Économie

Pour lutter contre le «toujours plus», elle a passé une année sans shopping (ou presque)

Temps de lecture : 3 min

Récit d'un échec bien-pensant.

Des consommateurs avec des paquets, Londres, le 24 octobre 2017 / Daniel Leal-Olivas / AFP
Des consommateurs avec des paquets, Londres, le 24 octobre 2017 / Daniel Leal-Olivas / AFP

Dans les colonnes du New York Times, l'Américaine Ann Patchett, auteure de son état, revient sur un défi qu'elle s'était lancée au jour de l'an 2017: passer une année sans faire de shopping.

L'idée lui avait été soufflée huit ans plus tôt par une amie, qui lui confiait se sentir coupable d'avoir acheté un manteau à la fin de sa propre «année sans shopping» (comprendre sans nouvelles chaussures, vêtements, sacs à main et bijoux). Après avoir médité l'affaire et tenté quelques pieuses mais timides percées sur le terrain de la non-consommation lors du carême (quarante jours à tenir!), Patchett se décida enfin à tenter la grande aventure.

Quelques (nombreuses) exceptions

S'étant surprise à acheter des enceintes quelques semaine plus tard, elle décida plutôt d'établir ses propres règles:

«Je voulais un plan qui soit sérieux mais pas si draconien que je doive l'abandonner en février, donc tandis que je ne pouvais pas acheter de vêtements ou d'enceintes, je pouvais acheter tout ce qu'il y a dans une épicerie, y compris des fleurs. Je pouvais acheter du shampoing et des cartouches d'imprimante et des batteries mais seulement après avoir épuisé ce que j'avais. Je pouvais acheter des tickets d'avion et manger au restaurant. Je pouvais acheter des livres parce que j'écris des livres et tiens une librairie et que les livres sont mon commerce.»

Autrement dit, plutôt que de ne «rien» acheter, Patchett n'achèterait que ce dont elle a «besoin» (et un peu au-delà). Mais voilà que la frontière même du besoin n'était pas si évidente. La période des bonnes résolutions étant également celle de l'hiver, elle se retrouva vite avec un stick à lèvres vide entre les mains. Le stick à lèvres était-il un produit de première nécessité? Heureusement pour elle, Patchett n'eût pas à trancher, puisqu'elle trouva dans ses fonds de tiroirs et de poches cinq autres tubes oubliés: «Mes premiers mois sans shopping étaient pleins de découvertes joyeuses», assure-t-elle.

L'article multiplie ainsi le récit de petites entorses pratiques à un idéal ascétique, et de satisfactions personnelles lorsque, se pensant prise de court par le manque, Patchett se rend finalement compte qu'elle a toujours de la ressource, que ce soit dans l'abnégation ou dans ses placards, et toutes ces petites choses qu'on a accumulées sans plus les voir. Et c'est précisément ce qui fait échouer ce qu'elle essaie de démontrer.

Problèmes de riches

Selon elle, le fin mot de cette «année sans shopping», c'est que celle-ci ne consiste pas seulement à «ne pas acheter de choses», mais à «ne pas faire de shopping» –et de souligner le mot dans un effet dramatique–, c'est-à-dire à ne pas même chercher à consulter des choses que nous serions susceptibles d'acheter.

Or posant cela, elle s'inscrit toujours dans l'optique consumériste qu'elle prétend annuler: Patchett ne cherche pas à dépasser ses désirs compulsifs de consommation –elle trépigne devant une nouvelle montre connectée–, mais simplement à y résister, dans un certain cadre donné, à la fois matériel et temporel.

Sa condition sociale est celle des classes aisées: il est assurément plus simple de se passer d'achats nouveaux quand on a déjà tout. Eût égard à cela, elle reconnaît elle-même les limites de son entreprise:

«Je sais qu'il y a une grande différence entre ne pas acheter de choses et ne pas être capable d'acheter de choses. Ne pas faire de shopping pendant un an peut difficilement m'inclure parmi les pauvres, mais cela m'a mise sur la voie pour comprendre ce que je pouvais faire pour aider.»

Du néant politique à la morale chrétienne

Patchett fait du mieux qu'elle peut pour ne pas surconsommer, elle a une pensée pour les pauvres, une autre pour les consommateurs et le marché («Je comprends qu'acheter des choses soit la colonne vertébrale de l'économie et de la croissance d'emplois. J'apprécie tous les gens qui achètent dans des librairies»)... et aucune pensée politique.

Elle se situe plutôt sur une ligne chrétienne, où prime la vertu. Comme elle le rappelle, elle a passé toute son enfance dans un cadre catholique, à rivaliser d'abnégation avec les autres enfants en anticipant ses privations du carême plutôt que ses vacances, et il semble qu'elle n'en soit pas sortie.

Ce qu'expose Patchett, c'est finalement surtout une morale de la contrition et de la pénitence, où l'on doit culpabiliser d'avoir enfreint la règle. Plutôt que de penser une responsabilité de consommatrice, elle en reste à une conception globalement honteuse de la consommation. S'il s'agit d'être «meilleur» consommateur, ce ne devrait pourtant pas être en termes de bien ou de mal. En attendant, Patchett est bien tentée de rempiler pour l'année prochaine.

Slate.fr

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