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Pourquoi l'arrivée du FPÖ au pouvoir en Autriche ne semble inquiéter personne

Temps de lecture : 4 min

Le très à droite FPÖ a décroché six ministères dans le nouveau gouvernement autrichien. Presque sans cris d'orfraie cette fois-ci, contrairement à sa précédente expérience du pouvoir en 2000.

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Le nouveau vice-chancelier autrichien issu du FPÖ, Heinz-Christian Strache (gauche), et le chancelier Sebastian Kurz (droite), le 19 décembre 2017 à Vienne | Joe Klamar / AFP.

Pour la deuxième fois depuis le début du siècle, l’Autriche a un vice-chancelier issu de la droite populiste.

En 2000, la participation au pouvoir du FPÖ (Parti libéral) de feu Jörg Haider avait provoqué un rejet en Europe. L’Union européenne avait décidé des sanctions provisoires contre la petite république alpine. Rien de tel cette année.

Contre l'immigration, pour la préférence nationale

Pour arriver au pouvoir, le chef du parti conservateur ÖVP, Sebastian Kurz, 31 ans, s’est allié avec Heinz-Christian Strache qui, dans sa jeunesse, a flirté avec les néonazis. Le FPÖ hérite de six ministères, dont l’Intérieur –confié à Herbert Kickl, ancienne plume de Jörg Haider, spécialiste des slogans xénophobes et antimusulmans–, et la Défense. Le ministère des Affaires étrangères revient quant à lui à une diplomate proche du FPÖ, Karin Kneissl, qui n’est toutefois pas membre du parti.

Le programme du gouvernement est «à droite sans être radical», juge le magazine allemand Der Spiegel, rarement indulgent avec la droite populiste. En fait, à part l’euroscepticisme, le programme reprend les thèmes traditionnels de ce courant contre l’immigration, pour la préférence nationale et la défense des valeurs traditionnelles menacées par «l’invasion musulmane».

Heinz-Christian Strache n’a pas tort de considérer que ses idées ont emporté une victoire totale, puisqu’elles ont été défendues par la droite classique pendant la campagne électorale et qu’il va les mettre en œuvre à la chancellerie.

Ainsi, la formation du gouvernement de Vienne est le symbole d’une double normalisation qui dépasse le cas autrichien: la participation au pouvoir de la droite populiste dans les États européens et la banalisation de ses thèmes.

Plusieurs gouvernements européens comptent dans leurs rangs des membres de la droite extrême ou nationaliste –parfois aux plus hauts postes, parfois dans l’ombre–, comme en Pologne, en Finlande ou en Hongrie. Dans d’autres pays, notamment en Slovaquie, la droite populiste soutient des pouvoirs de gauche.

Cette variété explique le changement d’attitude de l’Union européenne depuis le début des années 2000. À l’époque, l’Autriche était une exception; aujourd’hui, elle est un cas parmi d’autres, quand elle ne donne pas l’exemple.

Une influence grandissante même sans participer au pouvoir

Il n’est pas nécessaire que les extrémistes participent au pouvoir pour gagner en influence. Là encore, l’Autriche est un cas d’école. À la fois pour gagner les élections et pour ouvrir la possibilité d’une alliance avec le FPÖ, Sebastian Kurz a fait une campagne électorale très à droite qui rendait pratiquement impossible la poursuite d’une grande coalition avec les socialistes.

En Allemagne, le Parti libéral –qui porte le même nom que le FPÖ autrichien mais vient d’une tradition différente– a rompu les négociations sur la formation d’une coalition avec la démocratie chrétienne et les écologistes, dans l’espoir de regagner des électeurs tentés par le parti d’extrême-droite Alternative pour l’Allemagne (AfD). Au cours des discussions, il a bien souvent défendu des positions plus conservatrices que la CSU bavaroise, l’aile droite de la démocratie chrétienne allemande.

En France, en même temps qu’il souhaitait la création d’une grande force centrale pour les élections européennes de 2019, Alain Juppé s’est inquiété d’une évolution à l’autrichienne du parti Les Républicains. Avec la victoire de Laurent Wauquiez pour la présidence de LR, cette crainte n’apparait pas infondée.

Le nouveau chef de l’opposition a fait campagne sur des thèmes proches de ceux du Front national pour attirer les électeurs de Marine Le Pen, même s’il exclut toute discussion avec le parti lui-même, «pour l’instant», comme l’a dit maladroitement une de ses adjointes Virginie Calmels.

L’accent mis sur la dénonciation de la délinquance, du développement du communautarisme et des menaces représentées par l’islamisme contre la sécurité des personnes et contre les traditions culturelles représentent le socle commun.

Même Emmanuel Macron ne serait pas imperméable à la petite musique distillée depuis des lustres par le Front national. Du moins si l’on en croit Marine Le Pen, qui voit dans la loi sur l’immigration en préparation place Beauvau une victoire de ses idées.

L'Europe, pierre d'achoppement

Tous ces thèmes ont été soulignés à l’envi lors de la réunion des partis populistes appartenant au groupe Europe des nations et des libertés au Parlement européen, qui vient de se tenir à Prague. Marine Le Pen, le Hollandais Geert Wilders, des Polonais, des Tchèques, ainsi que le Parti bleu, petite dissidence de l’AfD, étaient présents pour demander «la fin de l’Union européenne dans sa forme actuelle». Des absents de marque cependant: les Autrichiens du FPÖ ont boudé le rassemblement, respectabilité oblige pour des nouveaux ministres.

Une autre raison les a tenus éloignés de leurs amis politiques: l’Europe. Le président de la République autrichienne, l’ancien écologiste Alexander van der Bellen, avait en effet lancé un avertissement: il n’accepterait pas une équipe qui mènerait une politique anti-européenne. Il a surtout des pouvoirs de représentation, mais la formation du gouvernement est le moment où il peut exercer une influence politique.

Pour ne pas laisser les relations avec l’UE dans les mains du FPÖ, alors que l’Autriche assumera la présidence tournante au deuxième semestre 2018, Sebastian Kurz les a annexées à la chancellerie. Lors de sa première visite de courtoisie à Bruxelles, le mardi 19 décembre, il a assuré que la ligne européenne de son pays resterait inchangée. S’il a beaucoup cédé à son vice-chancelier, il a écarté une des revendications du FPÖ, qui voulait faciliter l’organisation de consultations populaires sur les décisions européennes.

La situation autrichienne, après l’élection présidentielle française, montre que l’Europe reste pour les populistes une pierre d’achoppement. Pour participer au pouvoir, ils doivent accepter des concessions, en particulier sur l’Europe et l’euro, sans quoi ils risquent de braquer des électeurs partagés entre des tentations souverainistes et les bénéfices de l’Union européenne.

Daniel Vernet Journaliste

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