Culture

Le Scrabble, le jeu favori des analphabètes savants

Temps de lecture : 3 min

La seule culture livresque de ma belle-mère est la lecture hebdomadaire de Télé 7 Jours. Pourtant elle me bat à plate couture au Scrabble. Quelle injustice!

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Flickr/awyu322-Scrabble

Ah les vacances d'hiver, les promenades dans la nature engourdie, les chocolats chauds près du feu de cheminée, les oh les ah au moment d'ouvrir les cadeaux qui serviront d'étrennes futures pour le chien du concierge, les repas qui durent des siècles et évidemment les parties de Scrabble disputées avec Belle-maman qui finissent toutes en agressions verbales si sonores que le chat, de fatigue nerveuse, en explose son nouveau grattoir reçu à Noël.

Il me faut l'avouer, j'ai une profonde antipathie pour le Scrabble qui par ailleurs me le rend bien.

L'assassin de la poésie

La simple vue d'un plateau de ce jeu immonde me plonge dans des états si paroxystiques que j'en viens parfois à rêver à des autodafés géants où brûleraient jeux de Scrabble en pagaille, méli-mélo de carrés rouges, roses, bleus qui se consumeraient de l'intérieur emportant dans leur débâcle ces cases qui vous promettent comme autant de prophéties bibliques récitées par un ivrogne, des mots qui comptent double, des lettres qui voient triple voire même des rivières d'argent si d'aventure vous parveniez à en aligner sept d'affilée.

Le scrabble est l'assassin de la poésie: il porte au pinacle celui capable d'associer des lettres que tout sépare en un assemblage fumeux connu de lui seul et d'un pauvre tâcheron nommé Robert tandis qu'il ridiculise le lettré auteur de mots élégants qui ne rapportent rien si ce n'est la gloire éphémère d'avoir aligné des lettres en une bavarde mais stérile combinaison.

Ma belle-mère dont la culture littéraire se borne à la lecture appliquée de Télé 7 Jours me bat chaque fois à plate couture, victoire qu'elle conclue immanquablement d'un «moi je n'écris peut-être pas de romans mais au moins je connais la valeur des mots», remarque qui prend tout son sens quand elle oppose à un de mes mots joliment troussés, une de ses trouvailles abracadabrantesques qu'elle aura appris dans les mots-croisés de son hebdomadaire favori et dont elle est par ailleurs bien incapable de donner la signification.

Qu'importe le sens pourvu qu'on ait les points!

Je la vois aligner des constructions linguistiques si tarabiscotées que je ne manque pas de me gausser d'elle jusqu'au moment où triomphante, feuilletant son Robert qu'elle tient toujours sur ses genoux calleux à côté de son affreux teckel, elle tombe pile-poil sur la définition de sa trouvaille exotique qu'elle tient à me lire à haute voix, en prenant soin d'articuler chacune de ses syllabes:

«Se dit d'un plat à base d'écorces d'algues cueillies à même la main très en vogue dans la cuisine traditionnelle rattachée à la culture ougandaise telle qu'elle fut pratiquée dans la première moitié du dix-huitième siècle.»

Avant de calculer toujours à haute voix la somme rapportée par ces confettis lexicaux «et 8 plus dix, avec le Z qui compte triple, ça nous fait 38 que je multiple par deux, mot compte double oblige, ce qui nous fait mon cher gendre, 76 points auxquels il me faut encore ajouter les douze points de votre splendide atonal que je conjugue au féminin, a-t-o-n-a-l-e, et me voilà avec 88 points dans mon escarcelle!»

Si je pouvais lui faire bouffer son Robert par le gosier, je le ferais volontiers mais puisque je suis son gendre, je m'en tiens à un silence résigné où doit se lire toute la désespérance du monde.

Perdu d'avance

Moi qui me flatte d'avoir lu tout Proust, quand vient mon tour de jouer, je ne trouve rien à même d'enflammer mon score: je ne connais rien de ces interjections scabreuses qui permettent au Y ou au W de briller de leurs mille feux, je n'entends goutte à ces onomatopées où le Q copule avec le X dans un accouplement si sauvage que leur association plus que douteuse permet de doubler ou de tripler leurs affreuses dissonances.

Je suis un écrivain moi, pas un singe savant qui aurait appris par cœur le Robert dans toutes ces excentricités langagières.

Voilà ce que je meurs de lui dire à cette belle-maman qui le coup suivant en rajoute une couche par l'intromission d'une de ces combinaisons foireuses, ZEE, KWA, WOH, YAK, KAN... qui la font ressembler à un perroquet japonais occupé à réciter les exclamations de cacaotés surpris en plein coïts sauvages.

Elle finit toujours pas gagner avec une avance de deux cents points.

Avant de monter dans sa chambre, son Télé 7 Jours sous le bras.

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Laurent Sagalovitsch romancier

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