Tech & internet

L'Unabomber, un bien sinistre visionnaire

Temps de lecture : 5 min

Sortie au début du mois sur Netflix, la série «Manhunt: Unabomber» retrace la recherche par la police du terroriste américain Ted Kaczynski. Un terroriste qui, entre deux délires paranoïaques, livrait une analyse plutôt bien pensée sur la technologie.

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Theodore Kaczynski, connu comme l'Unabomber | Federal Bureau of Investigation via Wikimedia Commons CC License by

En ce moment, on accuse internet de tous les maux. Si on classe ces critiques, en gros on a:

• Les réseaux sociaux rendent les gens malheureux. À ce sujet, l’autocritique que Facebook vient de publier vaut son pesant de coton hydrophile. C’est comme s’ils se flagellaient à coup de plumes d’oisillons. En gros, le problème de Facebook selon Facebook, c’est que regarder leur fil d’actualité passivement rend les utilisateurs malheureux. Ce qu’il faut, c’est qu’ils interagissent davantage. Il faut qu’ils postent plus pour être plus heureux!

• Les réseaux sociaux propagent des fake news (et des moteurs de recherche participent à nous enfermer dans une bulle qui nous conforte dans nos opinions).

• Les réseaux sociaux tolèrent le harcèlement et la violence (antisémitisme, sexisme, homophobie, racisme et tutti quanti).

• La plupart des sites récupèrent nos données de navigation et possèdent donc un nombre d’informations inquiétant sur nous, ce qui donne naissance à une sorte de Big Brother version commerciale. On donne à des entreprises privées un pouvoir qu’on refuserait de donner à un gouvernement (avec le problème du consentement par défaut, etc.).

• L’usage intensif du numérique perturbe le fonctionnement humain. Je regroupe là-dedans des sujets divers: problème d’ordre physique (baisse des activités sportives), d’ordre cognitif (diminution de nos capacités de concentration) ou plus existentiel (perte de sens, notamment dans les emplois qui sont nés avec le développement du numérique).

C’est forcément très schématique, chacune de ces critiques mériterait un article en elle-même.

Le terroriste aux colis piégés

Interrogé sur France Inter, Dominique Cardon faisait un constat plus nuancé. On est dans une période où on oublie un peu vite tout ce qu’internet nous apporte de positif (dans le même esprit, il y a cette très bonne interview de Romain Badouard). Puisqu’internet n’a pas sauvé le monde, on le brûle en place publique. L’un des problèmes c’est aussi de faire le raccourci: Internet = Google Apple Facebook Amazon.

J’en étais là de mes réflexions quand, l’autre jour, je suis tombée sur un génial article de Motherboard. Il raconte la vie de Unabomber. Vous vous souvenez de ce type?



Un paranoïaque qui vivait dans une cabane sans eau courante ni électricité et qui a envoyé des colis piégés de 1978 à 1995, colis qui ont quand même tué trois personnes. Il a été arrêté en 1996.

De son vrai nom Ted Kaczynski, il avait été un enfant surdoué, diplômé de Harvard, mathématicien brillant et puis, à cause de quelques légers problèmes d’adaptation à la société, il avait tout abandonné pour partir vivre dans sa cabane en bois dans le Montana. Il y était bien. Pendant cinq ans. Jusqu’au moment où la «civilisation» l’a rattrapé. On a décidé de construire une route dans sa forêt, et voilà que les tronçonneuses et les hélicoptères débarquèrent. Il a tenté de saboter le chantier, en vain.

Ted Kaczynski décida alors que c’était inacceptable et qu’il allait agir plus globalement. Il a commencé à envoyer des colis piégés à des gens qu’il ne connaissait pas, mais qui représentaient l’évolution honnie de la société: des chercheurs en électronique, des vendeurs d’ordinateurs, etc. Il était très précautionneux et le FBI ne parvenait pas à l’identifier (pour coller les timbres sur les colis, par exemple, il utilisait un mélange d’eau salée et d’huile de soja).



Son erreur –à part d’avoir recours au terrorisme, on est d’accord– se produit en 1995. Il exige des journaux qu’ils publient son manifeste pour expliquer ses actions, en échange de quoi il s’engage à cesser ses attentats. Les journaux acceptent et là, son petit frère David reconnait le style et la pensée de Ted. Il contacte le FBI. Direction prison.


La couverture du livre qu'écrira plus tard le petit frère.

Une critique pas si bête du progrès technologique

Or que trouve-t-on dans le texte de Unabomber? Ça s’intitule La société industrielle et son avenir, et outre des délires pro-eugénistes et des attaques contre les féministes (oui, déjà), les anti-racistes (oui, déjà), la lutte contre l’homophobie (tiens donc), bref tous ceux qu’il appelle le camp des progressistes, on trouve ce genre d’analyses (attention, ce texte date de 1995):

«L'immense puissance sociale de la technologie vient aussi de ce que, à l'intérieur d'une société donnée, le progrès technologique avance dans une seule et unique direction, et qu'il ne peut y avoir de retour en arrière. Une fois qu'une innovation technologique a été introduite, les gens en deviennent généralement dépendants, jusqu'à ce qu'elle soit remplacée par l'innovation suivante. Et ce n'est pas seulement chaque individu qui en devient dépendant, mais plus encore le système dans son entier (imaginez seulement ce que deviendrait le système actuel si les ordinateurs étaient supprimés). Le système ne peut donc avancer que dans une seule et unique direction: toujours plus de technologie. La technologie fait sans cesse reculer la liberté. [...]

La technologie avance à grands pas et menace la liberté de multiples façons à la fois (surpopulation, lois et décrets, dépendance accrue des individus vis-à-vis des grandes organisations, techniques de propagande et de manipulation psychologique, recherche génétique, envahissement de la vie privée par les appareils de surveillance et les ordinateurs, etc.). Parer à une seule de ces menaces pour la liberté demanderait dans chaque cas une lutte sociale de longue haleine. La multiplicité des nouvelles atteintes à la liberté et la rapidité avec laquelle elles se produisent submergent ceux qui veulent la défendre; ils se résignent et abandonnent toute résistance. Il est vain de vouloir combattre chaque menace séparément. On ne peut espérer vaincre qu'en combattant le système technologique dans son entier; mais il s'agit alors d'une révolution, non d'une réforme.»

A l’époque, j’étais ado, je portais des jeans troués, j’avais les cheveux rouge et Unabomber était un peu une source de fascination, mais surtout un bon sujet de blagues.
Et pour cause, la plupart d’entre nous n’avait pas d’ordinateur chez eux.

En 2017, la mode des jeans troués est revenue et si je vous avais posté ce texte en disant qu’il était d’un éminent intellectuel qui venait de donner une interview dans le New York Times, je pense que ça passait tranquille (je ne l’ai pas fait parce que personnellement, j’aime pas trop quand on me fait des trucs comme ça). Les critiques actuelles contre les GAFA sont pour la plupart de l’ordre de la réforme nécessaire, de la «lutte sociale de longue haleine» qu’on va devoir mener au cas par cas. Le problème étant que si la plupart d’entre nous sommes d’accord, à peu près personne n’est prêt à les mener. Mais il est de moins en moins exclu que certains choisissent de combattre le système technologique dans son entier, comme à Grenoble en novembre dernier.

Sur ce, je me permets de vous souhaiter de joyeuses fêtes et vous laisse emballer tranquillement les différents objets connectés que nous offrirons à nos proches.

Ce texte est paru dans la newsletter hebdomadaire de Titiou Lecoq. Pour vous abonner c'est ici. Pour la lire en entier:

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