Culture

«I Am Not a Witch», bel enchantement

Temps de lecture : 2 min

Le premier long métrage de la réalisatrice Rungano Nyon bouscule avec élégance les certitudes, donnant à voir à travers le portrait d'une enfant mutique le pouvoir d'ensorcellement du cinéma.

Margaret Mulubwa dans «I am not a Witch»
Margaret Mulubwa dans «I am not a Witch»

Une seule chose est sûre: la petite fille du nom de Shula est une sorcière. Mais qu’est-ce qu’une sorcière? Une femme dotée de pouvoirs surnaturels, ou celle que d’autres veulent croire telle et qui n’a d’autre choix que de s’y conformer? Une personne atteinte de troubles que son entourage ne sait pas nommer autrement? Un bouc émissaire d’une communauté pour tenter d’évacuer ses problèmes? Une curiosité folklorique?

Tout le film se déploie sur l’incertitude sans fin de cette question. Où cela se passe-t-il? Voilà une autre question, à laquelle la réponse n’est pas plus simple. Le film se passe en Zambie (au sud du Congo, entre l’Angola et le Mozambique, un pays un peu plus grand que la France). Il se passe en Afrique.

Il se passe dans un monde de représentations, défini par les croyances et les peurs, les manipulations et les stratégies (ecclésiales, politiques, économiques) –donc partout, ici aussi. Une seule certitude, le premier long métrage de la réalisatrice Rungano Nyoni est très beau.

Du côté des femmes

L’élégance des plans est d’abord un peu suspecte. Entre images «documentaires» léchées et stylisation dont les spectateurs européens n’ont aucun moyen de savoir ce qu’elle emprunte à des rituels existants ou à une théâtralisation voulue, le regard hésite, rechigne à se laisser séduire.

Tant mieux. C’est une dimension de cette aventure où divers pouvoirs, dont aussi celui des vieilles femmes stigmatisées mais organisées en communauté, ou une gamine quasi mutique, ont leur «puissance d’agir».

L’impressionnante présence, à l’image, de cette petite fille (Margaret Mulubwa) et des figures féminines désignées comme sorcières, y contribue fortement.

Vous ne croyez pas aux sorcières? Vous avez tort (lisez Jeanne Favret-Saada et Isabelle Stengers). Vous croyez aux sorcières? Pas sûr que vous ayez raison. En Occident au XXIe siècle, les sorcières ont plutôt bonne presse. En Afrique aujourd’hui, on tue des femmes accusées de sorcellerie. Attendez avant de répondre.

Attendez d’avoir accompagné le parcours de Shula, des femmes attachées avec de longs rubans blancs pour ne pas qu’elles prennent leur envol (et assignées à un épuisant travail dans les champs), de la femme flic qui doit trancher entre d’irréconciliables et incommensurables références –la loi, le pouvoir des riches, la croyance des anciens, la volonté populaire.

Entre réalisme et folie

C’est ce cheminement incertain et troublant que construit la jeune cinéaste zambienne. Son film circule entre chronique ethnographie et conte magique, pamphlet politique consacré à la société dont elle est issue (et à celles qui, sur ce continent, lui ressemblent), et interrogation bien plus vaste.

On peut –on doit– être dérouté par cet assemblage fluide de folie et de réalisme, ce camion orange comme aurait pu le rêver Fellini, sur lequel les sorcières sont véhiculées, et les manigances on ne peut plus vraisemblables d’un politicien local.

La violence et l’alcool, la télévision et les cultures traditionnelles (les croyances, les pratiques, les plantations) sont de la partie, mais aussi des enchantements multiples. Certains, assurément, sont ceux du cinéma. D’autres…


I Am Not a Witch

De Rungano Nyoni

Avec Margaret Mulubwa, Henry B.J. Phiri, Nancy Mulilo

Sortie: le 27/12/2017

Séances

En savoir plus:

Jean-Michel Frodon Critique de cinéma

Newsletters

«Synonymes» à l'assaut d'une impossible identité

«Synonymes» à l'assaut d'une impossible identité

En force et en vitesse, le troisième long-métrage de Nadav Lapid déclenche une tempête burlesque dans le sillage d'un jeune Israélien exilé volontaire à Paris.

Les convives au grand débat à l'Élysée, accessoires à la mise en scène de Macron

Les convives au grand débat à l'Élysée, accessoires à la mise en scène de Macron

La rencontre organisée par le président rappelle les entretiens entre Diderot et Catherine de Russie où le penseur ne servait que de caution à une souveraine déterminée à n'en faire qu'à sa tête.

Plusieurs musées refusent les dons de la famille Sackler, propriétaire d'un laboratoire d'opioïdes

Plusieurs musées refusent les dons de la famille Sackler, propriétaire d'un laboratoire d'opioïdes

La firme produit notamment l'OxyContin, un anti-douleur surpuissant qui tuerait plus de cent personnes par jour aux États-Unis.

Newsletters