Santé / France

La très bonne santé du marché français de la drogue

Temps de lecture : 5 min

Cannabis livré à vélo, «Cocaïne call centres», SMS promotionnels, ecstasy nouveaux designs, fidélisation de la clientèle… Voici la nouvelle et florissante géographie tricolore des drogues et des toxicomanies.

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hey molly... | Tanjila Ahmed via Flickr CC License by

On peut parler des drogues illicites comme d’un fléau sanitaire –ce qu’elles sont. On peut aussi raconter le combat perpétuel qui oppose la police aux trafiquants. On peut encore déplorer le laxisme récurrent du pouvoir exécutif face à des mafias prospérant sur le mal-être et les addictions, dans les «cités» comme dans les beaux quartiers. Ou, comme le gouvernement s’y emploie, on peut envisager la dépénalisation de la plus consommée.

Mais on peut aussi faire plus original et plus pédagogique: regarder et décrire ce phénomène comme un marché parmi tant d’autres. Marché illicite certes, mais marché tout de même, répondant aux lois éternelles de l’offre et de la demande, des effets de mode, de la compétition à outrance entretenue par le dogme du respect des règles de la concurrence.

Marché florissant

C’est, à sa manière, ce que vient de faire l’Observatoire français des drogues et toxicomanies (OFDT). Ce groupement d’intérêt public indépendant doté de scientifiques est, depuis 1993, en charge de surveiller tout ce qui, en France, concerne les substances psychoactives licites et illicites. Il explore également la question des addictions dites «sans produit» (jeux de hasard et d'argent, écrans).

Objectif visé: permettre aux pouvoirs publics d'anticiper les évolutions afin de les aider dans leur décision. Objectif tout théorique à la lumière des dernières données publiées par l’OFDT.

Ce sont là des résultats concernant l’année 2016 et une partie de 2017, obtenus grâce à un dispositif (TREND) permettant de fournir des éléments de connaissance sur les usages de drogues illicites ou détournées et les populations particulièrement consommatrices. Parmi ses différents outils, l’OFDT s’appuie sur un réseau de huit sites locaux à Bordeaux, Lille, Lyon, Marseille, Metz, Paris, Rennes et Toulouse.

En termes sanitaires, la cartographie fournie est plus qu’inquiétante. Du strict point de vue du marché, elle est florissante. L’OFDT dit ainsi observer «une nouvelle impulsion donnée à la diffusion de cocaïne portée par la disponibilité d’une substance souvent plus pure et plus dosée en principe actif»; «une extension de l’offre de l’héroïne vers le sud du pays et en Rhône-Alpes»; «la situation des plus précaires et celles de jeunes migrants étrangers installés dans des parcours d’errance»; les pratiques de chemsex et de slam qui entraînent des prises de risques tant avec des substances stimulantes classiques (MDMA, cocaïne) qu’avec des nouveaux produits de synthèse (cathinones); la violence accrue des trafics et les techniques toujours innovantes des trafiquants pour attirer les usagers et les fidéliser (SMS, drive, livraisons, call centres…).

Morceaux choisis.

Cocaïne

«Depuis 2016, et alors que les trafics en provenance des Antilles et de la Guyane se sont intensifiés (notamment avec le transport par les “mules”), les teneurs moyennes en principe actif des produits circulant en métropole sont en hausse sensible, résume l’OFDT. La cocaïne est de plus en plus recherchée par toutes sortes de publics: insérés, festifs ou au contraire très précaires. Ces usagers mettent en avant une “qualité” nouvelle, qui contribue à donner une meilleure image et une nouvelle impulsion à ce produit, très disponible sur tous les sites, et singulièrement à Bordeaux, Lille, Metz ou Rennes. Dans le même temps, les signaux sanitaires font état d’une augmentation des demandes de prises en charge et des recours aux urgences en lien avec les consommations de cocaïne.»

Héroïne

«La substance traditionnellement présente au nord et à l’est du pays (Lille et Metz), à proximité des marchés néerlandais et belge, est désormais plus visible dans la partie sud du pays (Marseille, Toulouse, Bordeaux). En parallèle, les observations récentes insistent sur l’activité de nouvelles filières albanophones en Rhône-Alpes et sur le site de Lyon. Tous ces éléments doivent conduire à une grande vigilance quant à la diffusion du produit, en particulier auprès de nouveaux usagers plus “naïfs” et donc plus vulnérables.»

Cannabis

«Les constats sont de deux ordres: dans la lignée des observations des années précédentes, la place de l’offre d’herbe ne cesse de croître (en témoigne le niveau record de saisies de 18 tonnes en 2016) alors que sa production se professionnalise. Les sites de Rennes, Toulouse ou Metz soulignent les efforts portés sur les techniques de production ou de commercialisation. En parallèle, et alors que les produits dérivés de l’herbe comme de la résine continuent de se diversifier (avec une tendance à être beaucoup plus dosés), les problèmes de santé en lien avec les usages sont plus souvent évoqués.»

MDMA et Nouveaux Produits de Synthèse (NPS)

« La MDMA reste disponible sous forme de poudre et de cristal […]. Les sites rapportent l’engouement pour des comprimés d’ecstasy dont les producteurs et trafiquants soignent la forme et le design. Ils parviennent ainsi à attirer une clientèle jeune mais aussi, parfois, des ex-usagers des années 1990, aujourd’hui quadragénaires, qui consomment à nouveau la substance.»

«Une cinquantaine de NPS ont été identifiés pour la première fois en France en 2016. L’analyse montre que ce sont toujours des cathinones (essentiellement 4-MEC et 3-MMC) qui sont principalement recherchées par les usagers. Concernant les cannabinoïdes de synthèse, on note un intérêt marqué pour l’inhalation sous forme d’e-liquides, un sujet activement discuté sur les forums.»

Consommateurs précaires, techniques de vente affûtées

Qu’en est-il des consommateurs et des techniques de vente? Les observateurs insistent, dans leurs rapports, sur la grande diversité et la fragilité avérée de nombre d’usagers. Les vendeurs doivent ainsi souvent faire avec des acheteurs «désocialisés», des personnes que les centres d’accueil et d’accompagnement à la réduction des risques chez les usagers de drogues (CAARUD) «ont parfois du mal à atteindre».

«On observe davantage de jeunes en situation de précarité, dont certains sont issus de l’espace festif ou de mouvements antiautoritaires, explique l’OFDT. Enfin, la présence de très jeunes mineurs étrangers venus d’Afrique du Nord et installés dans des parcours d’errance, de deal et de consommation de produits inhalés, d’alcool et de cannabis est rapportée à Paris mais aussi à Rennes.»

C’est, on le sait, un marché dont les coulisses ne peuvent parfois être masquées.

«Les phénomènes de violence en lien avec les trafics gagnent en visibilité à Bordeaux, Lille, Marseille, Toulouse ou Rennes: les mentions d’agressions sont multiples et la présence d’armes à feu plus commune. Un autre type de pression s’exerce en parallèle à l’intérieur même des réseaux de trafic de cité, avec des recrutements d’intermédiaires très précaires (sans papier, “petites mains” étrangères aux quartiers), pour des durées courtes.»

Mais c’est également un marché qui voit les marchands-trafiquants redoubler d’efforts pour «satisfaire les demandes des usagers», notamment en «diversifiant les techniques de vente».

Émergent ainsi, dans les villes et sur la Toile, des «cocaïne call centres», des «drive» ou des SMS promotionnels. On annonce, à Paris, des distributions de prospectus et des livraisons écologiques de cannabis à vélo.

Dans l’ensemble des sites de l’OFDT, les ventes se font aussi de façon plus fractionnée. On y accepte le billet de vingt ou dix euros voire l’achat en pièce, à l’unité de consommation.

Où l’on voit une parfaite plasticité d’une offre pleinement à l’aise dans la modernité, des revendeurs qui savent à la perfection s’adapter aux besoins (et aux revenus variés) des usagers en manque.

Jean-Yves Nau Journaliste

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