France

Joan et Cindy, jugés à l'aune de leur jeunesse

Temps de lecture : 16 min

[ÉPISODE 2] 24 mars 2012, Kevin, Ariégeois de 19 ans, est tué par deux jeunes du coin, Joan et Cindy. Ils ont comparu en appel début novembre. Voici leurs histoires.

Illustration: Xavier Lissillour pour Slate
Illustration: Xavier Lissillour pour Slate

Début novembre, la cour d'assises de Toulouse jugeait en appel Cindy et Joan, 25 ans tous les deux, pour le meurtre du jeune Kevin Sellier, au printemps 2012, dans les montagnes ariégeoises. Deuxième épisode de l'anatomie d'un procès en trois volets. Retrouvez le premier ici.

Le 24 mars 2012 aux alentours de 16h30, la chaleur du corps de Kevin Sellier s'est évaporée sous les yeux de Joan Gamiochipi et de Cindy Pereira pour se dissiper dans la profondeur des bois. Sur la départementale D208, après Tarascon-sur-Ariège, la petite route de montagne plie en épingle. Dans ce virage, les arbres découvrent ou dissimulent selon les saisons une piste forestière. Le Centre départemental de météorologie de l'Ariège indique qu'il s'agissait d'une «journée ensoleillée pas trop froide.» mais qu'il est difficile d'établir précisément si «la végétation était assez dense pour cacher le chemin et donc la Clio rouge de Cindy.» C'est important car l'état de la nature peut donner un indice sur le caractère prémédité du geste fatal. Si vous étiez pris d'une envie pressante, auriez-vous besoin de vous enfoncer dans la forêt à soixante-dix mètres de la chaussée? Ne serait-ce pas aussi la distance qu'il vous faudrait pour commettre un crime loin des regards?

La moindre brindille compte. Cela veut dire que la simple description des faits, pas plus que la couleur du ciel, ne suffit à établir la vérité. Cindy Pereira et Joan Gamiochipi, âgés tous deux de 19 ans lors de l'assassinat de Kevin Sellier, ont chacun livré un récit qu'ils disent authentique face à la cour d'assises de la Haute-Garonne. Mais assimiler une vérité implique de pouvoir comprendre, de connaître la psyché de celle ou celui qui l'énonce. De la même façon, une tragédie ne se résume pas à une date isolée sur la frise chronologique. Elle est la résultante d'une accumulation d'incidents, le produit de mauvais choix et de diverses rencontres, de réflexions biaisées et d'infimes actions. Pour les jurés, le président de la cour, ses assesseuses générales et les familles, ce n'est pas seulement l'histoire du samedi 24 mars 2012 qu'il faut raconter. Il faut reprendre depuis le début.

Joan et Cindy font preuve d'un autre comportement troublant: ils ne s'échangent aucun regard

Dans les compte-rendus d'audience, il est parfois mentionné que les accusés sont «prostrés» dans le box, «calmes» voire «impassibles». Joan et Cindy font preuve d'un autre comportement troublant: ils ne s'échangent aucun regard. À première vue l'interprétation la plus sensée, face aux enjeux écrasants d'un tel procès d'assises, serait d'y voir au mieux un certain défaitisme, au pire un aveu de culpabilité. Pour les entendre, à nous de poser un regard sur eux. Les faits remontent à plus de cinq ans. Joan est en prison depuis un an et demi, Cindy depuis près de cinq ans. Leur histoire tourne en boucle dans leur tête depuis bien plus longtemps que dans la nôtre; ils disent voir des psychologues en détention –ils n'y sont pas contraints– ce qui signifie qu'ils tentent de comprendre ce qui a pu les amener à être là où ils sont aujourd'hui. Si nous étions accusés d'un crime odieux alors que nous nous croyons sincèrement innocents, comment réagirions-nous? Ou plutôt: comment croyons-nous que nous réagirions? Nous serions révoltés, tristes, en colère, déprimés? Au début, bien sûr. Puis, en proie au temps et à l'injustice de l'enfermement, ne serions-nous pas aussi condamnés à revivre le déroulé des faits comme une journée sans fin où les souvenirs, les mots, les scènes, finissent par imprégner le cerveau, jusqu'à devenir une forme de quotidien?

Il s'agit d'un purgatoire nécessaire. Dans un procès d'assises, les existences sont mises à nues, les peaux raclées jusqu'à trouver le détail qui fera sens. Les rapports des experts psychiatres exhument jusqu'à la plus petite parcelle de l'être: «Joan Gamiochipi peut être égoïste, sa mère dit "Il n'aime pas prêter ses affaires"»; «Dans l'autoportrait qu'on lui demande de dresser, Cindy dit "Je suis lunatique et chiante".» Des phrases qui prennent le poids des sentences, tant et si bien que n'importe quel auditeur pourrait en venir à se demander ce qu'il se dirait de lui dans pareille situation. Aucun expert appelé à la barre ne se targue pourtant de dispenser une vérité absolue. Face à l'insistance de certaines parties, ils prennent parfois le soin de rappeler: «Je ne peux pas me prononcer.» L'âme humaine reste insondable de toute façon, point de savoir ni de salut, tout est noté, consigné, rapporté et constaté. Reste que, comme le dira l'avocat de Cindy, Me Boguet: «Les mots ont du sens devant une cour d'assises.» Et à travers les mots prononcés à la barre, Joan et Cindy sont jugés à l'aune de leur jeunesse.

Personne ne voit Joan en train d'empoisonner des chats

Joan est l'aîné de sa famille. Avec son père, il partageait le goût des randonnées en montagne. Son père s'est suicidé peu de temps après sa garde à vue en 2012 –l'information est livrée sans plus de précisions. Il n'a jamais été du genre bagarreur. La plupart des habitants du village qui l'ont connu petit se souviennent d'un gamin très gentil, agréable. Enfant, il aimait la musique (il a joué de l'accordéon pendant huit ans), les animaux (il y avait plusieurs chiens et chats à la maison) et la nature. À la barre, sa mère dit «C'est difficile de parler de quelqu'un de si proche en résumé devant une cour.» C'est une femme élégante aux yeux tristes. Elle essaye malgré tout de trouver des grandes lignes, de raconter son fils. «Joan a toujours essayé d'intégrer sa petite sœur aux activités avec son frère. Ils sont tous les trois très proches. Il était très curieux, il lisait beaucoup, énormément... il peignait des petites figurines.»

À ce moment-là la tête de Joan se relève, comme un souvenir enfoui qui remonterait à la surface sans qu'on ne l'eut invité. «Il s'adonne à des activités virtuelles», dit l'un des nombreux experts judiciaires, «cela me semble important de le noter». En grandissant Joan s'intéresse plus aux jeux de gestion et de stratégie, aux jeux de rôles «dans le domaine du fantastique», à l'heroic fantasy. «Il peut passer deux heures par jour devant son ordinateur.» Le jeune homme se livre aussi à l'escrime médiévale. «Dans l'univers médiéval, on coupe, on décapite à coups d'épée, on n'est pas dans le romantisme.» Il a un attrait particulier pour la philosophie, les grands auteurs et surtout, rappelle-t-on, Machiavel.

«Je dois vous préciser que Joan aime raconter des histoires pour se mettre en valeur.»

Un ami de l'accusé

Ces centres d'intérêt ne sont pas évoqués par hasard: ils sont peut-être la clé du double de Joan. Ce personnage malfaisant qui aime à torturer les chats et concocter des drogues dans sa chambre à l'aide de «plantes toxiques», cet être maléfique qui boit son propre sang et a chez lui un «petit scorpion venu d'Egypte», ce psychopathe qui raconte à ses amis qu'à la Noël 2008 il a tué trois personnes à Colmar. «Je dois vous préciser, dira aux enquêteurs l'un de ses meilleurs amis de prépa –le seul qui soit allé aux obsèques de son père–, que Joan aime raconter des histoires pour se mettre en valeur.» Personne ne voit Joan en train d'empoisonner des chats, pas plus qu'on ne le voit avec un scorpion ou en train de prendre de la drogue. «Je n'ai jamais parlé de mythomanie, précise l'un des experts. Il n'est ni psychotique, ni dédoublé.» Joan est un menteur. Ou un comédien, au choix. Lui qui souhaitait initialement maintenir les autres à distance se trouve grisé par les vapeurs d'une nouvelle sensation: celles d'être remarqué. Il joue à être quelqu'un d'autre en puisant son inspiration dans diverses œuvres de fiction. Quand il raconte s'être posé un tisonnier chauffé à blanc sur le sexe, ce sont, précisera son avocate Me Rollin, les dernières images du film Salo ou les 120 journées de Sodome (sorti en 1976, son contenu insoutenable lui vaut toujours une interdiction de diffusion à la télévision en France.)

Malheureusement, certaines précisions quant au meurtre de Kevin se retrouvent à la fois dans l'histoire du médecin légiste et dans celle d'un scénario de fiction. C'est le cas du marteau, cet «objet contondant», qui se retrouve aussi dans le film Petits Meurtres entre amis. Hasard ou coïncidence opportune? Joan a-t-il pu s'identifier au croque-mitaine au point que celui-ci aurait pris le pas sur sa propre personnalité? Un expert cite l'affaire Romand, émet l'hypothèse que «sur la route de Vicdessos, Joan était plutôt lui-même que son personnage. Il était avec Cindy, son amie d'enfance». Quand et pourquoi le garçon profère-t-il ses affabulations? Cette immersion dans des mondes imaginaires serait la maladie de la jeunesse contemporaine, un fléau qui pervertit les pauvres esprits. C'est une théorie. Joan, lui, a une autre réponse à la création de ses mensonges «aberrants et plus encore». Tout commence avec une trousse.

«Ça a commencé par des petits mensonges»

Au collège –en quatrième plus précisément– des élèves volent la trousse de Joan. On ne sait pas bien s'ils la lui volent ou s'ils la lui abîment mais on comprend que pour le brillant garçon de treize ans qui est surnommé avec dédain «l'intello», cet événement cristallise son année de souffre-douleur. Dans Le Prince, Machiavel écrit: «Il est plus sûr d'être craint que d'être aimé». «Ça n'a pas commencé par des tortures d'animaux, explique Joan. Ça a commencé par des petits mensonges. Je n'étais jamais confondu alors j'ai continué. Au moment des faits, c'était déjà une habitude très ancrée, presque un mécanisme.» Ses aptitudes rationnelles lui permettent de développer un cerveau bien compartimenté. Sa famille ne sait rien de ses inventions. Au moment de son entrée en prépa, son anxiété redouble d'intensité. Il est terrifié à l'idée d'être bizuté, et en parle à plusieurs reprises à ses parents. «Avec le stress de la prépa, les colles et tout ça... je suis emmuré dans mes mensonges.»

La plupart de ses amis ne le prennent pas au sérieux. Il arrive qu'ils ne l'écoutent même pas. De temps en temps ils renchérissent, répondent sur le même mode. «On avait les mêmes délires», dit son meilleur ami de prépa, «On était tous les deux très déconneurs», raconte un autre. Malgré ces liens, ces anciens copains sont témoins à charge. Car c'est eux qui viennent certifier que Joan leur a parlé de la commission des faits avant qu'ils n'aient eu lieu. C'est par leur témoignage –ils sont au moins cinq– que la preuve de la préméditation a pu être retenue en première instance. À chacune de leur prise de parole, Joan s'enfonce un peu plus dans sa propre chair. Parfois il se met la main devant la bouche. Lorsque le président de la cour M. Huyette lui demande de s'expliquer, il déplie sa charpente jusqu'au micro «Pour tout ce que j'ai raconté avant, c'est faux. Avant les faits, je n'en ai pas parlé. J'ai dit tout le reste, c'est vrai. Je ne le nierai et ne le nie pas.» Comment parler d'un meurtre, qui a vraiment eu lieu, comme d'une simple histoire que l'on se raconte pour se faire peur dans le noir? «Je crois que j'avais besoin de parler de tout ça et je ne pouvais en parler en d'autres termes (…) J'essayais d'être quelqu'un d'autre.»

Joan préférait encore jouer le personnage principal d'un acte horrible plutôt que d'avouer qu'il avait été lâche.

Sa petite amie, Mélusine*, a raconté l'avant-veille une anecdote devant les jurés. Qu'un jour, Joan avait croisé des gens qu'il connaissait dans la rue alors qu'il était mal coiffé et cela l'avait mis dans tous ses états. «Je vois, dit-elle, la correspondance entre ses défauts et les erreurs qu'il a faites. Il fallait toujours qu'il donne une certaine image de lui.» Selon elle, Joan préférait encore jouer le personnage principal d'un acte horrible plutôt que d'avouer qu'il avait été lâche. À l'audience, l'accusé poursuit: «J'étais capable de donner le change parce que ça faisait longtemps que je jouais ce personnage. Je pouvais faire ce clivage avec mes sentiments, mes émotions, et j'en rajoutais des tonnes. J'avais besoin de rendre tout ça irréel et j'en ai parlé à des gens qui, je le savais, ne me croiraient pas et avec qui je pourrais blaguer.» L'un de ses amis, peu crédule à propos du crime, en plaisante même avec lui «il faudra le refaire tous les deux un jour!»

Excepté que parmi eux, certains ont réellement peur. Gaël* raconte comment un soir Joan, visiblement alcoolisé, est venu frapper à la porte de sa chambre à l'internat et l'a menacé de faire subir des sévices à sa petite amie s'il parlait à la police. Comment il avait ce «sourire malsain de satisfaction». Gaël finit par quitter sa petite amie pendant six mois pour la protéger. Ils viennent de se marier cet été. Pour d'autres, l'attitude de Joan commence peu à peu à leur taper sur le système. Stéphane*, lui aussi menacé par Joan après ses aveux («évidemment si tu parles, je te tue.»), se souvient de la soirée qui a marqué la fin de leur amitié. Joan avait alors caché le portefeuille d'une amie. Les convives ont commencé semble-il à s'accuser les uns les autres, et l'affaire a dégénéré tant et si bien que la police a fini par débarquer. «Et là, poursuit Stéphane, Joan a eu cette phrase dont je me souviendrai toujours. Il a dit: "C'est génial, je ne pensais pas que ça irait aussi loin".»

Les valeurs de Cindy

Cindy est née en septembre 1992. Ses parents se sont séparés quand elle avait dix-huit mois. Son père l'appelle «filho», fils en portugais. Il l'emmène sur des chantiers et l'incite à faire des sports de combat. Pas trop le genre papa poule. Lorsque Cindy a douze ans, il se passe quelque chose de grave. Alors qu'elle est en visite chez son père, sa grand-mère est appelée pour venir la récupérer en urgence. Cet incident n'est pas très clair. Parfois on comprend que l'homme, porté sur la boisson, a fait un coma éthylique et est tombé sur son lit ivre mort. D'autres fois, que c'est autre chose, une chose innommable. Sa mère dit à la barre qu'elle a immédiatement pris rendez-vous chez une psychologue. «Au bout de la sixième séance, la psychologue nous a dit que Cindy ne voulait pas parler. Qu'elle reviendrait quand elle le déciderait.» Aux experts mandatés par la cour d'assises, Cindy livre «avec retenue» l'inceste de son père. «Ce n'est pas sûr, mais elle en est persuadée.»

Quand elle a treize ou quatorze ans, un homme tente de l'agresser sexuellement. Elle réussira à s'enfuir grâce à une lame de rasoir planquée derrière sa chaussette. Plus tard, elle subira un viol qui aboutira à une IVG en Espagne. De toute évidence, Cindy se range plutôt du côté des guerrières. «Quand j'ai envie de quelque chose, je me débrouille pour l'avoir.» Depuis qu'elle est en âge de travailler, elle enchaîne les petits boulots, au noir ou en intérim, baby-sitting, serveuse de pizzeria, femme de ménage en chambre stérile de don du sang. Plus jeune, elle va avec sa grand-mère s'occuper de personnes en difficulté à Lourdes.

De l'instruction ressort une anecdote. Petite, Cindy se prend à voler un bonbon. Rongée par la culpabilité, elle retourne le lendemain à l'épicerie avec le bonbon et l'argent pour le payer. À la barre, la mère de Cindy a les lèvres noyées de larmes: «Elle ne nous a posé aucun problème d'éducation. Elle n'était pas prédestinée à ça.» Une élue de Saverdun, qui est aussi la maman de la meilleure amie de Cindy, confirme. «Si elle avait été ma fille, j'en aurais été fière en tous cas.» A Saverdun, tout se sait. «C'est une petite ville de 5.000 habitants, on se connaît tous. Cindy n'est pas connue pour être une fille bagarreuse.» Elle conclut simplement: «On est croyants pratiquants, et on prie pour elle. Voilà.» Pamiers, commune la plus peuplée du territoire avec ses 15.000 résidents, a autrefois compté autant de couvents qu'à Toulouse ou Bordeaux. C'est un coin de France où la foi protestante gravit encore les montagnes. Ces valeurs chrétiennes –inculquées, données, transmises ou acquises– exsudent un liquide épais entre les nœuds à la gorge, le sel sur les joues et les mains-levées-dites-je-le-jure du procès. Une sorte de ciment.

«Je voudrais dire que ma fille est quelqu'un de généreux. En détention, elle me demande "Maman, il y a ici une fille qui est indigente, tu ne pourrais pas lui apporter du linge?"»

La mère de l'accusée

À propos du caractère volontaire de Cindy, l'experte-psychologue établit que: «Les valeurs de travail sont aussi des valeurs familiales.» Face au président de la cour qui lui demande quelle relation il a avec l'accusée, le beau-père de Cindy n'a pas un souffle d'hésitation: «Je suis son papa.» Il va la voir en détention tous les samedis après-midis. C'est chez ses parents qu'a eu lieu le vol des 420 euros dans l'enveloppe. Ils sont «Papi et Mamie», ceux à qui Cindy a promis de réparer la faute, de rembourser la somme en travaillant, parce que c'est elle qui avait amené Kevin chez eux. À la barre toujours, la mère de Cindy reprend ses esprits: «Je voudrais dire que ma fille est quelqu'un de généreux. En détention, elle me demande "Maman, il y a ici une fille qui est indigente, tu ne pourrais pas lui apporter du linge?"» De la même façon qu'une autre témoin raconte comment, un jour, Cindy s'est émue d'entendre des garçons parler de leur «demi-frère», une appellation qu'elle jugeait absurde car «on n'aime pas à moitié.», «indigente» est un mot qui reflète la morale de Cindy Pereira. Un mot qui a du sens devant une cour d'assises, surtout lorsque l'on a vingt ans.

Pour autant, ce n'est pas simple. Dans son enquête de personnalité, il est fait état de son sourire «de nature commerciale» qui cache une certaine lassitude et «des sentiments de nature abandonnique.» Cindy «se réveille avec des bleus car elle se bat contre son lit pendant son sommeil». Elle fume beaucoup, jusqu'à trois paquets de cigarettes par jour, sans compter les joints pour apaiser ses nerfs et trouver le repos. En détention, elle se focalise sur sa famille, fait des pompes, mais avoue «ne pas avoir bien compris comment mettre le cerveau sur off». L'obscurité s'engouffre par les immenses fenêtres de la salle de la cour d'assises. Sur les bureaux, les petites lumières de chevet s'allument. Le gendarme ariégeois venu témoigner retire son képi, le pose sur le chevalet. Il est là pour parler de la garde à vue de Cindy. A la question: «Avez-vous des griefs contre Kevin?», la jeune femme lui répond: «Oui. Un gros, et un débile.» Le «débile», c'est le vol des 420 euros. Le «gros», le viol.

La victime accusée de viol

Une nuit, Cindy fait un rêve érotique. Quand elle ouvre les yeux, Kevin est en elle. Elle le repousse et part se réfugier dans la salle de bains. Elle ne comprend pas ce qui se passe. Elle faisait un rêve érotique, et puis elle parle dans son sommeil, et son petit ami s'appelle Kevin lui aussi, alors serait-ce possible qu'elle l'ait appelé? Elle se demande si elle a pu provoquer ce qui vient de se passer. Un viol, c'est avec violence, non? Ca ne se passe pas comme ça. Sur Facebook elle écrit à son petit ami qui se trouve à l'étranger: «J'ai été infidèle contre mon gré.» «Infidèle, c'est un terme que l'on utilise quand on est consentant!» crie l'avocat général. Cindy indique que Kevin lui dit quelques jours plus tard «Ouais, excuse pour l'autre fois.» Sur le coup, elle ne répond rien. Elle n'en parle ni à ses parents –qu'elle n'hésite pourtant pas à appeler quand elle a besoin d'aide–, ni à Laura, sa colocataire et confidente –celle avec qui elles se surnomment pour plaisanter «sœurs de cœur et de cul.» Laura redit devant les jurés que compte tenu de la configuration de leur appartement –trois pièces alignées avec la chambre au milieu– il est impossible que Kevin ait pu violer Cindy sans que personne ne s'en rende compte. Le président rappelle alors un événement qu'elle a elle-même raconté lors de son audition: une nuit où ils avaient bu, Laura dormait et quand elle s'est réveillée, Kevin avait la main dans sa culotte. Laura ne revient pas sur sa déposition. «Oui, il était collé à moi. Mais, précise-t-elle, il n'a pas insisté.»

«Je sais que c'est dur pour vous deux, vous entendez beaucoup de choses depuis ce matin. Ne vous inquiétez pas, vous aurez l'occasion de raconter votre histoire.»

«Parce qu'elle n'est pas certaine, Cindy n'emporte pas l'adhésion de son interlocuteur», expliquait une experte à l'ouverture du procès en appel. À de maintes reprises, il est fait mention de sa «sexualité débridée» et de «ses plans culs, comme elle les appelle.» À chaque fois que le viol est abordé, des messieurs qui ont le double de son âge répètent les faits: elle n'en a parlé à personne avant sa garde à vue, il n'y a pas de témoin, et un homme est mort. À propos de sa confession à Laura quelques semaines après la mort de Kevin Sellier, le ton monte: «Ca ne vous paraît pas choquant, d'oser parler du meurtre à Laura, mais pas du viol?» Elle ne sait pas ce qu'on attend d'elle. Elle dit que non. «L'être humain est capable de beaucoup de choses, mais croyez-vous que beaucoup de femmes invitent un tel homme dans leur voiture?» lui demande-t-on. Que requiert la logique? Seule l'évidence peut triompher, tout comme en première instance la seule évidence qui s'imposait était qu'une jeune fille d'1m55 ne pouvait tuer un homme seule. À la lueur des petites lampes du tribunal, Cindy répond: «Ca peut sembler bizarre, mais c'est moi qui conduisais.» La phrase s'éteint sans provoquer d'étincelles. Joan n'a pas le permis, Kevin est à l'arrière du véhicule, et c'est elle qui conduisait. Elle qui avait le contrôle. Son avocat, Me Boguet, a la présence d'esprit de rappeler que pour quelqu'un qui voudrait convaincre de son mobile, Cindy n'a pas choisi la meilleure voie.

Au terme de la première journée du procès en appel et à l'heure où les muscles ne supportent plus la moindre tension, le président de la cour concluait d'une voix douce: «Je sais que c'est dur pour vous deux, vous entendez beaucoup de choses depuis ce matin. Ne vous inquiétez pas, vous aurez l'occasion de raconter votre histoire.» Tout l'intérêt de cet appel est, aussi bien pour Joan Gamiochipi et Cindy Pereira, de se faire entendre. Mais s'ils ont bien pu parler de leur histoire –de leur naissance à la commission des faits, et un peu après– leurs tumultes peuvent-ils parvenir aux oreilles des jurés? Ces derniers auront-ils connu l'anxiété qui mure dans le silence (comme pour Cindy Pereira), ou celle qui emmure dans le mensonge (comme pour Joan Gamiochipi)? Ou bien seront-ils telle l'élue de Saverdun lorsqu'elle dit à la barre: «Les faits sont concrets. Mais j'ai du mal à comprendre, à voir Cindy ici. Il y a un espace que je n'ai pas réussi à remplir.»

*Les prénoms ont été modifiés

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Elise Costa Chroniqueuse judiciaire

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