Histoire

Les heures pas assez sombres de notre histoire

Antoine Leclerc-Mougne et Stylist, mis à jour le 23.12.2017 à 16 h 53

Non, l’histoire n’est pas aussi blanche qu’on a voulu vous la raconter.

Et si «La Grande Odalisque» d'Ingres était noire? | Illustrations François Roca.

Et si «La Grande Odalisque» d'Ingres était noire? | Illustrations François Roca.

  Cet article est publié en partenariat   avec l'hebdomadaire Stylist, distribué gratuitement à Paris et dans une dizaine de grandes villes de France. Pour accéder à l'intégralité du numéro en ligne, c'est par ici.

Si par malheur, vous vivez en ce moment aux États-Unis et que vous vous appelez Colomb, vous avez sans doute autant de chances de vous faire bâcher qu’Harvey Weinstein.

L’explorateur qui n’a pas vraiment découvert l’Amérique (coucou les Vikings vers l’an 1000 et coucou surtout les ancêtres des Amérindiens au paléolithique) est en passe de perdre de sa superbe. La raison? Son passé sulfureux de meurtrier et de colonisateur minoré par l’histoire, que certains sont en train de déterrer et d’exposer au grand jour.

Déboulonnage

Suite à ce revirement de storytelling, la municipalité de Los Angeles vient de renommer le Columbus Day (jour férié US célébrant l’arrivée de Cri-Cri d’amour en Amérique) en Indigenous Peoples Day, afin de rendre hommage à ceux qui étaient chez eux avant qu’on vienne squatter et piller leur terre.

À New York aussi, on s’interroge sur cet héritage, puisque le maire démocrate Bill de Blasio a lancé la Mayoral Advisory Commission on City Art, Monuments and Markers, une commission spéciale pour le conseiller sur l’avenir des monuments contestables de la ville, dont la fameuse statue de Colomb trônant au milieu de Columbus Circle.

La statue de Christophe Colomb sur Columbus Circle | Capture écran via Google Street View.

Des réflexions qui viennent s’ajouter à une liste de prises de position déjà bien remplie –l’université de Yale qui a par exemple changé en février dernier le nom d’une de ses facultés nommée d’après l’esclavagiste John Calhoun—, dont le point d’orgue a été l’affrontement meurtrier, cet été à Charlottesville, entre des antiracistes et des suprémacistes blancs. Ces derniers étaient venus s’insurger avec violence contre la volonté de la municipalité de déboulonner la statue du général Robert Lee, «héros» sudiste et esclavagiste.

N’en déplaise à certains, l’histoire n’est pas aussi blanche qu’elle voudrait bien le faire croire. Et un peu partout dans le monde occidental, on commence enfin à comprendre qu’il va falloir changer tout ça.

Mythe des origines 

Fin septembre, la série satirique South Park a encore tapé dans le mille en s’attaquant au problème de la représentation historique.

Dans l’épisode 3 de la 21e saison, le personnage de Randy Marsh essaie de rallier à sa cause une partie de la ville pour déboulonner une statue de Christophe Colomb et supprimer le Columbus Day, alors que quelques années auparavant, il défendait avec ferveur l’héritage de l’explorateur.

Randy Marsh à l'assaut de Christophe Colomb | Capture via Comedy Central.

Un épisode qui illustre parfaitement le changement de perception qui est en train de s’opérer. «On sait tous que les actions de Christophe Colomb sont à l’origine du génocide amérindien (80 à 100 millions d’indigènes tués) puis de l’enlèvement de 12,5 millions d’Africains. Malheureusement, ces faits ne sont pas entrés dans le savoir commun», explique Glenn Cantave, militant antiraciste présent lors du conflit de Charlottesville.

Fondateur du mouvement américain Movers & Shakers, il se bat notamment pour remplacer le monument de Columbus Circle à New York par une statue de Toussaint Louverture, général noir français, chef de la révolution haïtienne.

«Cette ignorance contribue à déshumaniser les personnes racisées et perpétue les injustices, continue d’expliquer Cantave. C’est primordial de changer la façon dont sont vus ces événements historiques jusqu’ici racontés par et pour l’homme blanc. L’une des premières solutions pour y arriver, c’est d’abord de retirer les statues pour ensuite déconstruire les récits existants et enfin en proposer de nouveaux plus justes et plus précis.»

Ce nouveau récit, Glenn n’est pas le seul à le porter. Fin août à New York, les membres du Black Youth Project 100 sont venues protester en plein Central Park devant la statue du docteur James Marion Sims, considéré comme le père de la gynécologie moderne. Problème: le médecin effectuait ses expériences, parfois sans anesthésie, sur ses esclaves afro-américaines, alors transformées contre leur volonté en animal de laboratoire.

Si cette anecdote n’est évidemment pas précisée sous la statue, d’autres s’efforcent d’écrire en grand des vérités oubliées, que ce soit dans la musique avec Beyoncé et Kendrick Lamar, dans le sport avec Colin Kaepernick ou même dans la mode avec Olatiwa Karade.

Avec sa nouvelle marque Splendid Rain Co, la jeune militante afro-américaine propose des sweat-shirts à message tels que «Colomb est un meurtrier» ou «Vos pères fondateurs possédaient des esclaves». «Notre histoire, écrite en faveur de l’homme blanc, transforme trop souvent des criminels et des racistes en héros, nous précise Olatiwa. Ne pas afficher cette vérité, c’est ne pas respecter les victimes et leurs descendants.» Simple, cash et efficace.

Réappropriation culturelle

Cette année au festival de Cannes, le film Wind River de Taylor Sheridan a reçu le prix de la mise en scène dans la sélection Un Certain Regard. Plus qu’un simple polar hivernal, le long-métrage traite avant tout du sujet du viol et de l’exploitation des femmes indigènes dans les réserves. Un nouveau point de vue rendu possible grâce aux tribus amérindiennes qui ont majoritairement participé au financement du film.

Autre façon de s’approprier son propre récit, celle de Medievalpoc. Depuis 2013, ce Tumblr, qui a attiré l’attention des médias cette année, déconstruit les mythes sociaux, culturels et politiques en répertoriant les œuvres d’art européennes méconnues (peinture, sculpture, photographie) représentant des personnes racisées depuis le Moyen Âge. Et sa baseline de présentation se lit comme une déclaration: «Parce que vous ne voudriez pas être historiquement inexact.» Bref, tout est dit.

«Aujourd’hui, en ayant accès aux médias et à leur pouvoir de diffusion et d’influence, les personnes racisées ont la capacité de produire un contre-discours; ce qui n’était pas le cas auparavant», indique l’historien Pascal Blanchard, auteur de La France noire, trois siècles de présence (éd. La Découverte) et fondateur du Groupe de recherche Achac/Colonisation, immigration, post-colonialisme.

«Ces nouvelles élites politiques et culturelles peuvent enfin prendre la parole et élever leur voix pour dénoncer un imaginaire blanc erroné.» Et sont rejointes par des intellectuels blancs qui considèrent aussi que le récit dominant doit changer.

C’est le cas de l’historienne Mary Beard, professeure de littérature ancienne et d’humanités à l’université de Cambridge, également spécialiste de la Rome antique, qui s’est retrouvée malgré elle au cœur d’une polémique hallucinante. Cet été, la BBC a diffusé un dessin animé éducatif pour enfant sur la Grande-Bretagne durant l’Antiquité qui mettait en avant un haut gradé noir et sa famille métisse. Un combo suffisant pour énerver toute une partie de la fachosphère qui s’est empressée de remettre en cause l’expertise de l’universitaire.

«Ce n’est que récemment qu’on a accepté la présence de personnes racisées dans la Grande-Bretagne romaine. Certains refusent encore de la reconnaître et pourtant, elle est absolument confirmée par l’archéologie, rappelle Mary Beard. En Europe du Nord, particulièrement, nous vivons encore avec cette idée que le passé était totalement blanc… C’est faux.» 

Perspective historique

Évidemment, pour certains dont les croyances et les principes sont hérités d’un passé raciste et d’une culture idéologique, ce rééquilibrage a tout l’air d’une opération aux forceps: «Aux États-Unis, grâce à la présence d’Afro-Américains dans les institutions culturelles, les grands musées ont commencé à exposer des artistes noirs des années 1920 et 1930, souvent issus de la période Harlem Renaissance, en les mettant au même niveau que des grands peintres comme Picasso. Beaucoup s’accordent à dire que ce lien et cette comparaison n’ont pas lieu d’être», raconte Pascal Blanchard. «Mais dans trente ou quarante ans, quand un gamin ira au musée, il verra ces peintres au même niveau que Picasso. C’est là que le rapport au pouvoir et à l’imaginaire aura changé.»

Marqués par une histoire raciale plus forte (esclavage, ségrégation, droits civiques), les États-Unis semblent avoir intégré la nécessité d’un tel changement sociétal. Ce qui n’est pas forcément le cas en France, comme le montre le débat lancé cet automne sur Jean-Baptiste Colbert. La raison de la polémique? Le fait qu’il soit l’instigateur du Code noir, ensemble de textes parus en 1685 réglant la vie des esclaves noirs dans les colonies françaises.

Dans une tribune publiée par le quotidien Libération, en août dernier, Louis-Georges Tin, président du Conseil représentatif des associations noires (Cran) remettait en cause la glorification du ministre de Louis XIV dans notre pays: «Il y a à l’Assemblée nationale une statue de Colbert, une salle Colbert, une aile Colbert au ministère de l’Économie, des lycées Colbert, des dizaines de rues ou d’avenues Colbert, sans qu’il y ait le moindre conflit, la moindre gêne, le moindre embarras […]. N’y a-t-il pas un lien entre le piédestal où l’on met les esclavagistes et le mépris social que subissent les descendants d’esclaves?»

Après quelques jours de polémique et de batailles entre intellectuels interposés, plus rien. Contrairement à Christophe Colomb aux États-Unis, Colbert continue de squatter pépouze les noms de rues et d’institutions françaises, comme si personne ne voyait où était le problème. Si à Noël vous voulez relancer le débat et surtout énerver votre oncle pro-Wauquiez, vous pourrez toujours lui offrir Santa’s Husband, le tout nouveau livre de Daniel Kibblesmith qui vient d’imaginer un Père Noël noir et gay…

Antoine Leclerc-Mougne
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Journaliste
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Mode, culture, beauté, société.
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