Culture

En 2017, j’ai néanmoins lu de beaux livres

Jean-Marc Proust, mis à jour le 27.12.2017 à 18 h 07

Roman social, BD architecturale, thriller fantasmagorique, drame du gaz de schiste..: une sélection subjective de bons livres parus ou réédités en 2017. Des alternatives au Goncourt, pour les cadeaux de dernière minute.

Schmidt's red-tailed monkey cc Angela N. - Flickr

Schmidt's red-tailed monkey cc Angela N. - Flickr

Le hasard faisant parfois des miracles, il arrive qu’entre quelques livres ratés, qui sont tout de même l’essentiel de la production, se faufilent des ouvrages qui méritent d’être lus. Certains se vendent bien, d’autres restent confidentiels. Mais, avec le recul, et malgré toute la mauvaise foi dont je sais faire preuve, force m’est de le reconnaitre: en 2017, il y avait des bons livres à lire.

 

Germinal non conventionnel

Elle y est née. Jennifer Haigh vient de Pennsylvanie et quand elle parle de Ce qui gît dans ses entrailles, sans doute est-ce aussi aux siennes qu’elle songe. Ce roman est celui du gaz de schiste, hydrocarbure non conventionnel selon le terme officiel, qui redonne à Bakerton un semblant de prospérité, oubliée depuis la fermeture des mines de charbon. Vite, tout devient malaisant, sale. Ouvrir ses portes à la compagnie Dark Elephant energy? Bobby Frame sourit, promet des flots de dollars pour un bout de terrain, presque rien. Après tout… Certains cèdent, ils ont besoin d’argent. Et puis d’autres refusent, bloquant l’opération. Les voisins commencent à se haïr, l’argent n’arrive pas. Surviennent des machines gigantesques, une Chisholm 600, qui rase «chaque tronc à ras du sol, avec une lame de la taille d’un manège», puis les bulldozers, la plate-forme de forage… Celle-ci prend bientôt des airs de camp retranché. Tout se délite, s’empoisonne. Il ne fait pas bon extraire la merde. Le lait bio de Mack et Rena ne se vend plus: le gaz le rend suspect.

«La Pennsylvanie rurale ne fascine pas le monde en général. Mais, par cycles, par périodes, ses entrailles suscitent de l’intérêt. Forez-la, dépouillez-la, brûlez-la, un holocauste en offrande aux besoins collectifs.»

Ce roman pue la dévastation et restitue avec force la banalité de vies ordinaires bouleversées par une logique industrielle qui compte ses profits et ignore le réel.  

Ce qui gît dans ses entrailles, Jennifer Haigh, Gallmeister, 24,20 €

 

Epuré

Niels figurait dans la première liste du Goncourt. Encore un roman 39-45, me direz-vous. C’est vrai, mais bien plus construit, romanesque, instructif même, que le récit oubliable, vaguement documentaire et désolé qui a obtenu la célèbre jaquette rouge. Avec Niels, Alexis Ragougneau visite le Paris de l’épuration, lorsque le monde des arts et des lettres se trouve confronté à son attitude sous l’Occupation. On ne parvient ni à voir ni à entendre les rescapés des camps. De retour d’une tournée en Amérique latine, Louis Jouvet donne une conférence. Un bref vaudeville fait dialoguer Jean Cocteau, Marcel Jouhandeau, Claude Roy, Paul Léautaud… Niels Rasmussen, résistant danois, part de Copenhague pour assister au procès de son ami Jean-François Canonnier. Auteur, metteur en scène, directeur de théâtre, compagnon enthousiaste de l’avant-garde et de l’avant-guerre, celui-ci a sombré dans l’antisémitisme le plus farouche, le plus viscéral, le plus abject. Le plus incompréhensible aussi. L’ami tente de comprendre, aimerait innocenter. Ou pardonner. Fort bien documenté, ce roman singulier et ambivalent pose beaucoup de questions et s'abstient intelligemment d'y répondre.

Niels, Alexis Ragougneau, Viviane Hamy, 20 euros.

 

Viscéral

Un père et son fils partent en mer, pêcher ce qui se présente. Ils parlent peu, voire pas du tout. Ils sont en froid. Tout est froid, d’ailleurs. La Mer du Nord est froide, venteuse, il faut tirer les filins, éventrer les poissons morts. Eventrer ? Arracher plutôt, le geste est brutal parce que machinal, Parfois le bateau tangue, un câble vous scie le bras. Parfois encore, un passeur livre des clandestins. Le père et le fils ne disent pas grand-chose; ils les  emmènent en Angleterre où un autre passeur les récupère. Nuit, pluie, froid, peur, routine. Des bateaux, de l’argent qui s’échange, des regards qui ont peur, interrogent. Un jour, ça déraille, forcément. Le sang coule, qui rejoint celui des poissons. L’écriture est âpre, tenace; l’élégance du style ne le cède en rien à la description d’un réel qu’on ne regarde plus. Si on pressait ce bouquin, il en sortirait de la misère humaine, des viscères, des arêtes qui vous font mal à a gorge. Poisseux. Nécessaire.

Ecume, Patrick K. Dewdney, La Manufacture des livres, 17 euros.

NB : le livre est parfois présent au rayons « polars », allez savoir pourquoi. Il a reçu le prix Virilo 2017 (je fais partie du jury, autant le dire).

 

A perdre haleine

Un «tourne pages» comme on dit. Réédité en poche, ce roman déroutant démarre comme une enquête policière classique, c’est-à-dire menée par un journaliste avec deux comparses improbables. Il s’accorde des détours, divorce et garde d’enfants à la clef. Puis s’intéresse à un cinéaste mythique, aux films invisibles, secrets, qu'il vaut mieux ne pas voir. Dans le Darknet, des fans triés sur le volet se les échangent et glosent, entre initiés. Le livre plonge dans l’irrationnel, la sorcellerie, les hallucinations… Une vieille gloire d’Hollywood livre des ragots autant que des infos. Ca sent le moisi. Des pièces à conviction jalonnent le récit: articles de journaux, rapports de police, d’hôpital pages web, photos… Jeu de pistes machiavélique, qui tient du thriller et du récit initiatique.

«J’étais entré dans cette pièce avec la certitude de pouvoir distinguer le factuel du fictif. Désormais, je n’étais plus très sûr de faire la différence.»

On finit par le connaître, ce cinéaste, Stanislas Cordova, dont la biographie et l’œuvre se construisent progressivement, avec la minutie jouissive d’un Borgès. A la manière de Gaston Leroux, des phrases en italiques troublent et interrogent. Le puzzle s’assemble en 850 pages denses. Mais le lecteur, frénétique, trouve qu’il n’y a pas assez de pièces.

Intérieur nuit, Marisha Pessl, Folio, 9,90 euros.

 

Et, bien évidemment…

Dans ces colonnes, j’avais parlé du Cénotaphe de Newton (Dominique Pagnier). Mon avis n’a pas varié. D’une écriture classique, il s’inscrit à rebours des modes du moment qui jalonnent tristement les étals des libraires. Mais il s’agit d’un roman, d’un vrai roman, et qui pourrait franchir l’obstacle du temps. Sans doute trop long et exigeant pour les prestigieux prix littéraires de l’automne, il a été remarqué tardivement, mais heureusement, par Le Monde et Le Figaro. De quoi lui valoir quelques -heureux- lecteurs de plus.

Le  Cénotaphe de Newton, Dominique Pagnier, Gallimard, 24 €

 

Du romantisme, un peu de Sigmund Freud, du désir et du sang, sans oublier le décor inattendu d’une ville d’eau des Pyrénées, avec, en bonus, la fête traditionnelle (?) de la Vierge noyée, agrémentée d’un kax karrot et du txikiteo. Avec son talent habituel, Trevanian, qui a vécu au pays Basque, se métamorphose en écrivain français du tournant du siècle, trouvant l’aisance fluide d’un récit romantique, où les amours des jeunes gens s’agrémentent de réflexions définitives sur les rapports sociaux. Le génial auteur de Shibumi s’offre même la lucidité d’une Grande Guerre en toile de fond, joyeuse avant 1914, douloureuse après, mais lointaine: le roman n’a pas encore connu sa morsure. Un pastiche, légèrement décadent, à savourer avec un thé, à l’anglaise.

L’Eté de Katya, Trevanian, Gallmeister, 20,50 euros.

 

En «Pléiade», où il côtoie les plus grands, et parfois des esprits brillants à la plume médiocre, Philip Roth peut tranquillement attendre le Nobel de littérature. Les puristes hurleront qu’il doit être lu en anglais. Grand bien leur fasse d’autant plus qu’ils seront bien obligés d’acheter ce volume pour la préface, l’interdiction et les notes qui sont évidemment indispensables, bien qu’en français. On ne manquera pas l’entretien qu’il a accordé à Josyane Savigneau dans Libération, qui commence ainsi, désinvolture superbe:

-«Pourquoi avoir exclu du premier volume de la Pléiade Laisser courir, Quand elle était gentille, Tricard Dixon et ses copains?

- J’ignore pourquoi ces livres n’y sont pas. J’ai laissé à l’éditeur le soin de choisir les titres.»

Romans et nouvelles (1959-1977), Philip Roth , La Pléiade, Gallimard, 64 euros jusqu’au 30 mars 2018.

 

Grisants Grisons

Je lis beaucoup de BD et je les lis mal, c’est-à-dire vite. Je ne profite pas assez des dessins. C’est pour cela que L’Aimant est à mes yeux une BD à part. Le dessin n’est pas ornemental, simple soutien du récit. Le dessin est le récit. Il lui donne un aspect contemplatif rare. Car l’album de Lucas Harari est autant une histoire fantastique qu’un hommage à un bâtiment exceptionnel: les thermes de Vals. Dus à Peter Zumthor, prix Pritzker 2009, le Nobel de l’architecture, ils se dressent à flanc de colline, bien qu’en partie enfouis, Le matériau, du gneiss, la simplicité du complexe, des formes cubiques, la symétrie, les contrastes de lumière, tout leur confère une étrange austérité, mais aussi un apaisement qu’on suppose parfait. La BD restitue cette ambiance avec une palette de couleurs réduites et un trait rigide qui évoque parfois, le compliment n’est pas mince, Yves Chaland. On se plonge dans ces pages avec une forme de torpeur, comme celle qui s’empare probablement du thermaliste en entrant dans les eaux à 30° du très chic 7132. La BD coûte 25 euros mais vous y ajouterez inévitablement quelques (bonnes) centaines de francs suisses pour aller la lire in loco, durant un week-end de rêve à Vals.

L’Aimant, Lucas Harari, La Sarbacane, 25 euros.

 

Jean-Marc Proust
Jean-Marc Proust (182 articles)
Journaliste
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