France

Pendant les fêtes, Gérard Collomb ne fait aucun cadeau aux migrants

Temps de lecture : 6 min

Alors qu'arrivent les semaines les plus symboliques de l'année, le gouvernement a décidé de compliquer considérablement la vie des migrants.

Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb à la Rochelle, le 28 octobre 2017 | Xavier Leoty / AFP
Le ministre de l'Intérieur Gérard Collomb à la Rochelle, le 28 octobre 2017 | Xavier Leoty / AFP

Emmanuel Macron avait promis. Il s’était engagé à «loger tout le monde dignement». «Je ne veux plus d’ici la fin de l’année avoir des femmes et des hommes dans les rues, dans les bois, ou perdus», avait-il déclaré, dans un discours consacré, le 27 juillet, aux bouleversements à venir de la politique migratoire de la France. Pari perdu, évidemment. L’engagement était présomptueux.

Des immigrés «perdus», «dans les rues, dans les bois», il en reste, forcément. Sans abri, ou alors, protégés des intempéries, à l’approche de Noël, par les plus désespérés des abris. Sous les ponts des villes, dans les salles des pas perdus des gares. Là où l’obscurité est la plus dense, au plus loin possible, surtout, des patrouilles de police. Avec ces journées de l’Avent, rappelés par l’humanisme laïc ou par la foi religieuse à nos obligations de solidarité, nous allons nous surprendre à les chercher des yeux, dans les recoins.

Ils seraient au moins 800 à Paris, selon l’association Emmaüs, à tenter de trouver tout autour de la porte de la Chapelle, quelques mètres carrés de trottoir encore libres pour y dresser leurs tentes. Difficile: à Paris, «Ville lumière», qui irradie particulièrement en ces soirées d’avant les fêtes, les terre-pleins centraux des boulevards menant à la Chapelle ont été grillagés, on a déposé d’énormes blocs de pierre sur le sol pour éloigner les clandestins. Sur un gros caillou, cette inscription: «En mémoire de ceux qui ne sont pas arrivés».

Dispositif anti sans-abris, à Paris, le 6 décembre 2017 | Jacques Demarthon / AFP

Comme à Calais ou à Metz, où convergent de nombreux déboutés du droit d’asile en Allemagne, les patrouilles de CRS crèvent les tentes de fortune et ramassent les sacs de couchage, au point que les grandes ONG caritatives apposent désormais leurs logos sur le matériel de survie qu’elles distribuent, pour être en mesure de porter plainte pour vol ou destruction contre l’État.

Dans le Briançonnais, les fortes chutes de neige des dernières semaines n’ont pas enrayé le flux absurde des Africains qui tentent toujours de franchir le Col de l’Échelle (1762 mètres), à 30 kilomètres de la frontière italienne, dans l’espoir de gagner, de l’autre côté, le village de Névache. Dix fois, ils ont été refoulés aux postes de douane, sur la côte, ou appréhendés dans les trains pour Nice, et systématiquement éconduits, alors, ils forcent la chance, sans équipement, sur les pentes, en prenant tous les risques.

Un renverserment brutal de la politique migratoire

Ces femmes, ces hommes, ces mineurs isolés, auxquels le président de la République avait promis un lit, au moins un bol de soupe et une source de chaleur, pour la fin de l’année, sont ceux qui, en droit, sont les moins habilités à s’approcher de la lumière. «Sans papiers» déjà recherchés en vue d’une expulsion, déboutés, après l’ultime confirmation d’un tribunal, ou encore «dublinés», c’est à dire ayant déjà déposé une demande d’asile dans un autre pays, ils se savent bons pour être ramassés par les patrouilles de police.

Ils sont sans illusion sur la nouvelle politique migratoire édictée par le chef de l’Etat, et appliquée sans nuances excessives par le très laconique ministre de l’intérieur, Gérard Collomb, depuis des mois. Le pays rompt avec l’usage, entre laxisme administratif et progressisme conscient, qui depuis quarante ans laissait, chaque année, quelques dizaines de milliers de migrants économiques clandestins s’accrocher comme ils le pouvaient au pays de cocagne, sans que l’Etat ne s’obsède des «reconduites à la frontière».

Curieusement, ce renversement brutal de la politique migratoire, selon Emmanuel Macron, vient même de connaître un nouveau perfectionnement. En ces nuits de décembre, le ministère de l’Intérieur choisit de violer, au moins dans l’esprit, le principe intangible du «sanctuaire», cette belle idée que la République a reprise de l’Eglise augustienne, au Moyen-Âge. Il est des lieux, églises, hier, centres d’hébergement, aujourd’hui, qui doivent demeurer inatteignables aux poursuites, même motivées. «Le droit d’asile doit être offert à tous, écrivait Saint-Augustin, qui, en 419, était allé arracher l’indulgence impériale pour des brigands réfugiés, à Carthage, dans l’église voisine; justes et injustes, bons et méchants, innocents ou coupables».

«Un renoncement sans précédent aux valeurs et aux traditions humanistes»

Or, dans une circulaire du 12 décembre, le ministère de l’Intérieur enjoint aux préfets d’envoyer dans les centres d’accueil des missions administratives chargées de procéder au tri des immigrés présents. Évidemment, d’en faire évacuer les clandestins, et de les diriger vers les centres de rétention. Immédiatement, ou au lendemain des fêtes, imagine-t-on… Inutile, dès lors, de se demander pourquoi il y a, à l’approche du réveillon de Noël, tant d’immigrés dehors. Ils ont peur d’approcher des centres d’hébergement, ou les ont déjà quittés, avant l’arrivée de la police. Voilà comment le ministère compromet, en la ridiculisant, la promesse du chef de l’État, et ce, durant les semaines les plus symboliques de l’année. Quand revient un certain esprit, dit-de Noël, de piété ou de compassion. De souci de l’autre.

Quand des dizaines de milliers de bougies, derrière les fenêtres des maisons, sont allumées pour que le voyageur ne se perde plus. Quand les portes des églises restent ouvertes pour inciter l’indigent à entrer. Quand une tradition, en Provence, veut que «les 13 desserts» (noix, fruits confits, amandes etc) soient disposés, durant la nuit de Noël, sur une fenêtre, pour permettre à l’affamé de se rassasier. Quand des familles continuent de placer, à la table du réveillon, une assiette et une chaise vide pour l’étranger qui viendrait à passer

L’insigne maladresse du ministère, qui vient ponctuer les premiers mois de cette «immigration-année zéro», a précipité les réactions d’hostilité des grandes ONG, souvent en charge de la gestion des centres, et de tous les milieux sensibles au sort fait, en France, aux migrants. Reçues ce 21 décembre par le Premier ministre, les associations caritatives exigent le retrait de la circulaire du 12 décembre, et d’une manière plus générale, l’adoucissement du projet de loi sur l’immigration, qui devrait être étudié par l’Assemblée nationale, au printemps. Dans une démarche commune, le Secours catholique et la Fédération de l’Entraide Protestante condamnent «un renoncement sans précédent aux valeurs et aux traditions humanistes».

Multiplication des initiatives en faveur des migrants

Déjà, Matignon a renoncé à l’une des mesures du projet gouvernemental, la notion de «pays tiers sûr», qui aurait permis à la France de refuser d’accorder un statut à tout migrant ayant traversé l’un de ces pays «sûrs». Outre le fait qu’on aurait pu objecter à l’État que la Turquie, par exemple, aurait pu se retrouver au compte de ces pays, la notion même avait toute chance d’être déclarée non constitutionnelle.

Est-ce la période de l’année? Les associations ont retrouvé, ces dernières semaines, une ardeur combative qu’elles avaient peut-être un peu perdue, ces dernières années, à force de se sentir mises en minorité par cette majorité de Français que les sondages assurent être opposée à la présence de plus d’immigrés sur le sol national –données qui, évidemment, ont conditionné la politique de MM. Macron et Collomb. Un peu partout, sur le territoire, sont lancées, à l’approche des fêtes de fin d’année, des platesformes et des forums d’initiatives en faveur des migrants, du réseau Sursaut, qui recense 1.000 initiatives locales, à SOS Alpes Solidaire, en passant par France Bénévolat, le réseau d’éducation sans frontière (RESF) ou encore les Réveillons de solidarité.

Minoritaires? Sûrement, sinon Gérard Collomb se montrerait plus prudent, mais fortes, ces associations et aventures solidaires, de valeurs essentielles, revenues dans l’actualité, en décembre. Les égoïsmes environnants, du peuple ou des pouvoirs publics, ne peuvent pas empêcher qu’elles soient rappelées au premier de ceux qui sont en charge d’elles. L’esprit humanitaire, la Convention européenne sur le droit d’asile, les préceptes du Conseil National de la Résistance…, et toutes les raisons qui ont fait de la France, il y a peu encore, la première patrie des droits de l’homme. Même si ce label ne paraît plus honorer ceux auxquels il a échu.

Philippe Boggio

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