Allemagne

Quarante ans après, l'Allemagne héroïse-t-elle trop les terroristes de la bande à Baader?

Adrienne Rey, mis à jour le 19.12.2017 à 17 h 15

Si 2017 marque les 100 ans de la révolution russe, on célèbre également un autre anniversaire outre-Rhin, celui de «l’automne allemand», durant lequel, en 1977, la Bande à Baader ensanglanta le pays. Une page d'histoire qui fait encore débat.

Extrait de l'affiche du film «La Bande à Baader».

Extrait de l'affiche du film «La Bande à Baader».

À lire les titres de la presse allemande ce mois-ci, on pourrait se croire transporté à une autre époque… «La police recherche toujours trois ex-membres de la RAF… Un mandat d’arrêt international vient d’être lancé.» Aujourd’hui, c’est pour une affaire de braquage à main armée que ces anciens terroristes sont poursuivis. En octobre, la série policière Tatort, véritable institution en Allemagne, a déclenché la polémique en choisissant le climat de terreur de fin 1977 –«l’automne allemand»– comme toile de fond à son 1.031e épisode, relançant ainsi le débat autour de la représentation de la Rote Armee Fraktion –la Fraction armée rouge– dans le paysage audiovisuel.

Quarante ans après sa formation et vingt après sa dissolution, la bande à Baader continue à faire parler d’elle. Pour mieux saisir l’émotion suscitée par la résurgence de ce passé douloureux, un retour s’impose sur cet épisode à la fois traumatique et controversé de l’histoire allemande. À la fin des années 1960, un mouvement contestataire généralisé secoue la jeunesse européenne. En butte à l’impérialisme américain, opposés à la guerre au Vietnam et rejetant la morale bourgeoise de leurs parents, les étudiants occupent les universités et descendent dans la rue.

Radicalisation

En Allemagne, cette génération révoltée l’est aussi contre le lourd héritage laissé par leurs aînés, un sentiment de culpabilité qui infuse la société allemande. À Berlin, la Freie Universität est le vivier de la contestation, incarnée par Rudi Dutschke, étudiant en sociologie devenu fer de lance de la révolte étudiante. Pour bien comprendre l’effervescence de l’époque, on peut se référer à l’excellent documentaire de Jean-Gabriel Périot, Une jeunesse allemande, sorti en 2015.

Mais au début des années 1970, c’est dans les colonnes du magazine d'extrême gauche Konkret, sous la plume de la journaliste Ulrike Meinhof, qu’elle est la plus fidèlement retranscrite. En juin 1967, la manifestation organisée contre la visite du Shah d'Iran à Berlin dégénère et un étudiant est abattu par la police. La rédaction de Konkret, après avoir recueilli de nombreux témoignages, n’hésite pas à accuser les autorités de bâcler l’enquête.

À la suite de cet événement, les choses vont rapidement prendre un tour radical. En 1968, trois jeunes gens sont arrêtés et incarcérés pour avoir mis le feu à deux grands magasins de Francfort, sans toutefois causer de victimes. Ce sont Andreas Baader, Gudrun Ensslin et Horst Söhnlein, futurs leaders de la RAF. Dans les pages de Konkret, l'éditorialiste Ulrike Meinhof leur apporte son soutien. Et lorsqu’on lui proposera, deux ans plus tard, de participer à l’évasion de Baader organisée par Ensslin, elle acceptera sans hésiter.

L’opération est un succès. Meinhof, qui ne devait jouer qu’un rôle passif, en leurrant la surveillance des gardes, décide de rejoindre la lutte armée et d’entrer à son tour dans la clandestinité. Devenue porte-voix de la RAF, elle fait preuve d’un engagement sans faille, allant jusqu'à écrire:

«Nous proclamons que les flics sont des porcs, le mec en uniforme est un porc. Il n’est pas un être humain et nous pouvons évidemment lui tirer dessus.»

Climat de terreur

 

Prônant la «guérilla urbaine» contre une social-démocratie allemande accusée de fascisme et de s’être assujettie au grand capital américain, la RAF va commettre une série d’attentats. À ses débuts, elle jouit d’une image relativement positive au sein de la population. D’après un sondage réalisé en 1971, un Allemand sur quatre considère ainsi avoir une certaine sympathie pour l’organisation, tandis qu’un citoyen sur dix se dit prêt à héberger clandestinement l’un de ses membres.

Les attentats se multiplient et avec eux le nombre de morts, dont le total dépasse la trentaine. Après une incroyable chasse à l’homme mobilisant les forces policières de tout le pays, la bande à Baader est finalement arrêtée en 1972.

L'arrestation de Baader / AFP

On aurait pu penser que l’histoire s’arrêterait là, mais c’était sans compter sur la tragédie qui allait se jouer entre les murs de la prison de Stammheim. Les images de l’arrestation musclée de Baader, apparu cheveux peroxydés, ses éternelles Ray-Ban sur le nez et d’Holger Meins, uniquement vêtu d’un slip noir, avaient profondément marqué les esprits. Aussi, lorsque peu de temps après leur incarcération, les prisonniers dénoncent leurs conditions déplorables de détention, une partie de la presse s’insurge.

En France, Jean-Paul Sartre mène la fronde. En 1974, il rend visite à Baader dans sa cellule à Stuttgart, accompagné par un jeune Daniel Cohn-Bendit qui, venu chercher le philosophe à sa sortie du parloir, recueille ce commentaire lapidaire du philosophe :«Mais qu’il est con, ce Baader!»

Jean-Paul Sartre et Daniel Cohn-Bendit I AFP

Bras de fer

 

Mettant à profit leur image de martyrs, les membres fondateurs de la RAF s’appuient sur des soutiens extérieurs qui constituent la seconde génération de leur organisation. Elle n’aura qu’un seul but: libérer les prisonniers en menant de nouvelles attaques. Pour communiquer avec eux, un système de messages codés est mis en place. Il est basé sur Moby Dick, le roman de Melville, véritable bible d’Ensslin et Baader, pour qui la baleine blanche incarne l’avatar du fascisme allemand, le grand Léviathan de la social-démocratie. Baader, se fait d’ailleurs surnommer «Achab» en l’honneur du célèbre capitaine et va jusqu’à appeler sa cellule «la cabine».

Dans la nuit du 8 au 9 mai 1976, Ulrike Meinhof se suicide en se pendant aux barreaux de sa cellule. Après une série d’opérations échouant à faire libérer ses leaders survivants, la RAF organise en 1977 l’enlèvement de Hanns Martin Schleyer, représentant du patronat allemand et ancien SS. En échange de sa libération, les ravisseurs demandent à ce que les prisonniers de Stammheim soient relâchés. Le bras de fer avec les autorités se durcit.

Hanns Martin Schleyer I STR / AFP

Le 13 octobre, un avion de la Lufthansa est détourné par un commando de quatre Palestiniens qui réclament à leur tour la libération des membres de la RAF incarcérés. Durant l’assaut donné par les forces de l’ordrecinq jours plus tard, trois d’entre eux sont tués et tous les passagers pris en otage retrouvent la terre ferme, sains et saufs. Comprenant désormais qu’aucune libération ne sera possible, Baader, Enslinn et Jan-Carl Raspe se suicident dans leur cellule. C’est du moins la thèse officielle qui sera très vite mise en doute, l’État allemand étant accusé d’avoir commandité et maquillé les meurtres. Le 19 octobre, on retrouve le corps de Schleyer dans le coffre d’une voiture à Mulhouse.

Après une série d’attentats fomentés par une troisième génération de terroristes, dont l’assassinat du patron de la Deutsche Bank, Alfred Herrhausen en 1989, la RAF finit par s’auto-dissoudre en 1998.

Icônes et martyrs

 

De leur vivant déjà, les membres de la RAF, grâce à un sens aigu de la mise en scène médiatique, ont su écrire leur légende. Connu pour son goût de la vitesse et des belles voitures, Andreas Baader et son magnétisme animal, est surnommé «Le dandy du mal». Depuis les débuts de la RAF, il forme un couple fusionnel, à la Bonnie and Clyde, avec Gudrun Ensslin, dont le pasteur de père sera bien en peine d’expliquer comment sa fille, «rationnelle et intelligente», a pu se laisser aller à ce qu’il perçoit comme «une réalisation de soi euphorique et violente, touchant presque au sacré».

Mais c’est la trajectoire d’Ulrike Meinhof qui fascine le plus. La prix Nobel de Littérature, Elfriede Jelinek la décrit comme une «devinette historique et une femme énigmatique». Comment expliquer son basculement dans la violence? Qu’est-ce qui a pu pousser la journaliste à sceller son sort à celui d’une organisation terroriste, lorsque ce jour de mai 1970, elle suit Baader dans sa fuite en sautant par la fenêtre?

Lors de ses funérailles à Berlin, parmi la foule d’anonymes venus lui rendre hommage, se trouve la chanteuse du Velvet Underground, Nico, qui lui dédiera sa chanson «Das Lied der Deutschen».

Meinhof fascinera encore par-delà sa mort, comme le prouve l’affaire rocambolesque de son cerveau, conservé après son autopsie en 1976 pour un examen neurologique. Ce dernier révèlera la présence de lésions dans la zone liée aux émotions, probables séquelles d’une opération chirurgicale subie à 27 ans, lorsqu’elle croyait souffrir d’une tumeur au cerveau. Le médecin légiste conclut alors a un «lien de causalité» entre ces lésions et son activité terroriste. Remisé sur une étagère de la clinique universitaire de Magdebourg, le cerveau de Meinhof sera finalement récupéré par ses filles en 2002, avant de rejoindre sa dépouille au cimetière berlinois de Mariendorf.

Débat culturel

 

Peu de temps après le suicide de ses membres fondateurs, le cinéma s’empare du thème de la RAF. En 1978, le film collectif L’Allemagne en automne rassemble plusieurs grands noms du cinéma allemand, dont Fassbinder et Volker Schlöndorff.  En 1986, Stammheim, réalisé par Reinhard Hauff, suscite une première polémique en remportant l’Ours d’Or du meilleur film à Berlin.

Plus récemment, en 2008, La Bande à Baader s'attire les foudres de Bettina Röhl, fille de Meinhof. Celle que sa mère a abandonnée à l’âge de 7 ans accuse le film de présenter une version romancée de l’histoire de la RAF et de vouer un culte aux terroristes. D’après le dramaturge John Von Düffel, cette fascination s’explique, en ce que la RAF symbolise «quelque chose de grand, d’absolu et de mythique. Tous les ingrédients sont réunis: l’enlèvement, la fuite, la clandestinité. L’époque de la RAF incarne le dernier terrain de jeu et d’aventures de l’histoire allemande».

Il faut attendre 2003 et une exposition berlinoise consacrée au mythe de la RAF, pour que soit lancé un débat de société autour de l’héroïsation des terroristes. Entre temps, le logo de la RAF, un pistolet mitrailleur Heckler and Koch MP5 sur une étoile rouge, a fait une entrée remarquée dans la pop culture. Quand il ne recouvre pas les murs, il s’arbore sur des porte-clefs, des sacs et des accessoires en tout genre. En 2016,  Sebastian S. membre de Die Linke, le parti de  gauche radicale allemand, fait scandale en l’arborant sur son T-shirt. Un député du FDP, le parti libéral-démocrate, mènera l’affaire devant les tribunaux. Suite à son dépôt de plainte, Sebastian S. sera finalement radié des listes de son conseil municipal de Lichtenberg au nord de Berlin

Tendance «terrorist chic»  

 

Cette «Rote Armee fashion» trouve son apogée avec la collection de T-shirts estampillés «Prada Meinhof» d’une boutique hambourgeoise. Le magazine de mode Tussi Deluxe surfe, à son tour, sur la vague, en publiant un portfolio de la RAF, où l’on voit une voiture, coffre ouvert, laissant supposer qu’il contient le corps de Schleyer. Un magazine féminin danois, s’est, quant à lui, amusé à décortiquer, lors d’un numéro spécial «Mode et Révolution», les tenues portées par Ulrike Meinhof durant son procès ou encore le jour de son suicide (chemise blanche à carreaux jaune et violet). Célébrant son sens aigu du style, la rédaction du magazine va jusqu’à proposer à ses lectrices des tenues similaires, pour quelques milliers de couronnes danoises, élevant, au passage, Meinhof au rang d’icône de la mode «seventies».

Une ancienne de la RAF, Astrid Proll, a également flairé le filon, en publiant un live de photographies, sorte d’album de famille, afin, dit-elle, de «rendre compte de  son histoire personnelle et de celle, mythifiée, de la RAF». Pour certains jeunes Allemands, l’histoire de la Rote Armee Fraktion est aujourd’hui vue comme un îlot de rébellion héroïque dans le pragmatisme politique ambiant.

Un tour sur le web suffit pour s’en persuader, où les sites et les blogs à la gloire de la RAF fleurissent. Danny, 27 ans, est étudiant en sciences politiques à la faculté Humboldt de Berlin. Pour nous, il accepte de se replonger dans ses années de fascination envers la bande à Baader. C’est à Bautzen, une ville de Saxe, connue pour la virulence de ses groupes néonazis, qu’il commence à s’intéresser au groupe et plus particulièrement à Meinhof:

«Elle et la RAF étaient omniprésents dans la musique que j’écoutais, de l’hymne que leur a dédié le groupe punk Wizo, en passant par la dark wave de groupes comme Aufbruck, Mittagseisen ou Der Plan et leur chanson “Ulrike”, où l’on entend la voix spectrale de Meinhof. À l’époque, ma vision était très romantique. Imaginer la révolution, c’était une sorte de rêve assimilé à un fantasme libérateur.»

Sa fascination pour la RAF, Danny l’assume, comme un passage nécessaire, marquant les débuts de son engagement politique, tout en n’ayant «jamais rien ignoré de leurs crimes». Pour lui, le plus décevant a été de voir les idées de la RAF parfois récupérées par des groupes d’extrême droite:

«J’ai vu beaucoup de néonazis à Bautzen et Dresde citer Ulrike Meinhof sans que cela leur semble incohérent ou incompatible. Même si à Berlin, la scène d’extrême gauche est radicalement différente, ça m’a ouvert les yeux. Il n’y a qu’à voir ce qu’est devenu Mahler…» 

Ancien avocat de la RAF, Horst Mahler a en effet basculé vers la droite extrême. À plus de 80 ans, il fait encore régulièrement la une des journaux pour ses théories négationnistes et ses saluts hitlériens. Aujourd’hui, de nombreux Allemands jugent que les membres de la bande à Baader étaient bien intentionnés, mais qu’ils se sont fourvoyés. Entre martyrologie ou glorification d’une époque révolue, la Rote Armee Fraktion continue, en tous cas, de déchaîner les passions prouvant qu’on la vénère ou la condamne, qu'elle demeure une pièce essentielle du grand puzzle de l'histoire allemande.

Adrienne Rey
Adrienne Rey (5 articles)
Journaliste
En poursuivant votre navigation sur ce site, vous acceptez l’utilisation de cookies pour réaliser des statistiques de visites, vous proposer des publicités adaptées à vos centres d’intérêt et nous suivre sur les réseaux sociaux. > Paramétrer > J'accepte