France

Abdelkader Merah face à la Justice: un rendez-vous manqué [2]

Temps de lecture : 7 min

[Épisode 2] Pendant un mois, du 2 octobre au 2 novembre, Abdelkader Merah et Fettah Malki ont eu à répondre devant la cour d'assises spéciale de leur implication dans les sept assassinats commis par Mohamed Merah en mars 2012 à Toulouse et Montauban. Un procès qui a multiplié les rendez-vous manqués.

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La salle Voltaire du Palais de justice de Paris, à l'ouverture du procès d'Abdelkader Merah, le 2 octobre 2017 | Éric Feferberg.

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le deuxième épisode de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

Pour retrouver le premier, c'est ici.

PALAIS DE JUSTICE DE PARIS, OCTOBRE 2017

Combien de questions, de larmes, de hurlements, de témoins, d’heures, de mots pour ce verdict? Combien d’instants surréalistes, parfois décevants, ou qui ne sont pas à la hauteur de l’enjeu, pas à la hauteur de la dignité des survivants?

Ces survivants, la cour les appelle les parties civiles, un nom judiciaire pour dire la victime, la mère, le frère, le père, la petite sœur, le bébé, le grand-père. Dignité, car être victimes «d’Abou Yussuff al-Faransi», ce n’est pas juste être en deuil d’un être cher assassiné, c’est être au cœur d’une histoire terroriste en marche, qu’on soit musulman, juif ou autre, peu importe.

Pas de loup solitaire, mais un clan

Quand on est partie civile dans un tel procès, on reçoit des menaces ou des coups de pression. On reçoit des coups de fil sans personne qui parle, des hommes à moto qui stationnent devant chez vous, des e-mails, on a même des amis qui vous disent de faire attention, d’en faire moins, d’être plus discrets. La peur se répand, mais pas chez eux: ils sont là tous les jours, à vivre avec ce drame depuis cinq ans.

Dignes, aussi, car si la France a observé Toulouse terrifiée en mars 2012, si la campagne présidentielle fut interrompue quelques jours, si Nicolas Sarkozy alors candidat avait juré de faire de la lutte antiterroriste son mantra, il n’y aura pas de rassemblement national, pas de bougies place de la République à Paris.

Devant l'école Ozar Hatorah de Toulouse, où périrent quatre des victimes de Mohamed Merah, le 23 mars 2012 | Rémy Gabalda / AFP.

Dignes, encore, car ces familles sont venues répéter à la justice et aux médias que l’affaire Merah n’était pas l’affaire d’un tueur au scooter ou d’un loup solitaire mais le premier attentat sur le sol français d’un clan, d’une bande ultra-radicalisée qu’il fallait surveiller.

Les membres du clan sont partis. C’est même deux d’entre eux qui ont chanté les revendications des attentats du 13 novembre 2015. Les mêmes membres dont les noms apparaissaient dans les contacts de plusieurs suspects de différents dossiers terroristes.

Alors les familles sont revenues dire à nouveau «attention!», pendant les travaux de la Commission d'enquête relative aux moyens mis en oeuvre par l'État pour lutter contre le terrorisme depuis le 7 janvier 2015, à l'Assemblée nationale. Présidée par Georges Fenec, député Les Républicains dans le Rhône à l’époque, elle s’est tenue de mai à juin 2016.

Il y aura d’autres affaires et enquêtes terroristes où ces mêmes noms seront à nouveau cités. Et dans les mois qui viennent, ils le seront sans doute encore.

Parmi ces noms, ceux des frères Clain, qui tiennent une sorte de radio de Daech francophone où ils diffusent leurs anasheed, des poèmes religieux chantés utilisés par l'organisation État islamique pour sa propagande. Les djihadistes y appellent à la guerre totale.

Au cours de nos discussions, l’une des sœurs avec nous disait: «Oukhty [ma sœur], les anasheed, c’est de la bombe, je les écoute en boucle». Frénétique, elle s’empressait de nous envoyer l’équivalent du dernier album des frères Clain.

Plusieurs psychologues nous ont aidés à comprendre le phénomène d’endoctrinement, qui passe aussi par ces anasheed. Pour l’une des psys, «Daech dit “rappelle-toi, on doit se souder, être ensemble, on ne doit pas se laisser faire par les mécréants’’. Les membres de l’organisation État islamique jouent sur des failles qui existent chez la personne ou dans le monde sociétal. En bref, les frères et sœurs vont enregistrer ce message: “ils ne veulent pas de vous en Europe et ne voudront jamais de vous”».

Sur les bancs de la salle Voltaire, où Abdelkader Merah est jugé, la dignité des familles est un message pour les autres, les centaines d’autres qui un jour seront assis à leur place: celles des victimes du Bataclan, du stade de Saint-Denis, de Nice, de Magnanville…

Pas à la hauteur des faits jugés

En ce deuxième jour de procès, ce devoir de dignité sera rappelé aux avocats. Le président les a convoqués après une interruption d’audience. Que s’est-il dit entre robe rouge et robes noires? Peu importe. La vingtaine d’avocats des parties civiles peuvent perdre parfois leur nerfs, face à un ténor du barreau –Eric Dupond-Moretti– qui les provoque pour défendre son client. Tensions de la défense qui plaide l’acquittement contre tension des parties civiles qui veulent une condamnation.

La cour non plus n’est pas toujours à la hauteur des faits jugés. Le président a parfois mené les audiences à la vitesse d’un crime de droit commun. Parfois, il lit les éléments de procédure tellement vite que l'on ne parvient pas à noter.

Comme ce jour où il égrène les rapports de personnalité de Mohamed Merah, son enfance, sa violence, les passages de foyer en foyer, sa détention de 2007 à 2009 pour des faits de vols avec circonstances aggravantes et défaut de permis de conduire.

Ça peut sembler loin d’Abou Yussuff al-Faransi, mais non. C’est ici que Mohamed Merah s’offre une première kounya. Pas encore en mode moudjahid mais en version pieuse: «Mohamed Ibn Mohamed Ibn Abdelhallal». Elle signifie Mohamed fils de Mohamed (le prénom de son père), fils d’Abdelhallal (le prénom de son grand-père paternel). Un signe fort qui dit à ses interlocuteurs: «Je ne suis plus le petit voleur, mais Mohamed fils de Mohamed, petit fils de…».

En 2009, il signe d’ailleurs un courrier adressé à son frère Abdelkader, à qui il s’adresse de la même façon: «Toi Abdelkader fils de, petit-fils de…» et dans lequel il l’interroge sur le prophète Yussuff, sa destinée, sa vie, son œuvre. Abdelkader est un sachant. C’est lui qui va enseigner à son petit frère la mythologie du prophète Yussuff.

C’est aussi pendant cette incarcération que Fabien Clain et Sabri Essid, alors mis en examen pour avoir acheminé des combattants vers l’Irak, entrent en jeu pour lui enseigner la voie à suivre, en l'occurence la leur: le salafisme radical version djihad.

Décrypter cette bascule ne racontait pas seulement un petit caïd qui se convertit à l’islam, mais un gamin ultra violent pris en mains par des figures de la mouvance djihadiste toulousaine. Cela racontait aussi qu’Abdelkader Merah n’est pas le seul dans la vie islamique de son frère, un élément pour la défense…

Il fallait parler de sa détention. Pas seulement pour parler de Mohamed, mais pour jeter une lumière crue sur la matière terroriste et pour donner l’occasion à Abdelkader lui-même de s’expliquer sur cette période.

L'occasion manquée de la kounya

Moi, je reste sciée sur mon banc. Pendant ces mois passés sur la toile à converser avec des djihadistes ou apprentis djihadistes, cette histoire de frère qui ressort moudjahid de prison, on l’entendait tout le temps. Tout comme ces appels aux sœurs pour se marier avec l’un d’entre eux, ces appels aux dons pour les soutenir. On ne parlait alors pas d’islam mais de djihad.

Des moments-clés expédiés, comme cette audition de Bernard Squarcini, l’ex-numéro 1 des renseignements français, qui refusait un temps de venir témoigner. Il a quand même fait le déplacement. Un témoignage important pour la défense, car c’est lui qui avait déclaré que «Mohamed Merah était un loup solitaire», ce qui sous-entendait: pas de complicité, ni de bande. Là encore, on aurait voulu l’entendre des heures, mais le témoignage fut plié en 90 minutes.

Dans les couloirs du Palais de justice de Paris, le 2 octobre 2017 | Éric Feferberg.

À la barre, pas assez d’intimes du clan de Toulouse, des questions trop vite effleurées. Comme ce jour où l’on évoque la kounya de Mohamed Merah: Abou Yussuff al-Faransi. Ce n’est pas un spécialiste du terrorisme qui va expliquer sa signification, mais l’un des accusés: Abdelkader Merah.

Lui qui, selon sa belle-sœur, ex-compagne de l’aîné des Merah, se faisait appeler Ben Laden: «Abdelkader portait un grand intérêt à Ben Laden. Il voulait se faire tatouer son nom sur le front et quand on lui a dit que ce n’est pas discret, il voulait se le faire tatouer dans le cou.»

Des habitants des Izards entendus comme témoins par les enquêteurs ont déclaré connaitre Abdelkader Merah et Mohamed Merah sous les noms de «Grand Ben» et «Petit Ben». Mohamed Merah aura d’ailleurs une adresse mail sous le pseudo: [email protected]

C’est donc à «Grand Ben» que le président soumet la question de la signification d’Abou Yussuff. Là, je note que le président ne parle pas de kounya ni d’al-Faransi, juste du nom Abou Yussuff.

Derrière son micro, le grand-frère répond: «À ma connaissance, je l’appelais Mohamed. Lors de son incarcération, il a été très touché par ce prophète et par la suite, il m’a parlé de cette histoire». Réponse brève. Alors l’avocate générale l’interroge à nouveau sur ce nom, Abou Yussuff. Je note qu’elle ne précise pas non plus: al-Faransi. Abdelkader précise: «Tout musulman cherche un modèle. Yussuff est un prophète qui a été éprouvé par la prison, comme nous…».

Personne ne l’interrogera sur la signification d’une kounya et sa symbolique, ou sur le fait qu’y ajouter «al-Faransi», le Français, veut dire: «Je suis un combattant français, pas juste un musulman.»

Dommage, vraiment, qu’un spécialiste n’explique pas qu’il y a ici une sémantique, une sorte de frontière poreuse qui différencie «tout musulman» d’un candidat au djihad tel Mohamed Merah.

Marie Journaliste pour Slug News

Slug News Collectif de journalistes d'investigation

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