Histoire

Le XIIe siècle, parenthèse enchantée pour l'écriture inclusive

Temps de lecture : 4 min

L'écriture inclusive, une question contemporaine?

Cérémonie d'hommage au Moyen Âge
Cérémonie d'hommage au Moyen Âge

Les adeptes de l'écriture inclusive sont souvent confrontés à des claviers, correcteurs automatiques et dictionnaires inadaptés. À l'occasion du Hackathon Écriture inclusive, dont Slate.fr est partenaire, 75 personnes de tous horizons vont se réunir le temps d'un weekend pour créer les outils nécessaires pour écrire de façon inclusive.

La question de l'écriture épicène, ou inclusive, fait débat en ce moment –c'est peu de le dire: on en parle à la radio, les sites internet, dont Slate, prennent position, l'Académie Française s'en mêle et même le gouvernement.

En plus des questions de principe, se posent des questions concrètes: faut-il utiliser le point médian (chercheur·se)? Le tiret (historien-ne)? Féminiser les fonctions (professeure)? Un petit détour par le serment de fidélité médiéval pour voir que ces questions ne datent pas d'hier...

L'hommage, un rite d'hommes

Le serment est au cœur des pratiques médiévales. L'un des plus importants est le serment de fidélité, qui structure la relation entre le seigneur et son vassal. Le geste est l'un des plus emblématiques du Moyen Âge: sur un genou –pas deux, car ce serait trop servile–, le futur vassal place ses mains entre celles de son seigneur et lui jure fidélité.

En fonction des moments et des régions, ce serment varie beaucoup. Mais on trouve généralement une formule qui dit: «moi, un tel, je jure de t'être fidèle, comme un homme doit être fidèle à son seigneur». L'important, bien sûr, est ce «comme un homme».

Plus sérieusement, ce serment est souvent appelé «hommage»: littéralement, on devient l'homme de celui à qui on le prête. Le latin utilise d'ailleurs souvent homo, homme, comme synonyme de vassalus ou fidelis, vassal et fidèle.

Dès lors, que se passe-t-il lorsque l'un des protagonistes du serment, voire les deux, est une femme?

Une seigneure?

En 1057, Almodis de la Marche est comtesse de Barcelone. Femme de la haute noblesse, elle a joué un rôle politique majeur durant toute sa vie, notamment auprès de ses maris successifs, tous de très grands seigneurs. Le dernier mariage est on ne peut plus romanesque: alors qu'elle est mariée au comte de Toulouse, elle se fait enlever par le comte de Barcelone, Ramon Berenguer, qui l'aime. Ils se marient et ont des enfants, déclenchant la colère de l'Église qui n'aime guère les unions multiples.

Almodis et Ramon reçoivent le serment de fidélité d'Ermessende de Carcassone, comtesse de Narbonne, la grand-mère de Ramon. Le texte du serment nous a été conservé. Elle jure d'abord à Ramon, promettant de lui être fidèle «comme envers son seigneur», puis à Almodis, et elle emploie les mêmes mots. Autrement dit, lorsqu'elle parle à sa dame, la domina, elle emploie le terme de «suo seniori», son seigneur, au masculin.

Almodis est une femme de pouvoir, riche, puissante, qui gouverne à côté de son mari. Mais elle gouverne en seigneur, ne serait-ce que grammaticalement. Elle assume donc deux identités: dans la même phrase, on la désigne comme «comtesse Almodis» puis comme «son seigneur».

Ces deux identités peuvent être encore plus resserrées: dans un autre serment, un nommé Guillaume jure fidélité à Almodis en l'appelant «seniori mea», littéralement «ma seigneur». Que les latinistes nous pardonnent, on sait que c'est un barbarisme, mais ça dit bien la volonté d'articuler les deux identités d'Almodis en une seule expression.

Ma seigneur, une comtesse seigneur: on n'est pas loin, finalement, des ambiguïtés de la formule «Madame le maire»...

Et une vassale?

Mais le plus intéressant est de voir comment Ermessende se désigne elle-même: dans son serment, elle promet en effet d'être fidèle «comme une femme fidèle doit l'être envers son seigneur».

Autrement dit, Ermessende adapte délibérément le texte du serment classique pour l'adapter à son propre sexe. Il s'agit donc bien d'une forme d'écriture épicène, d'autant plus remarquable qu'elle est isolée: la plupart des autres serments prêtés par des femmes reprennent la forme «comme un homme».

La plupart, mais pas tous, et il est remarquable de voir qu'un certain nombre font un effort pour féminiser les termes classiques: en plus du «comme une femme», on trouve ainsi par exemple des vassales qui promettent d'être les «amies» de leur seigneur, alors que la formule normale est évidemment au masculin. Cela atteste d'une vraie volonté de donner une place à ces femmes vassales.

Une féminisation bien vite abandonnée

Cette féminisation atteint très vite ses limites: on ne trouve jamais de féminisation pour «hommage» (du type «femmage»: dès le Moyen Âge, le mot «homme» est employé comme un neutre). De même, la forme «seigneuresse» existe bel et bien... mais on n'en a que quatre occurrences pour toute la période médiévale.

Enfin, cette féminisation est typique du XIe-XIIe siècle: vers 1100, un serment parle «des châtelains et châtelaines des deux sexes»; vers 1140, «des châtelains des deux sexes»; vers 1180, «des châtelains». En un peu moins d'un siècle, les femmes ont disparu de la formule. Et cette disparition répond à un effacement des femmes de la scène politique: en 1180, il n'y a plus d'Almodis ou d'Ermessende.

L'exemple souligne que ces enjeux grammaticaux et syntaxiques ne sont pas innocents. Derrière les mots que l'on emploie, il y a des structures sociales, des rapports de pouvoir, des constructions de stéréotypes sexuels. Alors, entre Almodis, femme seigneur, et Ermessende, fidèle à sa féminité, qui l'emportera? Cette histoire-là, c'est à nous de l'écrire... tou.te.s ensemble!

En savoir plus:

Florian Besson

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