Histoire

C'est quoi cette mode des cheveux bleus (ou roses, mauve et verts)?

Aude Lorriaux, mis à jour le 03.01.2018 à 16 h 09

Les cheveux colorés en bleu, rose, rouge voire en arc-en-ciel se sont démocratisés. Mais cela n'a plus grand-chose à voir avec l'esprit punk-rock des années 1980 et 1990.

La chanteuse américaine Katy Perry au Grand palais à Paris en 2012. ALEXANDER KLEIN / AFP

La chanteuse américaine Katy Perry au Grand palais à Paris en 2012. ALEXANDER KLEIN / AFP

J’ai quelque chose à vous révéler. Oh, rien de bien honteux, non, pas du tout, mais quelque chose qui vous fera sans doute vous dire: «Tiens, mais c’est une originale celle-là.» Ou pas forcément, après tout. Plus forcément. J’ai eu, entre 1997 et 2000, les cheveux verts, pendant à peu près deux ans et demi. C’était un joli «vert tropical», disait la marque, que ma grand-mère, très traditionnelle et pas excentrique pour deux sous, a même fini par aimer. Peut-être qu’aujourd’hui, plus de 15 ans plus tard, elle n’aurait même pas l’idée de me taquiner avec ça, ou de me faire gentiment la morale –«Voyons, est-ce bien sérieux?». Car il semble que les cheveux colorés en couleurs vives et «non naturelles» sont de plus en plus fréquents.

A l’époque, quand je me teignais les cheveux, c’était marginal. J’étais quasiment la seule de mon lycée à avoir des cheveux d’une couleur qui n’existe pas naturellement, hormis quelques filles qui se mettaient du henné. J’habitais Poitiers, ça passait encore, on ne m’embêtait pas trop. Quand je suis allée en classe préparatoire à Paris, je suis carrément devenue une sorte d’ovni pour les jeunes adultes bien rangés du lycée prestigieux où j’ai fait mes études, où le caban noir était de rigueur (j’exagère à peine). Je vivais à l’internat, et il y avait régulièrement des gens qui frappaient à la porte de ma chambre en disant vouloir voir «la fille aux cheveux verts». Véridique. J’en ai eu marre, parce que je ne faisais pas ça pour me faire remarquer, et au bout de quelques mois j’ai arrêté cette petite fantaisie (Ma prof de philo, que j’adorais, me l’avait bien dit: «N’allez pas à Paris, vous allez perdre vos couleurs !»).

C’était un peu galère pour se procurer les fameuses fioles de liquide vert. Il n’y avait pas internet, à cette époque, ou quasiment pas. Les rares boutiques qui en vendaient importaient les produits d’Angleterre ou des États-Unis. J’avais trouvé une petite échoppe de musique alternative dans laquelle elles trônaient, à côté des CDs de Lush et de L7, des groupes de filles que j’aimais beaucoup, et dont certaines avaient précisément les cheveux rouges. C’était l’époque où Gwen Stefani chantait «Dont’ speak» et Kurt Cobain «Rape me», la tignasse en rose. Les couleurs n’étaient pas de très bonne qualité, elles déteignaient sur ma taie d’oreiller, si bien que je me suis toujours demandée si cela ne m’avait pas un peu bousillé les yeux (car au bout de quelques mois je ne pouvais plus mettre de lentilles de contact). Bref, c’était rock’n’roll, et il fallait vraiment le vouloir.

Voilà ce que j’écoutais à 12-13 ans, ça dépote non?

Les marques ont senti le filon

Aujourd'hui, tout ça a bien changé. On trouve du rouge, rose ou bleu à Monoprix. Et les adolescentes qui se teignent les cheveux sont loin d’être isolées dans leur lycée. Du moins à en croire les professionnels et expertes que j’ai interrogées, qui affirment tous et toutes que les cheveux colorés se sont démocratisés, à l’instar des tatouages. Un signe? On trouve sur Instagram plus de quatre millions de mots-dièse avec «bluehair» (cheveux bleus), idem pour «pinkhair» (cheveux roses) ou «denimhair» (cheveux couleur «denim», une autre nuance de bleu, inventée par Adam Reed). Hélas, «greenhair» (cheveux verts) est loin derrière, avec «seulement» un peu plus d’un million de mots-dièse (oui, oui, j’étais déçue).

Les marques ont senti le filon. À côté des enseignes militantes qui en vendent depuis des dizaines d’années comme Stargazer ou Manic Panic, les mastodontes L’Oréal et Schwarzkopf se sont engouffrées sur le marché. Cette dernière a lancé en 2016 une gamme de huit nuances . «Cette tendance se développe de plus en plus et nous avons surfé dessus», confie la cheffe de produit France de chez Schwarzkopf Professional, Julie Bon. L'Oréal a quant à elle commencé à développer ce qu’on appelle des «boosters» de couleurs flashy, c’est-à-dire des nuances qui s’ajoutent aux autres couleurs que le coiffeur utilise pour préparer ses produits, dès 2009. Et en 2016, ils ont lancé une gamme de sept couleurs flashys. Et vous saurez que le violet marche très fort chez Schwarzkopf, tandis que chez L'Oréal c’est le rose.

Conséquence logique de cette démocratisation, le profil des utilisateurs a changé. Alors qu’avant les adeptes des cheveux flashys se trouvaient beaucoup parmi les artistes, ou le monde du tatouage, il n’est pas impossible aujourd’hui de croiser une assistante de direction ou un cadre sup avec ce look. On trouve beaucoup d’amateurs de couleurs chez les joueurs de foot ou les fans de mangas.

«Il n’y a plus vraiment de profil type, c’est dédramatisé et accepté. Les "millenials" s’en sont emparés, et au travail on voit de plus en plus de filles avec un balayage rose ou bleu. Ça s’est complètement élargi», confirme Claire Le Bleis, directrice marketing à l’international des colorations de L’Oréal Professionnel.

La responsable de Manic Panic, qui tient un salon de coiffure dans le sud de la France, raconte avoir récemment fait «une mèche rose à une dame de 70 ans dont le mari était procureur». Pour elle, «il n’y a pas de classes sociales, ça touche tout le monde».

Un mouvement «vu à la télé»

On doit l’envolée de cette tendance certainement à l’influence de quelques stars qui ont osé les couleurs, comme les actrices de télévision Bella Thorne et Kylie Jenner. Lady Gaga a eu les cheveux jaunes, violet pastel avec les pointes en bleu, et elle a tenté un mélange de vert et d’orange. Rihanna a eu les cheveux rouges, roses, et même turquoises. À la manière d’un Picasso, Katy Perry a eu sa «période bleue» électrique, avant d'arborer un rose Barbie ultra-pétant, un violet et même (youpiiiii) un vert émeraude qui ressemble fort à celui que je portais. Et on pourrait encore citer, au rang des personnalités issues du monde de la musique, Nicki Minaj, Miley Cyrus ou encore Justin Bieber.

 

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Pas étonnant que le monde de la musique soit bien représenté, car c’est de là que tout est né. L’une des plus anciennes marques de colorations pour cheveux, Manic Panic, a été fondée il y a 40 ans par Tish et Snooky Bellomo, connues sous le nom de «Tish et Snooky», deux soeurs et chanteuses originaires de New-York, qui ont fait partie de Captain Beefheart avant de rejoindre le groupe Blondie. En 1977, qui marque pour les historiens l’année de naissance et d’explosion du punk, elles ouvrent dans la mégapole l’une des toutes premières boutiques de fringues et autres objets punks, à St. Mark’s Place. Les noms de leurs colorations pour cheveux ont d’ailleurs toujours des noms de chansons de rock: «Purple Haze» (de Jimi Hendrix), «Electric Banana» (d’après une chanson de Donovan), «Rockabilly Blue», «Rock ’N’ Roll Red», etc. Elles ont pas mal bénéficié de la notoriété de Cyndi Lauper, qui adorait repeindre ses cheveux en rose. Parce que flûte, lâchez-nous les baskets, «les filles veulent juste s’amuser», quoi.

 

Influence Instagram et marqueur de non-genre

Aujourd’hui, c’est moins le punk rock qui entraîne les filles à se transformer en arc en ciel sur pattes… qu’Instagram, qui a eu, selon Claire Le Bleis, «un énorme impact sur ces nuances là».

«Les réseaux sociaux ont contribué à diffuser le phénomène et à le rendre plus acceptable socialement parlant, et cela a encouragé les internautes à essayer de nouveaux styles», confirment les deux créatrices de Manic Panic, Tish et Snooky.

Au moment des festivals, d’Halloween, des fêtes de fin d’année, ou pendant l’été, fleurissent les hastags «bluehair» ou «pinkhair», et des  filles «trendy» à l'affût des nouvelles tendances se mettent à bombarder Instagram de photos d’elles en mode lampadaire. Bien loin de l’esprit punk des années 1980-1990…

Se colorer les cheveux n’a plus grand-chose d’un geste rebelle… quoi que. Certains hommes en profitent pour troubler le genre, en s’affichant avec des cheveux roses, une manière de faire la nique à la répartition binaire des rôles genrés, qui veut que le rose soit pour les filles et le bleu pour les garçons. Comme Cédric, qui tient le blog féministe Le Mecxpliqueur, qui raconte dans un épisode de l’excellent podcast Les couilles sur la table que ses cheveux roses étaient pour lui une manière de dire au monde qu’il ne se sentait «pas tout à fait viril, pas classiquement masculin».

N’allez pas pourtant en conclure que tous les hommes féministes ont les cheveux roses, et toutes les femmes féministes ont les cheveux bleus. C’est un cliché largement répandu par des personnes visiblement viscéralement antiféministes, dont certains s’amusent à fabriquer de faux comptes de femmes avec un tel look:

D’autres sont visiblement tombés dans le panneau, à l’image de ce twitto, et à tel point qu’il existe un post du forum jeuxvideos.com consacré à ce sujet.


Pour ma part, parmi tous les féministes que je connais, je n’en connais aucune qui a les cheveux bleus, ni même de couleur. (Et haters, prenez-en bien note: je n’étais pas féministe à l’âge où j’avais les cheveux verts). Le marketing soft et gentil de Schwarzkopf et de L'Oréal n’a pas grand chose à craindre. En matière de cheveux flashys, le punk rock a véritablement laissé la place aux fans de Rihanna, et les militants et militantes féministes sont encore loin de leur damer le pion.  

Aude Lorriaux
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Journaliste
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