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Ahed Tamimi, nouvelle icône de la résistance palestinienne ou reine de la provoc?

Temps de lecture : 6 min

Elle a été filmée en train de frapper deux soldats israéliens dans son village de Nabi Saleh, en Cisjordanie. Pour les Palestiniens, c’est une icône, pour les Israéliens, une faussaire.

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Ahed Tamimi comparaît devant un tribunal militaire israélien le 20 décembre 2017 l AHMAD GHARABLI / AFP

Depuis lundi 18 décembre, le visage d’une jeune adolescente passe en boucle dans tous les médias israéliens et palestiniens. Dans une vidéo devenue virale, Ahed, 16 ans, et sa cousine Nor Naji, 20 ans s’en prennent à deux soldats israéliens. Elles provoquent, bousculent, donnent des coups de pieds. L’ultime affront viendra d’Ahed qui gifle l’un des soldats. Il reste impassible.

La vidéo a été filmée le vendredi précédent suite à un incident est intervenu en marge d’échauffourées à Nabi Salah. Ce jour-là, dans ce village situé à 20 kilomètres au nord de Ramallah, 200 Palestiniens affrontent les soldats de l'armée israélienne, à grand renfort de jets de pierres. Mardi 19 décembre, Ahed Tamimi et sa mère ont été placées en garde à vue. Le lendemain, Nor Naji Tamimi a, à son tour, été arrêtée par les forces israéliennes.

Une affaire de famille

Difficile de démêler le vrai du faux dans cette guerre d’images à laquelle Israéliens et Palestiniens se prêtent volontiers et dans laquelle Ahed Tamimi est loin d’être un quelconque pion. Cet incident n’aurait pas marqué autant les esprits si Ahed ne venait pas d’une famille bien connue des Israéliens. Longues boucles blondes, yeux bleu azur, avec son look d’européenne, Ahed détonne. Elle est bien loin des stéréotypes que l’opinion internationale se fait d’une adolescente vivant à quelques encablures de Ramallah. Pourtant, ce visage est familier: la jeune fille n’en est pas à sa première apparition médiatique. Chez les Tamimi, tout le monde proteste et résiste. Son père Bassem, 50 ans, est connu pour sa carrière d’activiste, accumulant manifestations et arrestations depuis son plus jeune âge. Lors d'un entretien qu'il nous a accordé, il assène : «Ce n’est pas de la résistance, c’est une profession de foi.»

Comme son père, Ahed manifeste, provoque ouvertement. En 2012, âgée d’à peine 11 ans, son image fait le tour des médias dans le monde entier. Devant un soldat israélien, elle brandit le poing, menaçante. «Je suis plus forte que n’importe lequel de tes soldats», criait-elle alors au visage d’un homme en uniforme qui peinait à dissimuler son sourire devant cette blondinette haute comme trois pommes. Dans un sujet de France 2, on voit la petite fille attendre l’arrivée de la caméra pour s’en prendre au soldat.

Preuve qu’elle maîtrise les codes de la mise en scène. Qu’importe, Ahed est la nouvelle héroïne palestinienne, celle qui n’a peur de rien, ni de personne. Cet acte de bravoure face à l’occupant lui vaut le privilège d’être reçue par Recep Tayyip Erdogan, alors Premier ministre turc. Elle n’en a cure.

«N’importe quel palestinien vaut deux Erdogan, dit-elle face aux caméras de France 2, car on se bat pour notre terre.»

Trois ans plus tard, en 2015, la jeune fille revient sur le devant de la scène. Poings levés et cheveux blonds en bataille, elle tente de libérer son jeune frère arrêté par un soldat israélien et suspecté d'avoir jeté des pierres en direction de l’armée. Il est difficile de croire qu’Ahed simule son engagement pour la cause palestinienne: elle est de toutes les batailles. Tantôt brandissant un drapeau palestinien, tantôt menant un groupe d’enfants lors de protestations, à l’image de son père qui avait organisé la manifestation qui a précédé son arrestation. Pour Yousef Munayyer, directeur général de l’ONG U S Campaign for Palestinian Rights:

«Les Tamimi ont toujours été en première ligne de la résistance contre l’occupation militaire israélienne. Leur village a été colonisé de manière illégale et les soldats israéliens sont les garants de ce processus de vol.»

Face à cette situation, la famille Tamimi dans son ensemble s’est lancée dans la résistance. L’oncle d’Ahed Tamimi, Bilal, détient l’agence de presse Tamimi Press qui diffuse régulièrement les vidéos de la jeune fille. Trois jours après l’arrestation de sa fille, Bassem, son père, est mitigé. Il confie osciller «entre tristesse, colère et angoisse». Pour autant, il se gonfle d’orgueil:

«Je me dois d’encourager ma fille à être forte, elle est notre symbole. Nous ne pouvons pas baisser les bras car nous avons besoin d’une jeune génération qui se batte pour libérer nos terres», dit-il d’une voix voilée.

Quand nous l’interrogeons sur son passé, Bassem Tamimi énumère: prison, torture, tirs… Tout ce que sa famille a subi depuis plusieurs décennies. Mais il ne déroge pas à une chose:

«Ma fille n’est pas une petite écervelée, sur la vidéo, elle ne s’est pas énervée pour rien. Elle résiste car elle ne sait rien faire d’autre, se défend-t-il. Quelles sont nos options? Nous avons un rêve: la liberté.»

À l’évocation des israéliens, la voix se durcit, le ton change. «Ce qu’ils feront et où ils iront quand nous aurons récupéré notre pays, ce n’est pas mon problème.»

Une question de point de vue

Pour comprendre l’impact de l’histoire d’Ahed Tamimi, il faut se replacer dans le contexte israélo-palestinien actuel, plus tendu que jamais en ce mois de décembre 2017. Nous sommes le mercredi 6 décembre 2017 et le 45e président des États-Unis, Donald Trump vient de prendre une décision historique qui marquera son mandat mais surtout la situation proche-orientale. Jérusalem est dorénavant reconnue comme capitale d’Israël, enterrant définitivement les maigres espoirs palestiniens dans la région. Le monde retient son souffle craignant un embrasement immédiat. La colère palestinienne est palpable alors qu’Israël se prépare au pire.

Les jours qui suivent, les médias internationaux, et notamment français, en font leurs gros titres, évoquant une poudrière ou, comme Libération dans son édition du 7 décembre, une Jérusalem, «au bord du gouffre». Dans les faits, les manifestations de violence se révèlent moins importantes que redoutées. Mais l’affaire Tamimi suffit à enflammer le gouvernement israélien. «Elles doivent finir leurs vies en prison», a déclaré Naftali Bennett, ministre de l'Éducation, ouvertement de droite. «Ceux qui ont fait du mal à nos soldats aujourd’hui seront arrêtés cette nuit», avait ainsi tweeté le ministre de la Défense, Avigdor Liberman.

Cette histoire ne pourrait pas mieux illustrer l’expression «deux faces d’une même pièce». Si, d’un côté, Ahed Tamimi est le nouveau visage de la résistance palestinienne, pour les Israéliens, le son de cloche est très différent. Leur regard se pose sur les soldats. On peut alors s’interroger: pourquoi Ahed, à la force seule de ses poings, agite bien plus Israël que n’importe quel Palestinien qui attaquerait un militaire avec un couteau?

Après avoir rédigé une longue analyse sur le site de Haaretz, l’un des plus grands quotidiens nationaux positionné à gauche, le journaliste Anshel Pfeiffer, contacté par téléphone nous le confirme:

«Ahed Tamimi n’est en rien un symbole, en Israël. Quand les soldats de Tsahal sont humiliés, c’est toute la société qui est humiliée. Les Israéliens ne se demandent pas "Qui est cette fille?", elle n’est pas une icône de la résistance. Le symbole, c’est l’humiliation des soldats. Voilà pourquoi les images ont fait le tour du pays.»

Et de conclure:

«Notre armée est la fierté nationale. Elle est intouchable. La seule chose incompréhensible, c’est que Tsahal pense toujours que diffuser ce genre d’images va les faire aimer par l’opinion internationale.»

C’est loin d’être l’avis de Bassem Tamimi. Pour lui, l’immobilisme de Tsahal a une autre explication: «Les soldats ne réagissent pas car sont ils choqués qu’une jeune fille se batte, certainement pas par moralité.»

Depuis l’incident, le hashtag #FreeAhedTamimi pullule sur les réseaux sociaux. Ahed est devenue le nouvel étendard de toute une jeune génération de résistants. Icône activiste d’un côté, actrice provoc’ et manipulée de l’autre. Les avis divergent. Les partisans de la cause palestinienne l’encensent, ses détracteurs l’accusent d’avoir orchestré cet affrontement. Ahed Tamimi risque sept ans de prison.

Sarah Koskievic Journaliste basée à Tel Aviv

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