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Quand Zola racontait les violences faites aux femmes

Laurent Sagalovitsch, mis à jour le 20.12.2017 à 14 h 27

[BLOG] Au tout début de «La Bête humaine», Zola décrit par le menu détail une dispute conjugale qui tourne mal. Et cela donne des frissons dans le dos.


Émile Zola projeté sur un discours de l'empereur Claude | Museomix via Flickr CC License by

Émile Zola projeté sur un discours de l'empereur Claude | Museomix via Flickr CC License by

C'est dans La Bête humaine. Tout au début. Le roman vient à peine de commencer. Il attend sa douce qui est partie courir les magasins. Elle finit par rentrer, en retard. Ils déjeunent. Plaisantent. Débouchent une bouteille de vin blanc. Ils ont une heure à tuer avant le départ du train. Il a envie; elle pas trop. Elle vient de demander un service à l'homme qui avait abusé d'elle lorsqu'elle n'était encore que gamine. Un homme très haut placé. Peut-être même vient-elle encore de subir sans broncher ses assauts pour s'assurer de sa protection. Ce qui expliquerait son retard.

Lui n'est au courant de rien. Il insiste, elle se dérobe. Elle ne veut pas: pas ici, pas maintenant, pas comme cela. Il ne comprend pas. Elle le repousse encore. Et comme il ne veut rien entendre, elle laisse échapper une phrase où il apparaît sans doute possible qu'elle a passé son adolescence, sa jeunesse à folâtrer avec cet homme. Et même si c'était à son corps défendant, il se sent trahi.

Zola ne nous épargne rien

Commence alors une dispute dont, je dois le dire, la violence m'a effrayé. Une dispute où l'auteur de Germinal ne nous épargne rien, prenant le temps de la décrire sur une dizaine de pages.

«Alors ce fut abominable. Cet aveu qu'il exigeait si violemment venait de l'atteindre en pleine figure, comme une chose impossible, monstrueuse. Il la jeta d'une secousse en travers du lit, il tapa sur elle des deux poings, au hasard... Mais se laissant glisser, elle s'échappa, elle voulut courir vers la porte. D'un bond, il fut de nouveau sur elle, le poing en l'air; et furieusement, d'un seul coup, près de la table, il l'abattit. Il s'était jeté à son côté, il l'avait empoignée par les cheveux, pour la clouer au sol... Il lui empoigna la tête, il la cogna contre un pied de la table. Elle se débattait, et il la tira par les cheveux, au travers de la pièce, bousculant les chaises. Chaque fois qu'elle faisait un effort pour se redresser, il la rejetait sur le carreau d'un coup de poing. Et cela, haletant, les dents serrés, un acharnement sauvage et impossible... Des cheveux et du sang restèrent à un angle du buffet.»

Elle, elle ne dit rien. Elle ne se débat pas. Elle attend que cela se passe.  Elle en arrive même à le prendre en pitié:

«Du lit où elle restait assise, Séverine le suivait toujours de ses grands yeux. Dans la calme affection de camaraderie qu'elle avait eue pour lui, il l’apitoyait déjà, par la douleur démesurée où elle le voyait. Les gros mots, les coups, elle les aurait excusés, si cet emportement fou lui avait laissé moins de surprise, une surprise dont elle ne revenait pas encore.»

Il finit par se calmer –mais à quel prix!– et tous deux réconciliés s'en vont prendre leur train.

Voilà, c'est tout.

Et l'on se rend bien compte, que c'est là chose ordinaire, normale. Que dans cette France de la fin du XIXe siècle, tabasser ainsi son épouse, l'agonir de coups de poings, lui taper dessus encore et encore jusqu'à ce qu'elle en crève ou presque, n'a rien d'exceptionnel. Que c'est dans l'ordre des choses. Que la femme a vocation à recevoir sans broncher les taloches décrochées par son époux. Qu'il n'y a même pas lieu de s'offusquer. Que ce sont là pratiques courantes dans un couple.

Rien n'a réellement changé

Soudain, en refermant le livre, quelque peu éprouvé par le récit de cette dispute qui tourne au pugilat –il faut la lire dans son intégralité, il le faut vraiment–, je me suis demandé si, au fond, les choses avaient vraiment changé. Si aujourd'hui, Zola raconterait dans les mêmes termes une pareille scène.

J'ai repensé aux événements des semaines passées, à cette libération de la parole, à ce déferlement de témoignages qui racontaient le calvaire d'être une femme de nos jours. Et aux récits des femmes battues. À celles qui tombent chaque jour sous les coups de leur compagnon. Qui meurent dans l'indifférence générale. Victimes d'un mari, d'un amant, d'un petit ami incapable de se contrôler.

Et j'en suis arrivé à la conclusion qu'il se pouvait fort bien que non. Que rien, malgré les beaux discours, les campagnes d'information, la moisson de récits aussi insoutenables les uns que les autres, n'avait réellement changé. Que régulièrement, quelque part en France, une telle scène dans son atroce banalité, dans cette insoutenable exaltation de la violence, se répétait sans que nous en soyons forcément conscients. Que Zola ressuscité userait des mêmes expressions pour décrire ces scènes de la violence conjugale tout aussi répandues que du temps de son vivant.

Il faut vraiment désespérer de l'humanité.

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Laurent Sagalovitsch
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