Economie

La télé de nos parents est presque morte

Moisés Naím, traduit par Jean-Clément Nau, mis à jour le 28.12.2017 à 17 h 19

Les grandes fusions d’entreprises reposent aujourd’hui sur deux désirs majeurs: exploiter notre appétit pour la «connectivité» et tirer parti des nouveaux vecteurs de divertissement et d’information.

Shopping de fêtes | Alexas_Fotos via Flickr CC License by

Shopping de fêtes | Alexas_Fotos via Flickr CC License by

En cette fin d’année, les plus grandes entreprises de la planète ont décidé de faire un brin de shopping. Ont-elles été guidées par l’esprit de Noël? Rien de tel: ces firmes sont conscientes du fait que plusieurs tendances actuelles sont en passe de bouleverser le monde –et elles cherchent aujourd’hui à tirer parti de cette révolution, en dépensant des sommes record pour acquérir les sociétés les plus précieuses du moment.

Deux projets majeurs ont marqué cette fin 2017. L’un d’entre eux repose sur un pari de taille: l’entreprise concernée mise sur une progression constante de notre appétit pour les appareils «connectés», qui devrait selon elle demeurer insatiable. L’autre projet postule que nos vecteurs de consommation médiatique (divertissement, information) sont en train de connaître une mutation radicale et irréversible.

Transaction la plus importante dans le domaine de la technologie

Avez-vous déjà entendu parler de la société Broadcom? Non? Moi non plus. Elle propose plusieurs centaines de produits, parmi lesquels le fameux «16nm Nx56G PAM-4 PHY», qui comme vous le savez peut-être, entre dans la composition de l’infrastructure des réseaux internet (si j’ai bien tout saisi…).

Broadcom résume son ambition en ces termes: vendre «les technologies qui connectent le monde». Si vous utilisez un téléphone mobile (ou si vous utilisez internet), il y a de grandes chances pour que vos appareils contiennent des produits Broadcom.

Cette société cherche à acquérir Qualcomm, un autre géant de la manufacture de semi-conducteurs et de produits destinés aux téléphones mobiles, aux télécoms et à internet. Broadcom a mis plus de 103 milliards de dollars sur la table pour racheter cette dernière, ce qui constituerait la transaction la plus importante jamais réalisée dans le domaine de la technologie.

Qualcomm a rejeté la première offre, mais si les deux interlocuteurs venaient à trouver un terrain d’entente, alors la quasi-totalité des smartphones de la planète contiendraient un produit ou une technologie appartenant à la nouvelle société ainsi créée –et ses ventes dépasseraient les 200 milliards par an, soit l’équivalent des exportations annuelles de l’Arabie Saoudite.

Vague de prospérité du côté de l'internet des objets

Les entreprises les plus désirables sont celles dont le chiffre d’affaires repose sur les technologies facilitant la «connectivité» et la «mobilité» du grand public. Et si elles éveillent cet appétit vorace, c’est parce que les produits qu’elles proposent sont très recherchés: la demande augmente à une vitesse étourdissante et tout semble indiquer que cette croissance ne pourra que s’accélérer, du fait de l’augmentation de la population mondiale comme de l’augmentation du nombre d’internautes et d’appareils existant grâce à ces entreprises.

Une vague de prospérité semble également se profiler du côté de l’«internet des objets» (IdO), soit les connexions entre divers appareils capables de se coordonner mutuellement. À titre d’exemple, imaginez un téléphone portable capable de vous réveiller le matin, d’allumer votre cafetière, de consulter votre agenda afin d’y puiser la liste de vos rendez-vous et de communiquer les adresses de ces derniers à votre voiture afin qu’elle puisse déterminer les itinéraires les plus pratiques. Les applications industrielles de l’internet des objets sont encore plus impressionnantes.

Rien ne permet d’affirmer que Broadcom parviendra à acquérir Qualcomm. Mais une chose est sûre: ce projet en dit long sur l’avenir de la technologie.  

Concentration du marché du divertissement

Cette évolution a également modifié nos vecteurs de divertissement et d’information. La télévision «sur rendez-vous» appartient désormais au passé. L’idée selon laquelle il faudrait se mettre devant son poste à une heure précise –fixée par la chaîne– pour regarder son émission favorite a commencé à disparaître dès l’apparition du magnétoscope. Aujourd’hui, grâce à la technologie du streaming, les sociétés de type Netflix prolifèrent –et ce parce qu’elles partent du principe que l’utilisateur doit pouvoir regarder le programme qui l’intéresse au moment (et dans le lieu) de son choix.

Un âpre débat a longtemps agité les grandes sociétés du secteur des médias de masse: était-il plus important (et lucratif) de contrôler la production des contenus ou les canaux de diffusion de ces contenus? Les plus grandes firmes médiatiques de la planète ont décidé de ne pas choisir: elles veulent le beurre et l’argent du beurre –les contenus et leur distribution. Et elles ont les moyens de leurs ambitions.

La plus grande société internationale de télécommunications (et de distribution de contenus, l’un n’allant pas sans l’autre) se nomme AT&T. Elle cherche aujourd’hui à acquérir Time Warner, troisième entreprise de divertissement (et donc de création de contenus) à l’échelle mondiale.

La deuxième du classement, The Walt Disney Company, a quant à elle racheté la très importante Twenty-First Century Fox, propriété du magnat Rupert Murdoch et de sa famille. Comcast et Verizon avaient eux aussi cherché à acquérir la Fox, ayant même projeté de dépasser l’offre faramineuse de Disney –on parlait alors de 60 milliards de dollars.

Ces rachats colossaux vont entraîner une non moins gigantesque concentration du marché, phénomène sans doute inévitable tant les révolutions technologiques ont profondément modifié les habitudes des consommateurs. Reste à savoir si les autorités de la concurrence verront la chose d’un bon œil.

Quelle que soit l’issue de ces négociations et des accords à venir, une chose demeure certaine: la télévision de nos parents cessera bientôt d’exister, et celle de demain ne lui ressemblera en rien.

Moisés Naím
Moisés Naím (205 articles)
Editorialiste
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