Culture

Les films que vous ne verrez jamais: «Le Seigneur des anneaux» avec les Beatles

Temps de lecture : 8 min

Le roman fleuve de J.R.R. Tolkien a causé bien des soucis aux cinéastes qui ont imaginé, pendant cinquante ans, de nombreux stratagèmes plus ou moins heureux pour en venir à bout. L'un d'eux impliquait le plus célèbre quatuor de Liverpool.

Via Reddit
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«Mon travail a échappé à mon contrôle et j’ai créé un monstre: une romance immensément longue, complexe, plutôt amère et terrifiante, particulièrement inadaptée aux enfants (si elle l’est pour quelqu’un)», écrivait J.R.R Tolkien à son éditeur en 1950 après avoir mis treize ans à accoucher d’une suite à son premier livre, Le Hobbit. Le Seigneur des anneaux était né et son auteur, très perfectionniste et procrastinateur professeur de langues d’Oxford, résumait déjà assez parfaitement ce qui n’allait pas tarder à coller quelques grosses migraines aux cinéastes souhaitant l’adapter.

Car comme le prédisait son auteur, pendant cinquante ans, le plus célèbre roman d’heroic-fantasy, avant que Peter Jackson n’y pose son empreinte indélébile, est bien restée… une fantaisie. Avec tous les insensés délires que ça présuppose.

Hollywood n'était pas prêt

Le premier qui frappe à la porte de Tolkien dès 1957 est un certain Forrest J Ackerman, un fan et auteur de science-fiction reconnu alors pour être l’inventeur de l'abréviation «sci-fi». D’emblée, il veut faire des aventures de la communauté de l’anneau en Terre du Milieu un film live-action, malgré la préférence du vieux professeur pour l’animation.

«Je devrais être bienveillant avec l’idée d’un film en animation, malgré le risque de vulgarisation, et cela sans considération d’argent, même si à la veille de la retraite, ce n’est pas une désagréable possibilité», écrivait-il à son éditeur en 1957.

Les ventes du livre restant alors assez confidentielles, Tolkien est bien conscient qu’il mettra du temps à en récolter les fruits et qu’une adaptation au cinéma lui rapportera immédiatement une large somme d’argent. Il confie donc à Ackerman les droits pendant un an.

Mais ce dernier peine à convaincre Hollywood de se lancer dans cette entreprise probablement trop ambitieuse pour les moyens limités du cinéma des années 1950. «J’étais à l’école avec James Nicholson, qui était le président de American International Pictures, et je me disais que, peut-être, il serait intéressé. Mais l’ampleur du projet était trop grande pour lui. Je ne me rappelle plus qui j’ai approché d’autre mais personne n’était, évidemment, préparé à produire ça à l’époque», expliquait Ackerman.

«Gandalf for President»

Des mondes peuplés de Hobbit, de nains, d’elfes, d’orcs et de sorciers n’étaient clairement pas faits pour les très conservatrices années 1950. Ils le seront davantage pour les plus «libérées» et hallucinées années 1960 et 1970. La contre-culture hippie s’empare ainsi du livre du vieux professeur d’Oxford, les slogans «Frodo lives!» et «Gandalf for President», imprimés sur des badges, des T-shirts ou sur les murs, deviennent des signes de ralliement et les ventes décollent, permettant au Seigneur des anneaux de devenir un phénomène culturel dans le monde entier.

Et les premiers à s’y intéresser sont l’autre grand phénomène anglais des années 1960: les Beatles, qui connaissent le succès à la fois dans les charts et au cinéma grâce aux comédies de Richard Lester, Quatre Garçons dans le vent et Help!.

«John voulait que l’on achète les droits cinématographiques du Seigneur des Anneaux, se souvenait Paul McCartney dans le livre Beatles at the Movies de Roy Carr. C’était vraiment son idée. On en a parlé un moment puis ça a commencé à péricliter parce qu’immédiatement, John voulait être Bilbo. Il voulait être le chef et avait tendance à se la jouer: “Ouh là, attends une minute.” (...) La force des autres films que nous avions faits était que nous étions tous au même niveau.»

«Une impression opératique»

Ils finiront par se mettre d’accord sur Gollum joué par John Lennon, Frodon Sacquet par Paul McCartney, Gandalf par George Harrison et Sam Sagace par Ringo Starr. Ils pensent même à confier le poste de réalisateur à Stanley Kubrick, qui déclinera. Quant à l’illustrateur Heinz Edelmann, qui travaille alors pour le quatuor sur leur film d’animation Yellow Submarine, il imagine «un genre d’opéra, une sorte d’impression opératique (...) un distillation de l’ambiance et de l’histoire qui n’aurait pas suivi chaque recoin de l’intrigue» dans l’esprit du Fantasia de Walt Disney.

Mais comme le résumera Peter Jackson des années plus tard, «c’était quelque chose qui tenait à cœur à John et J.R.R Tolkien avait toujours les droits cinématographiques à cette époque, mais il n’aimait pas l’idée des Beatles dans le film. Alors il a tué l’idée dans l’œuf.»

Et sa raison n’était peut-être pas qu’artistique. Le vieux professeur n'était pas un grand fan de rock... ni de bruit. Dans une lettre à Christopher Bretherton, il écrit ainsi à propos de l’impasse, autrefois très calme, hébergeant la maison qu’il avait achetée, onze auparavant, pour prendre soin de sa femme malade:

«Tous les habitants actuels ont des radios, des télés, des chiens, des scooters, des sonnettes de vélos et des voitures de toutes les tailles, même les plus petites, qui produisent du bruit des heures avancées de la matinée jusqu’à deux heures du matin. En plus, dans une maison à trois portes de la mienne habite le membre d’un groupe de jeunes hommes qui visiblement ont pour but de se transformer en Beatles. Certains jours, quand c’est son tour d’héberger les répétitions, le bruit est indescriptible.»

«Comme un film de Fellini dans un monde sans fin»

Finalement, le studio United Artists achètera les droits d’adaptation en 1969 pour 250.000 dollars (1,7 million de dollars de 2017). Le jeune réalisateur anglais John Boorman est alors chargé d’adapter l’œuvre de Tolkien.

«Après avoir fait Léo le dernier pour United Artists, ils m’ont demandé ce que je voulais faire ensuite. Je leur ai donné un traitement que j’avais écrit à propos de Merlin. David Picker, alors en charge de la production, n’a pas répondu positivement à Merlin mais m’a demandé à la place de faire Le Seigneur des anneaux, dont ils avaient acquis les droits sans savoir pour autant quoi en faire.»

Avec Rospo Pallenberg, «un architecte qui essayait d’écrire des scénarios», Boorman travaille pendant six mois sur un script qui est d’abord envisagé «comme un film de Fellini dans un monde sans fin ou dans un grand studio, comme le film Moulin Rouge, comme quelque chose de très faux» avant de s’orienter, poussé par le studio, vers quelque chose de plus classique.

Mais là encore, dans ce monde pré-Star Wars où les effets spéciaux optiques sont encore balbutiants et avec l’objectif de combiner les trois livres en un seul film, le challenge impose des choix qui, aux yeux des fans de la très révérencieuse trilogie de Peter Jackson, pourront paraître, au mieux, osés, au pire, carrément insultants pour l’œuvre originale.

«Faire les choses à l'économie»

Le film de John Boorman se serait ainsi ouvert avec «une sorte de pièce de théâtre Kabuki dans laquelle l’histoire de Sauron et la création des anneaux auraient été expliquées lors d’un rassemblement à Fondcombe.» Le scénario prévoyait également une scène d’amour entre Frodon et Galadriel, ainsi qu’une scène dans laquelle le nain Gimli était presque battu à mort afin de recouvrir ses souvenirs ancestraux et le mot nécessaire à pénétrer la Moria. Boorman et Pallenberg imaginent également une scène avec Gandalf et Saroumane, tels des magiciens africains, s’affrontant… avec des mots.

«Comme ça devait être qu’un seul film et que l’on ne pouvait pas gâcher du temps avec de trop nombreux effets compliqués, j’étais partisan d’éliminer toutes les créatures volantes. Je pensais que ça rendrait le film trop riche, que ça sortait trop de l’ordinaire. John Boorman était d’accord avec ça. À Minas Tirith, au lieu d’un destrier volant, le chef Nazgul chevauche une cheval qui semble n’avoir pas de peau. Sa peau vive, brute, saignante est exposée. J’ai toujours ce sentiment que le faste peut éloigner des fondamentaux de la dramaturgie. Nous avons toujours essayé de faire les choses simplement, à l’économie. Quand vous voyiez un château au loin, ça aurait pu être fait de n’importe quoi, même des tours de lignes à haute-tension», expliquait Pallenberg au magazine Outre.

Et à ce stade, aussi fou et absurde que cela puisse paraître aux fans d’Elijah Wood, Sean Astin, Billy Boyd et Dominic Monaghan, ce sont toujours John, Paul, George et Ringo qui sont envisagés par le studio dans le rôle des Hobbits, comme l’a confirmé Rospo Pallenberg:

«Ça m’a été présenté en mode “voyons si nous pouvons essayer de garder les quatre hobbits sur une base égalitaire” –avec, évidemment, Frodon comme personnage principal. Alors, c’est ce qu’on a fait.»

«J’étais brisé quand ils l’ont rejeté»

Mais une suite d’échecs commerciaux pour United Artists, y compris le propre film de Boorman, Léo Le Dernier, marque la fin de l’histoire d’amour d’Hollywood avec le Swinging London des années 1960.

«Le Seigneur des anneaux était un projet cher et dépendant d’effets spéciaux innovants. Au moment où nous avons soumis le scénario à United Artists, le cadre qui l’avait commandé avait quitté la compagnie. Personne là-bas n’avait en fait lu le livre. Ils étaient déconcertés par un scénario qui était, pour la plupart d’entre eux, leur premier contact avec La Terre du Milieu. J’étais brisé quand ils l’ont rejeté. (...) On l’a montré à Disney et d’autres studios mais personne ne voulait le faire», expliquait Boorman dans son autobiographie.

Malgré tout, l’expérience est formatrice pour Boorman et Pallenberg. Sans ce travail, Excalibur, le grand chef-d’œuvre de l’heroic-fantasy des années 1980, n’aurait peut-être pas vu le jour, une décennie plus tard.

«Malgré ma déception à l’époque, ce fut une expérience riche et précieuse. Elle a préparé le terrain pour le script que Rospo et moi avons finalement écrit et filmé sous le titre d’Excalibur. Elle a été également un grande influence sur Zardoz. Beaucoup des techniques d’effets spéciaux que j’ai développées à l’époque ont été mises à profit dans L’Exorciste II: L’hérétique, Zardoz et Excalibur. Certains des lieux de tournage que j’avais prévus pour Le Seigneur des anneaux ont également servi pour Excalibur

John, Paul, George et Ringo, eux, comme le Swinging London, ne passeront pas les années 1970. Et il faudra attendre trente ans supplémentaires, et pas mal d’autres migraines, pour que la vision de Tolkien prenne vie avec des acteurs de chair et de sang.

Michael Atlan

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