France

Abdelkader - Mohamed Merah: le procès de l'un, l'ombre de l'autre

Temps de lecture : 9 min

[Épisode 1] Le procès d'Abdelkader Merah devant la cour d'assises spéciale s'est conclu le jeudi 2 novembre par la condamnation à 20 ans de réclusion criminelle du frère aîné de Mohamed Merah. Marie y était. Elle en restitue les enjeux pour Slate.

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Un croquis d'Abdelkader Merah lors de son procès, réalisé le 13 octobre 2017. | Benoit Peyrucq / AFP.

Du 2 octobre au 2 novembre, Marie a assisté au procès d’Abdelkader Merah et de Fettah Malki devant la cour d'assises spécialement composée pour l'occasion. Marie est journaliste, membre du collectif Slug News, qui a pénétré la djihadosphère francophone pendant 17 mois afin d’enquêter à l’intérieur du système d’embrigadement de l’organisation État islamique. Marie a suivi les débats qui ont mené à la condamnation à 20 ans de réclusion d'Abdelkader Merah, frère de Mohamed, pour association de malfaiteurs en lien avec une entreprise terroriste. Le Parquet général a fait appel de ce verdict dès le lendemain. Un nouveau procès s’ouvrira dans plusieurs mois.

Voici le premier épisode de notre série sur ce moment judiciaire qui a marqué 2017.

PALAIS DE JUSTICE DE PARIS, OCTOBRE 2017

«Abou Yussuff al-Faransi», alias Mohamed Merah, n’est pas dans le box des accusés de la cour d’assises spéciale. Il est mort sous les balles de snipers du RAID le 22 mars 2012, dans son appartement de Toulouse.

«Abou Yussuff al-Faransi»: c’est sous cette kounya qu’il a signé ses emails et ses attaques. Dans le vocabulaire djihadiste, la kounya est le surnom, le nom de guerre, l’identité qu’on utilise dans le groupe; celles des hommes commencent par Abou («père»), celles des femmes par Oum («mère»).

L'appartement où vivait Mohamed Merah à Toulouse, le 23 mars 2012, au lendemain de l'assaut lors duquel il a été tué. | AFP Photo / Pascal Pavani.

Le premier d'une nouvelle génération

Dans la djihadosphère 2017, branche Daech ou autres, «Abou Yussuff al-Faransi» est un héros. Pas juste pour son mode opératoire, sa mort ultra médiatisée et ses revendications, mais aussi parce que le petit caïd est le premier à avoir agi tel un combattant. Il surprend tout le monde et terrorise: il est le premier d’une nouvelle génération de terrorisme low-cost.

Comme me le disait une «sœur» sur la toile en septembre 2016, lors de nos investigations: «Mohamed, c’est le premier moudjahid, tu vois, c’est un exemple… » Pour une autre, «Mohamed est beau, il faisait des trucs de ouf». Un «frère» le citait quant à lui dans un texte mélangeant fausses références religieuses et propagande.

Ce 2 octobre 2017, alors que va débuter le procès du frère de Mohamed Merah et d’un ami qui lui aurait fourni une arme et un gilet par balle, sœurs et frères djihadistes, apprentis sérieux ou mythomanes, tous ces Oum et Abou qui adhèrent à l’idéologie terroriste ne prieront pas pour Imad Ibn Ziaten, 30 ans, militaire, sous-officier affecté au 1er régiment du train parachutiste, musulman lui aussi et assassiné par Merah.

Ils ne prieront pas non plus pour Abel Chennouf, 25 ans, militaire affecté au 17ᵉ régiment du génie parachutiste, musulman, assassiné.

Ni pour Mohamed Legouad, 23 ans, militaire affecté au 17ᵉ régiment du génie parachutiste, musulman, assassiné.

Rien pour Loïc Liber, 27 ans, militaire affecté au 17ᵉ régiment du génie parachutiste, blessé; Jonathan Sandler, 30 ans, enseignant, juif, assassiné; Gabriel Sandler, 3 ans, juif, assassiné; Arié Sandler, 6 ans, juif, assassiné; Myriam Monsonego, 7 ans, juive, assassinée ou pour Bryan Bijaoui, 14 ans, juif, blessé.

S'ils prient, ils prieront pour leur bourreau, «Abou Yussuff al-Faransi».

2017: on sait tous que la djihadosphère existe, qu’elle est la ligne de front de la lutte antiterroriste. Mais le 11 mars 2012, jour de la mort d'Imad Ibn Ziaten, on ne comprend pas. Le 15 mars, jour de la mort d’Abel Chennouf et de Mohamed Legouad, on ne comprend pas non plus. Le 19 mars, jour de la mort de Myriam Monsonego, Jonathan, Arié et Gabriel Sandler, non plus. Et le 21 mars, quand Abou Yussuff al-Faransi est enfin logé, on découvre Mohamed Merah, 23 ans, né à Toulouse, deux passeports –un français, un algérien– et un profil de délinquant multirécidiviste radicalisé.

Comprendre la pensée djihadiste

Ce matin du 2 octobre 2017, les magistrats de la cour spéciale vont-ils comprendre la pensée djihadiste, son système, son vocabulaire, ses modes opératoires, les méthodes pour passer à travers les radars avant l’action –téléphones, voyages, consoles de jeu, kounyas...?

J’attends mon badge journaliste pour entrer dans le palais, pas très loin du lieu où Inès Madani, 19 ans, est accusée d’avoir abandonné, le 4 septembre 2016, une voiture empruntée à son père, avec des bonbonnes de gaz dans le coffre. L’explosion n’aura pas lieu, coup de chance pour Paris.

Inès Madani avait elle aussi plusieurs kounyas sur la toile et, dans la vraie vie, un profil transparent: personne pour dénoncer son allégeance à Daech. Lorsqu'elle est arrêtée avec deux complices présumées, quatre jours après la découverte de la voiture, c’est un nouveau choc. La France comprend alors que même les femmes, même les filles sont susceptibles d’attaquer.

Comme Mohamed Merah, Inès Madani a revendiqué son acte. Lui prêtait allégeance à al-Qaida, elle à l’organisation État islamique –dans une lettre manuscrite rédigée juste avant de passer à l’action. Comme lui, Inès Madani déclare à l’époque avoir agi seule: «Je suis seule à agir et n’ai jamais eu de complice. J’ai menti et manipulé les personnes que vous aurez arrêté injustement, personne n’était au courant de mes intentions…» Lors de l’assaut du RAID en 2012, Mohamed Merah déclarait quant à lui: «Je me suis confié qu'à Allah […] Personne est au courant que ce soit dans ma famille ou ailleurs».

Une justice de professionnels

La justice française n’y croit pas. Pour Inès Madani, un procès viendra. Pour Mohamed Merah, c’est maintenant, cinq ans après les faits et avec un jury exclusivement professionnel. Des pros pour juger parce qu’en 1986, un jury populaire a fait face à trois membres du groupe terroriste Action Directe. Le procès symbole de l’époque tourne alors à la catastrophe. Pendant l’audience, l’un des accusés menace des jurés, qui se font porter pâles les uns après les autres. Résultat, le procès est reporté et un jury professionnel automatiquement institué pour les crimes de terrorisme.

Ce matin dans la salle Voltaire, personne n’est supposé faire pression sur le président et ses quatre assesseurs. Personne, sinon les médias et un dossier tentaculaire: 117 tomes de procédure, 232 parties civiles, 150 journalistes accrédités (environ), 23 avocats pour les parties civiles et 5 pour la défense.

Eric Dupond-Moretti, l'avocat d'Abdelkader Merah, entouré de journalistes à l'issue du procès au Palais de justice de Paris, le 2 novembre 2017. | Stéphane de Sakutin / AFP.

La salle Voltaire est l’une des plus grandes cours d’assises du palais. Lustres scintillants, murs en chêne massif, sept grandes fenêtres laissant quelques rayons de soleil entrer. Douze rangées de bancs en bois sont occupées par les parties civiles à gauche et les journalistes à droite. Les avocats, parties civiles et défense se font face. Derrière la défense, il y a un box vitré, celui des accusés.

C’est un peu après 10 heures qu’ils entrent. Ils: Abdelkader Merah, le grand-frère d’«Abou Yussuff al-Faransi», et Fettah Malki, un «ami» du quartier.

Abdelkader Merah, 35 ans, barbe, cheveux longs, queue de cheval, chemise blanche. Il est jugé pour participation à une association de malfaiteurs en vue de la préparation d’un crime, complicité d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste, complicité de tentative d’assassinat en relation avec une entreprise terroriste et vol en réunion en relation avec une entreprise terroriste. Il risque la perpétuité avec une période de sûreté de 30 ans.

Abdelkader Merah nie. Tout. En bloc. Je pense aux frères Kouachi, le petit et le grand: attaques de janvier 2015, les deux meurent. Je pense aux frères Abdeslam, le grand et le petit: attaques du 13 novembre 2015 à Paris et Saint-Denis, le grand meurt, le petit s’exfiltre. La radicalisation au sein de la fratrie est un élément clef dans la sphère terroriste en général et dans ce procès en particulier, au cours duquel Abdelkader va devoir expliquer sa relation avec son petit frère.

Un croquis d'Abdelkader Merah lors de son procès, réalisé le 20 octobre 2017. | Benoit Peyrucq / AFP.

À ses côtés, Fettah Malki, cheveux courts, survêtement. Il vient de la cité des Izards, comme les Merah. Lui n’appartient pas au cercle délinquant passé au djihadisme, c’est un délinquant tout court. À Mohamed Merah, il vend un pistolet-mitrailleur de marque Uzi et un gilet pare-balle. Peine encourue: 20 ans. Sa présence est un signal lancé par la justice française aux trafiquants d’armes: «Si tu vends à des terroristes, tu seras jugé comme un terroriste.»

Les nouveaux modes d'action du djihad

La djihadosphère sait que les trafiquants d’armes rechignent désormais à «travailler», alors toute sorte de modes d’emploi détaillent des attaques simples à mettre en oeuvre. Comme celle du 14 juillet à Nice: 86 morts, 434 blessés.

À Nice et ailleurs en France, en Allemagne, aux États-Unis, en Grande-Bretagne, en Suède, en Espagne: des dizaines et dizaines de morts à la voiture, aux camions, aux couteaux, aux marteaux.

Durant notre précédente enquête, nous avions rencontré une jeune fille, Iman. À 17 ans, son plan était de faire «comme Merah». Les armes seraient volées au père de sa complice, un chasseur. Six mois sur les réseaux sociaux de Daech et Iman avait basculé.

Iman sera elle aussi bientôt jugée, mais à la question «Qu’avez-vous à déclarer avant la délibération du jury?», Iman répondra: «L'arrestation m’a sauvé la vie.»

Abdelkader Merah, lui, que répondra-t-il? Le monde a changé. En 2012, l’examen de son matériel informatique laisse apparaître des enseignements sur le djihad, un djihad à l’époque où Daech n’existait pas encore. Aujourd’hui, pour les aspirants djihadistes, c’est Daech versus al-Qaida; l’organisation d’Oussama Ben Laden a même condamné certains actes perpétrés par Daech.

Son monde intime aussi a changé: certains de ses amis sont partis au Cham –la zone irako-syrienne– rejoindre les rangs de Daech, justement. Certains de ses amis sont suspectés dans des dossiers terroristes, d’autres sont restés à Toulouse, fichés S, assignés à résidence pendant l’état d’urgence parce que, disent-ils, «on est des proches de Kader, de Sabri ou des Clain…».

Les frères Clain ont chanté la revendication des attentats du 13 novembre 2015. Sabri Essid, fils du second époux de Zoulikha Aziri (la mère de la fratrie Merah), s’est mis en scène dans une vidéo de propagande avec son beau-fils, un gamin de 10 ans, où ils exécutent un otage accusé d’être un agent israélien. Sa petite sœur, Souad, est suspectée d’avoir tenté de rejoindre la Syrie avec ses enfants. Son époux religieux, lui, est revenu de Syrie en France. Il est incarcéré et sera jugé pendant ce procès à quelques salles d’audience de là.

Avoir des amis terroristes fait-il de toi un terroriste? Ici, la question est encore plus ténue: avoir un petit frère terroriste fait-il de toi un terroriste?

En cinq ans et des centaines d’heures d’interrogatoires et d’auditions, Abdelkader Merah n’a pas modifié sa version des faits: «Je n’étais pas au courant».

Le terrorisme avant Daech

Le monde a changé depuis qu’Abdelkader est incarcéré, mais lui va-t-il raconter son idéologie, son prosélytisme radical? Va-t-il raconter sa famille déchirée par la violence, sa hijra (départ en terres d’islam) en Égypte –avec la bande de Toulouse?

Là, sur le banc des journalistes, alors que j’observe les parties civiles prostrées et attentives, je me souviens d’une déclaration d’Abdelkader Merah face aux enquêteurs, en 2012, lors d’un interrogatoire: «Mon État, c’est l’État islamique. C’est Allah, mon État.» Provocation ou conviction?

En 2012, l’organisation État islamique n’existait pas. En 2017, l'expression «mon État, c’est l’État islamique» est un gimmick des manuels de propagande téléchargeables en ligne, appris par cœur par des gamines de 14 ans et autres apprentis kamikazes à qui l’on fait croire que le paradis des martyrs est l’unique issue.

Pour eux, la justice des hommes n’existe pas: la salle Voltaire n’a aucune emprise sur celui qui pense ainsi. Ici, dans cette salle, la vraie question est qui est vraiment Abdelkader Merah: que pense-t-il de la salle Voltaire?

Il est 10h30. Le président lui demande de se lever pour décliner son identité. Un premier micro ne fonctionne pas, le deuxième non plus, le troisième encore moins. Le président demande à Abdelkader Merah de revenir au premier micro, qui fonctionne désormais. Une première séquence à l’image de ce que sera ce procès: bordélique.

Marie Journaliste pour Slug News

Slug News Collectif de journalistes d'investigation

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