Culture

S’il vous plaît, arrêtez de vous moquer des titres de films québécois

Temps de lecture : 6 min

Oui, on sait, «Fast and Furious» s’appelle «Rapides et dangereux» au Québec. Et alors, on va continuer à se moquer encore longtemps de gens qui veulent juste parler leur langue?

Affiche de la version québécoise de «2 Fast 2 Furious» | Via doublage.qc.ca
Affiche de la version québécoise de «2 Fast 2 Furious» | Via doublage.qc.ca

C’est le marronnier que je n’en peux plus de voir publié sur les sites de buzz ou de cinéma: «les X pires traductions de titres de films québécois». Vous pourrez y lire que Pulp Fiction est sorti là-bas sous le nom de Fiction Pulpeuse ou encore que Dirty Dancing s’appelle Danse Lascive de l’autre côté de l’Atlantique.

Car oui, les Québécois traduisent en français la quasi-intégralité des titres des films qui sortent chez eux, encore aujourd’hui. Et ça donne, pour citer des sorties de ce mois-ci: La Note Parfaite 3 à la place de Pitch Perfect 3 ou Petit Format pour Downsizing. Je sais ce que vous pensez: ça ajoute une petite tonalité ridicule et franchouillarde à un film américain supposé nous faire rêver de strass et de paillettes hollywoodiennes.

La note parfaite / Pitch Perfect | Via doublage.qc.ca

Sauf que voilà: contrairement à chez nous, en France, il est obligatoire de traduire, nous explique le ministère de la Culture du Québec. «Les distributeurs de films doivent se conformer à la loi sur le cinéma [...], qui stipule ceci: [...] si le film est destiné à la présentation en public, le titre, dans une version doublée en français, doit être écrit en français». À charge ensuite pour les distributeurs d’adapter le titre de leur film, sur recommandation des compagnies de doublage.

Cela peut nous paraître idiot, mais il faut bien comprendre la philosophie de cette loi.

Restes de la guerre linguistique

Dans les années 1970, le Québec est en plein débat linguistique. La Belle Province, pourtant majoritairement francophone, est dominée par les élites anglophones. Les locuteurs français observent avec inquiétude la langue anglaise grignoter Montréal, quartier par quartier. C’est dans ce contexte qu’est adoptée la fameuse Loi 101, qui confirme le français en tant que langue officielle du Québec et impose son usage exclusif dans les communications publiques. C’est notamment pour cela qu’au Québec, les enseignes KFC («Kentucky Fried Chicken») s’appellent PFK, «Poulet Frit du Kentucky».

Au cinéma aussi, le Québec a bien du mal à résister aux exportations de cinéma américain, proposées en anglais. Si l’industrie hollywoodienne a tout intérêt à faire doubler ses films en France, où le marché est vaste et les consommateurs potentiels nombreux, il n’en va pas de même pour le Québec. Pourquoi dépenser de l’argent à doubler des films pour une petite enclave francophone de huit millions d’habitants?

Folies de graduation 2 / American Pie 2 | Via doublage.qc.ca

Dans ce contexte de promotion du français, le gouvernement québécois décide donc d’adopter la loi sur le cinéma en 1983, pour forcer les majors américaines à traduire leurs films –contenu et titre. Et pour ne pas être obligés d’attendre les versions doublées en France, il mettra même en place des incitations financières à doubler les films sur place, au Québec, faisant du même coup émerger toute une industrie locale.

«La plupart des films américains de calibre international ont donc deux doublages français, un en France, un au Québec. Les titres servent à les différencier», explique Martin Bilodeau, rédacteur en chef de Mediafilm.ca, une agence de presse cinéma québécoise reconnue.

Et les titres des livres, alors?

Même avec ces lois de promotion du français, nombreux sont les Québécois à vivre encore aujourd’hui «l’insécurité culturelle», ce sentiment que le Québec, petite enclave francophone dans un océan anglophone, est perpétuellement menacé de colonisation par la langue de Shakespeare.

Une situation attestée par des polémiques régulières qui nous paraissent difficilement compréhensibles, à nous, Français. La dernière en date m’a été citée spontanément par mes interlocuteurs: la cérémonie d’ouverture d’un magasin Adidas, au cours de laquelle le gérant a assuré prononcer quelques mots en français pour «accommoder les médias et la ville de Montréal», avant de poursuivre le reste de l’événement en anglais. Les francophones jugeant que le malheureux s’excusait presque de parler français, l’affaire a indigné jusqu’au Premier ministre québécois.

Ce sentiment d’insécurité culturelle est partagé par André Lavoie, critique cinéma au Devoir, le dernier quotidien indépendant du Québec, qui m’avoue toujours utiliser le titre VF des films dans ses chroniques. Lui comprend tout à fait l’esprit de la loi sur le cinéma:

«Si l’on veut préserver le visage francophone de Montréal et du Québec, il y a des choses que l’on se doit de faire. Montréal a longtemps été une ville où tout était écrit en Anglais, alors qu’elle était la deuxième ville francophone du monde après Paris.»

Le critique donne un bon argument à la traduction systématique des titres: «Vous me parlez des films, mais je pense aux romans. Là, personne ne se pose la question des titres! Quand on traduit un roman de John Irving, on ne l’appelle pas “The Hotel New Hampshire”. On écrit: “Hotel New Hampshire”. Ou Stephen King, quand il écrit The Shining, on le traduit par “L’enfant lumière”», développe-t-il.

Les exceptions aux titres français

Nos cousins québécois ne sont d’ailleurs pas aussi rigides qu’on ne le croit: des exceptions existent, m’a précisé le ministère de la Culture. Par exemple, lorsque le film évoque un lieu –comme Hacksaw Ridge, le dernier film de Mel Gibson. Pour une fois, ce sont les Français qui ont traduit le titre (Tu Ne Tueras Point) et non les Québécois, qui l’ont laissé en VO.

Même exception lorsque le film évoque un personnage –comme Wonder Woman ou Iron Man. Par contre, Man of Steel, le «Superman» de Zack Snyder, a bien été traduit par «L’homme d’acier» (vous suivez?).

Les titres anglais sont aussi tolérés lorsqu’il s’agit d’une expression consacrée provenant d’une autre langue (Hasta la Vista), d’un mot inventé (Apocalypto), d’un mot sans équivalent français (Sicario) ou du titre d’une chanson utilisée dans la bande sonore (American Honey).

Et enfin, contradiction ou pas, vous jugerez sur pièce: lorsque le film a été tourné en français, le titre original du film est toujours accepté comme tel. Ce fut le cas de Stan the Flasher, de Gainsbourg, et plus récemment d’un gros succès québécois, Bon Cop Bad Cop, qui traite d’ailleurs de la dualité linguistique canadienne.

Preuve que les Québécois ne sont pas d’une rigidité obsessionnelle à propos de la langue française, le ministère avance ne jamais avoir reçu «de plaintes ou de commentaires» au sujet de ces exceptions.

Unis pour nous railler

Reste que les temps changent, les jeunes Québécois étant moins en phase avec ces questions linguistiques. Des raisonnements dont Martin Bilodeau, rédacteur en chef de Mediafilm.ca, se fait aussi l’écho. «La traduction des titres de film, à titre personnel, je ne crois pas que ça soit essentiel, avoue-t-il sans détour. Ça cause le plus souvent de la confusion et les titres sont souvent mal choisis. En général, les doubleurs ne sont pas très poètes. Ce sont des techniciens, et les distributeurs, des commerçants. Pour les remue-méninges, on repassera.»

Vous l’aurez compris, les critiques sont divisés sur la question. Heureusement, ils se rejoignent sur un point: le foutage de gueule des Français qui traduisent des titres anglais… en anglais. «L’exemple le plus typique étant Silver Linings Playbook, traduit chez vous par “Happiness Therapy”, et ici par “Le bon côté des choses”, explique Martin Bilodeau. Ça nous fait rire parce que ça dénote un manque d’imagination, et surtout, ça prouve aux Québécois –qui aiment bien le croire– que les Français sont plus colonisés par l’anglais que nous. Rien n’est plus faux à mon avis, mais la présence de l’anglais dans l’espace public en France est affolante, même à mes yeux moins sensibles que beaucoup de mes compatriotes.»

Le bon côté des choses / Hapiness Therapy | Via doublage.qc.ca

Car si les distributeurs français traduisent en anglais, c’est parce qu’un titre en anglais, ça fait «cool» à nos yeux de Français ébahis devant la culture hollywoodienne. Et le sens dans tout ça? «Le titre donne une clé d’interprétation du film. Si le public ne comprend pas l’anglais, c’est tout à l’intérêt du producteur ou du distributeur de mettre un titre français, pour que les gens comprennent de quoi ça parle», rappelle André Lavoie. Une évidence.

Combien de Français savent ce que Pitch Perfect veut dire? Ou même The Foreigner, le dernier film d’action avec Jackie Chan et Pierce Brosnan? Les titres québécois nous font sans doute rire, mais au moins, tout le monde peut les comprendre. Comme le titre de l’un des meilleurs Tarantino, qui annonce clairement la couleur: Tuer Bill.

Martin Cadoret Journaliste

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