Culture

Vous n'êtes sans doute pas suffisamment bon musicien pour jouer du triangle

Brice Miclet, mis à jour le 21.12.2017 à 8 h 03

S'il y a bien un instrument de musique dévalué, moqué, méprisé et incompris, c'est bien le triangle. Cet accessoire complexe et pointu est pourtant utilisé par de grands compositeurs classiques, dans les musiques brésiliennes et cajuns.

Triangle Sally, personnage de «Saturday Night Live» interprété par Kristen Wiig | Capture via YouTube.

Triangle Sally, personnage de «Saturday Night Live» interprété par Kristen Wiig | Capture via YouTube.

En musique, il y a un adage: il est facile de jouer d'un instrument, mais il est difficile de le maîtriser. En d'autres termes, vous trouverez beaucoup de batteurs médiocres capables d'accompagner un bassiste et un guitariste sur «Come As You Are» de Nirvana. Mais ceux qui s'approcheront de la rigueur, de la lourdeur et de la maîtrise de Dave Grohl (véritable batteur de Nirvana) sont nettement moins nombreux.

Cet adage s'applique à tous les instruments, bien sûr avec des différences. Certains sont plus faciles à faire sonner que d'autres. Donnez un coup sur un djembe, vous sortirez un son de djembe (très sommaire, certes). Soufflez dans une trompette, vous aurez énormément de mal à arriver à vos fins.

Le triangle fait partie de la première catégorie d'instruments, comme la plupart des percussions d'ailleurs. Dans l'inconscient collectif, ce bout de métal plié est souvent vu comme le plus facile à jouer, celui que l'on donne au type qui n'a pas d'oreille musicale: «Tu veux être guitariste dans notre groupe? C'est mort. Mais par contre, tu peux jouer du triangle si tu veux, tu devrais y arriver». Un grand classique, une vanne de musicien très répandue, mais qui cache une grande méconnaissance du triangle.

Une affaire de nuances et de couleurs

Stephan Fougeroux est percussionniste de l'orchestre philharmonique de Strasbourg et professeur à l'Académie supérieure de musique de Strasbourg. Il constate: «Quand je leur dis mon métier, certaines personnes disent “Ah oui, c'est vous qui jouez le triangle”. Mais c'est loin d'être aussi facile qu'on ne le croit. C'est basé sur les nuances.»

La preuve avec Leonard Bernstein, immense chef d'orchestre, dans cette vidéo assez géniale.

Difficile de dire pourquoi tant de mépris se concentre autour de ce même instrument. Tout de même: sa forme et son nom en font un objet facile à mémoriser, et donc connu de tous. Son utilisation aussi, qui se limite en apparence à une frappe avec une batte spéciale. Les castagnettes ou le tambourin, qui font partie comme le triangle de la catégorie des accessoires du percussionniste, sont moins instinctifs.

Aussi le triangle est-il très utilisé dans les classes d'éveil musical (cours réservés aux enfants de moins de sept ans), tout comme les wood blocks.

«Dans la culture populaire, le triangle a un rôle rythmique et tient un rythme identique sur toute la durée d'un morceau», ajoute Sylvie Reynaert, professeure de percussion au Conservatoire de Strasbourg.

Dans la musique classique, son rôle est pourtant bien plus complet. Et bien loin de l'image renvoyée par cette publicité pour Škoda.

Il faut d'abord savoir que le triangle est un instrument utilisé par les grands compositeurs de musique classique. Il est de presque tous les grands courants, présent dans de nombreuses œuvres majeures de Mozart, Beethoven, Lully ou Haydn.

En 1849, Franz Liszt fut l'un des premiers à écrire une partie de triangle réellement proéminente, sur sur son «Concerto pour piano n°1».

Sur cette vidéo, on entend très distinctement le triangle à 10mn45, seul, puis à 14mn49, en soutien de la rythmique générale de l'orchestre.

«Dans un orchestre symphonique, on tourne autour d'une centaine de pupitres, explique Stephan Fougeroux. À Strasbourg, nous sommes quatre-vingt-dix par exemple. Chez un compositeur comme Gustav Mahler, il y a des effectifs très fournis. Quand il écrit ses parties de triangle, on peut avoir des nuances d'orchestre très fortes, mais ce petit instrument passe à travers tout. L'orchestre peut jouer très fort, le triangle s'entend tout de suite malgré tout.»

Avec ses fréquences très hautes, le triangle est aisément audible. Et puis, son apparente simplicité en fait un instrument très visuel.

«Je fais partie de ceux qui pensent qu'il faut montrer l'instrument au public. Certains mettent un pied au triangle et le jouent assis. Personnellement, il faut que je sois assis haut ou que je sois debout, en le tenant d'une main. On a une pièce qui repose sur la main, un peu comme une pince. Le principe, c'est de ne le jouer qu'avec une seule batte de triangle, pas plus. Elles ont des têtes avec des alliages différents, mais je trouve que les têtes en laiton donnent une belle couleur, très singulière. Et qui dit alliage différent dit son différent. On joue sur les différents côtés du triangle ou sur l'embase, selon les sonorités que l'on veut obtenir.»

L'oreille du percussionniste

En fait, comme d'autres percussions d'orchestre, le triangle mobilise particulièrement une chose: l'écoute de l'orchestre, ainsi qu'une culture de la musique classique aiguisée. C'est le percussionniste qui choisit quel triangle il va utiliser, en fonction de l’œuvre abordée.

«Il y a différents grosseurs de triangle, c'est un marché très large dans le commerce, continue Stephan Fougeroux. Il y a des marques différentes. Dans un orchestre, on a entre quinze et vingt triangles différents à disposition, suivant ce que l'on veut obtenir et suivant le compositeur.»  Le percussionniste doit aussi savoir choisir la batte avec laquelle il frappe l'instrument. Les différents alliages et épaisseurs donnent des sons variés. C'est aussi ce qui permet de jouer avec les nuances.

Sylvie Reynaert explique:

«On peut obtenir différentes nuances (piano, mezzo forte, forte) et différentes dynamiques (piqué, louré), tout ceci en jouant avec des battes plus ou moins fines composé d'un alliage en métal ou en laiton. On peut obtenir des roulements en jouant des coups très rapides avec deux battes à l'extérieur du triangle ou avec une seule dans le triangle en frappant par alternance les côtés droit et gauche. On obtient des sons différents avec une frappe, une batte, un endroit de frappe différent...»

Démonstration avec cette vidéo.

Brésil et Louisiane, terres du triangle populaire

Outre la musique classique, la musique brésilienne est certainement celle qui utilise le plus le triangle, notamment les musiques du nord du pays. Le baião, par exemple.

Mais aussi le très répandu forro. Ici, le rôle du triangle est presque exclusivement rythmique, alors que c'est la couleur et l'aspect mélodique qui prévalent en musique classique.

Mais la musique auriverde n'est pas la seule à se l'être grandement approprié. La musique cadienne, ou cajun, de Louisiane a même son propre type de triangle, appelé le 'tit fer. Plus épais, son son est généralement moins aigu. Enfin, s'il y a bien un morceau populaire qui laisse une large place au triangle, c'est «Big Yellow Taxi» de Joni Mitchell, sorti en 1970.

Sur le refrain, lorsqu'elle chante «Don't it always seem to go / That you don't know what you've got 'til it's gone» et que le volume de sa guitare baisse drastiquement, on entend l'instrument effectuer la rythmique, qui devient d'ailleurs le principal élément d'accompagnement. En tout cas, si vous décidez de vous lancer dans l'apprentissage du triangle après avoir lu cet article, n'espérez pas devenir une rock star. Ou vous pourriez bien finir comme dans cette pub.

Brice Miclet
Brice Miclet (43 articles)
Journaliste
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