Culture

«Nola Darling n'en fait qu'à sa tête», la série Netflix qui s'écoute autant qu'elle se regarde

Didier Lestrade, mis à jour le 25.12.2017 à 17 h 02

La nouvelle série de Spike Lee propose un gimmick génial pour rendre hommage aux nombreux artistes, afro-américains principalement, qui composent sa bande originale.

Capture épisode 1 de «Nola Darling n'en fait qu'à sa tête»

Capture épisode 1 de «Nola Darling n'en fait qu'à sa tête»

Nola Darling n'en fait qu'à sa tête, la série Netflix remake du film de 1986 par Spike Lee lui-même, ne manque pas de moments embarrassants. La photographie est assez cheap et chaque épisode subit le poids de monologues presque tous lourdingues dans le genre «Moi, mon art, ma sexualité, mes mecs etc.». C'est très Me, Myself and I. Politiquement, c'est parfait comme tout ce que fait Spike Lee mais c'est la musique, encore une fois, qui sauve le tout.

La particularité musicale de la série réside dans un affichage des albums dont sont tirés les titres de la BO à la fin de nombreuses scènes. Pas besoin de Shazam, la pochette de disque apparaît pendant une seconde à l'écran, comme un intermède, le temps de voir à qui on a affaire.

Extrait du premier épisode de Nola Darling n'en fait qu'à sa tête

Une affirmation artistique et politique

 

C'est une déclaration car Spike Lee veut insister sur la signature de l'artiste qu'il choisit pour ce moment précis. Il a 60 ans et ses références sont forcément générationnelles. Si l'action et les thèmes de Nola Darling n'en font qu'à sa tête sont contemporains, la musique est ancrée dans la période dorée de la soul des années 1980 et 1990, quand elle n'avait pas été presque entièrement dévorée par le hip-hop comme, c'est le cas aujourd'hui. Bref, la musique de la série frôle le retronuevo et rappelle à Spike Lee ses belles années, quand il avait 30 ans. 

Le choix est aussi une affirmation artistique car les pochettes de disques sont des collectors de la musique noire urbaine américaine. Nola Darling est une héroïne moderne mais elle connaît par cœur son héritage musical exactement comme elle connaît son héritage politique. Cette musique qui recouvre ses questionnements amoureux et sexuels, c'est celle du Quiet Storm que l'on entend depuis des décennies le soir sur les radios de New York.

C'est bien simple. Sur les cinq albums présentés dans le premier épisode, la majorité provient du pur Quiet Storm: Strafe: «Set It Off» (WALTER Gibbons Remix)Maxwell: «Pretty Wings»Mary J Blige: «My Life»The Force M.D.'s:«Tender Love»Jill Scott: «Golden»

Entre jazz cool et soul

 

Le Quiet Storm est un genre musical assez peu documenté en France. Méconnu des blancs, il est incontournable dans les banlieues où il représente une alternative mélodique au rap plus agressif. Le nom du genre vient du célèbre morceau de Smokey Robinson, sorti en 1975.

C'est la musique de fond du love making afro-américain, un mélange savant de ballades romantiques, mais aussi de groove lent et aéré (slow jams). Fusion du jazz cool et de la soul, c'est une musique atmosphérique où les instrumentaux sont nombreux comme «Phoenix» de Joe Sample ou des classiques de Noël comme «The Christmas Song» de Nat King Cole.

La radio de Washington, WHUR, fut la première à populariser ce son, puis la new-yorkaise WBLS s'en est fait une spécialité avec une plage horaire quasi ininterrompue tous les soirs et tard dans la nuit («Soft and warm, WBLS, in a class by itself»). Présentée dès la fin des années 1970 par Vaughn Harper, son succès est si ancré dans la mémoire new-yorkaise que la radio rivale, Kiss FM, a vite suivi l'exemple avec son émission tout aussi incontournable, «The Soft Touch».

Une musique de baise

 

Le Quiet Storm rassemble presque l'intégralité de la soul moderne des années 1980, quand les synthés ont progressivement changé le son du R&B. La programmation donnait la part belle à Luther Vandross, Babyface, Patti LaBelle, Keith Sweat, Sade, Gladys Knight sans oublier le New Jack Swing. Étonnement peu de Michael Jackson pourtant connu pour ses ballades.

C'est que le son du Quiet Storm est plus proche des compositeurs noirs les plus prolifiques des années 1980, Jimmy Jam & Terry Lewis. Pour une bonne raison. Issus de la même ville que Prince, Minneapolis, leurs ballades ont un vernis marqué par le froid des hivers du Middle Ouest. C'est du gospel anticyclonique, continental et froid.

Quand on analyse leurs plus grands hits comme «Can You Stand The Rain» de New Edition, «Everything That I Miss At Home» de Cherrelle, sans parler du renversant «The Pressure Part.2» de Sounds of Blackness, on y trouve toujours une variation de l'hymne des cantiques.

C'est une musique qui élève l'esprit et qui, dans sa fonction érotique, fusionne l'amour physique et la galanterie. Ce n'est pas à proprement parler une musique de baise, c'est un message relaxant qui appelle à faire l'amour. Le contenu lyrique des chansons exalte le flirt. Le Quiet Storm est donc le fond musical du couple noir. La part des chanteuses et ici essentielle pour donner toujours le point de vue féminin. «Giving You The Best That I Got» d'Anita Baker, «Love Saw It» de Karyn White, tandis que les hommes sont plus groovy comme «I Like» de Guy, «Roni» de Bobby Brown ou «Between The Sheets» des Isley Brothers qui est le premier classique de l'épisode 1.

Un optimisme radieux

 

Malgré tous ses défauts, Nola Darling n'en fait qu'à sa tête s'inscrit dans la suite des séries afro-américaines de Netflix comme The Get Down, etc. Ce sont des séries que l'on écoute ou que l'on suit avec Shazam. La musique sert ici de pont entre Nola et ses trois oursons pas toujours séduisants (Spike Lee a fait fort en choisissant trois acteurs masculins assez énervants et pas si sexy que ça, une prouesse pour une histoire qui se passe à Brooklyn, repère mondial des plus beaux mecs de la terre).

Mars, Jamie et Greer, les amants de Nola I capture Netflix

Avec Nola Darling n'en fait qu'à sa tête, il nous ramène vers 1986, un des sommets de la musique noire américaine, alors optimiste et radieuse. «Around The World In One Day» (1985) est considéré dans le dernier épisode comme le meilleur album de Prince, ce qui constitue le climax de la série.

Capture de l'épisode 10 de Nola Darling n'en fait qu'à sa tête

Mais le Quiet Storm est son secret caché comme si Spike Lee lançait un clin d'œil aux blancs comme pour dire «Heu, vous avez raté quelque chose, là». 

C'est sa prérogative.

Didier Lestrade
Didier Lestrade (73 articles)
Journaliste et écrivain
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