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Le ralentissement délibéré des anciens iPhone n'est pas de l'obsolescence programmée

Temps de lecture : 6 min

Limiter la puissance de ses téléphone n'est pas illégal –alors pourquoi ont-ils tenté de le cacher?

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Apple Store de Shangaï, le 16 septembre 2016. | Johannes Eisele / AFP

Vous vous en doutiez peut-être; si oui, alors les faits viennent de vous donner raison. Après des années de spéculation et de théories du complot, Apple a fini par admettre qu’il bridait les processeurs des anciens iPhone à certaines étapes de leurs cycles de vie –mais probablement pas pour les raisons malfaisantes imaginées par les plus cyniques.

La théorie de «l’obsolescence programmée» a été avancée par des médias très différents (depuis le New York Times jusqu’à la série Unbreakable Kimmy Schmidt). Elle consiste à penser qu’Apple ralentit intentionnellement les iPhone vieillissants à chaque fois qu’une nouvelle machine ou qu’un nouveau système d’exploitation voit le jour –et ce pour pousser les consommateurs à acquérir la nouvelle mouture. Le site Snopes à récemment tordu le cou à ces rumeurs, les qualifiants de «pièges à clics vieux de plusieurs années». Et les blogueurs Apple les plus réputés descendent cette théorie en flammes depuis bien longtemps –non sans une certaine exaspération.

Les adeptes de la théorie du complot se sont peut-être trompés sur les motivations d’Apple (leurs soupçons pourraient toutefois comporter une parcelle de vérité –difficile d’en avoir le cœur net). Une chose est désormais sûre: ils avaient raison sur un point. Et si la réputation d’Apple doit en pâtir, la firme à la pomme ne pourra s’en prendre qu’à elle-même.

La révélation est venue sous la forme d’une analyse réalisée avec Geekbench, un outil permettant de mesurer les performances des processeurs informatiques. Dans un récent billet de blog, John Bool, co-fondateur de Primate Labs, a montré que les scores Geekbench des anciens iPhone avaient tendance à baisser sur les nouveaux systèmes d’exploitation. Ainsi, les utilisateurs d’iPhone 6S tournant sous iOS 10.2.0 disposaient tous de la même vitesse de processeur ; mais sous iOS 10.2.1 et au-delà, l’outil enregistrait des vitesses bien moins élevées sur de nombreux appareils. Les processeurs des utilisateurs d’iPhone 7 ont tous constaté des vitesses de pointe relativement similaires sous iOS 10.2.0, 10.2.1 et même 11.1.2 –mais une fois atteinte l’étape 11.2.0, certains iPhone 7 présentent eux aussi des scores plus faibles.

Oui, c'est clairement plus lent

Poole a dressé un bilan de la situation avec l’aide d’un utilisateur de Reddit. Depuis deux ans environ, des propriétaires d’iPhone font état d’arrêts brutaux d’appareils affichant pourtant une batterie partiellement remplie. Ce n’était pas particulièrement surprenant, dans la mesure où les batteries lithium-ion ont tendance à souffrir du froid et à se dégrader avec l’âge. Apple a abordé la question des «arrêts inattendus» en février dernier, via un patch incorporé dans les systèmes d’exploitation 10.2.1 (et ses versions supérieures), qui permettrait de résoudre le problème dans 80% des cas. Mais la firme de Cupertino a omis d’expliquer le fonctionnement du patch en question.

Nous savons désormais qu’Apple a résolu le problème en limitant la performance de pointe des téléphones à partir d’un certain niveau de détérioration de la batterie. Si l’on en croit la marque à la pomme, cette mesure n’aurait pas pour effet de brider ou de ralentir les vieux téléphones: elle «lisserait» simplement les brusques pics de puissance pour prévenir le crash de la batterie et l’arrêt du téléphone. Apple a révélé cette information en répondant au billet de Poole:

«Notre but est d’offrir la meilleure expérience possible à nos clients, ce qui inclut le fait de prolonger la durée de vie de leurs appareils. Avec le temps, les batteries au lithium-ion deviennent de moins en moins capables de répondre à un pic de puissance dans le froid, quand la charge est faible ou quand elles vieillissent. Il est alors possible que l’appareil s’éteigne pour protéger ses composants internes.

L’année dernière, nous avons sorti une fonctionnalité (pour les iPhone 6, iPhone 6s et iPhone SE) chargée de lisser les pics de puissance instantanés –et ce seulement lorsqu’il est nécessaire de prévenir un arrêt non désiré de l’appareil. Nous avons étendu cette fonctionnalité aux iPhone 7 avec iOS 11.2 et nous comptons la porter sur d’autres appareils à l’avenir.»

Si l’on part du principe que l’explication d’Apple est vraie –et cela pourrait bien être le cas– c’est loin d’être un cas d’obsolescence programmée. Au contraire: ce serait un moyen de contrer un problème potentiellement gênant touchant les vieux iPhones et de prolonger leur durée de vie. Pour autant, Apple ne mérite pas notre indulgence aveugle. Poole a identifié le problème:

«Si la baisse de performance est due à la mesure "anti-arrêts soudains", alors les utilisateurs sont confrontés à des performances réduites sans avertissement. Dans l’esprit des utilisateurs, soit un appareil fonctionne parfaitement, soit la performance est réduite et ils reçoivent une notification les informant que leur téléphone est en mode consommation réduite. Cette mesure crée un troisième état inattendu. Cet état est institué pour masquer une déficience de la batterie, mais les utilisateurs pourraient penser que ce ralentissement est dû à la performance du processeur, et non à celle de la batterie; or c’est la déficience de cette dernière qui ralenti le processeur. Par ailleurs, cette mesure conduit certains utilisateurs à penser: "mon téléphone est trop lent, je devrais le remplacer", et non "mon téléphone est trop lent, je devrais remplacer la batterie". Cela va certainement renforcer la théorie de «l’obsolescence programmée.»

Excellents en tech, nuls en comm

Autrement dit, le problème est dû au manque de transparence d’Apple. La firme parle rarement aux médias et au grand public (en dehors de ses propres événements promotionnels savamment orchestrés) et ce même lorsqu’il s’agit de répondre aux questions légitimes de ses clients. Cette politique constitue un terreau fertile pour nombre de théorie du complot. Dans ce cas précis, la marque à la pomme a laissé faire les nombreux partisans et apologistes qu’elle compte dans les médias et dans le secteur technologique. Pendant près d’un an, ces derniers ont rejeté –non sans assurance– les théories entourant les baisses de régime de l’iPhone. Puis la marque s’est vue contrainte d’admettre que ces rumeurs étaient en partie fondées. Voilà qui devrait entamer la crédibilité de la firme et de ceux qui la défendent mordicus. La confiance qu’elle avait su inspirer à ses clients pourrait elle aussi s’éroder quelque peu: on peut en effet considérer qu’ils ont été trompés par omission –par ailleurs, il a fallu attendre que Geekbench prenne Apple la main dans le sac pour que la firme daigne leur donner des explications. (À l’heure où j’écris ces lignes, elle n’a d’ailleurs toujours pas répondu à mes questions et à mes demandes de confirmation, comme à son habitude).

Cette affaire servira peut-être d’avertissement à la firme de Cupertino; peut-être comprendra-t-elle enfin que la transparence vaut parfois mieux que la culture du secret. En revanche, du côté des blogs consacrés à Apple, c’est une toute autre histoire: à en croire plusieurs bloggeurs célèbres, le problème n’en serait pas un, et dans cette histoire la marque à la pomme serait la véritable victime. John Gruber, qui tient le blog Daring Fireball, lui a d’ailleurs témoigné de la sympathie: «En gros, Apple est dans l’impasse, c’est un piège, quoi qu’ils fassent, on leur reprochera toujours d’avoir tort.» Même son de cloche du côté du directeur de The Verge, qui s’est exprimé sur Twitter («Avis polémique: Apple n’a pas démérité dans cette affaire»). Il faut certes reconnaître que ces défenseurs de la marque californienne ont eux-mêmes reconnu qu’Apple n’avait pas fait de son mieux côté communication.

Au-delà des questions d’image, l’affaire confirme avant tout un fait d’importance: les iPhone se détériorent avec le temps –et cette détérioration est relativement rapide lorsqu’on songe à leurs prix élevés. Qu’elle soit programmée ou non, l’obsolescence est bel et bien réelle. C’est là une réalité qu’Apple aurait dû nous communiquer bien plus tôt, en nous épargnant la stratégie de l’écran de fumée.

Will Oremus Journaliste

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