Lobito, en Angola, Janvier 2010. REUTERS/Amr Abdallah Dalsh.

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