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Sa vie d'avant le KGB: le passé de Poutine cascadeur refait surface

Temps de lecture : 4 min

Dans les années 1970, le futur président russe aurait tenu de petits rôles dans des films patriotiques.

Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP
Mikhail KLIMENTYEV / SPUTNIK / AFP

L’imagerie officielle le présentait déjà comme un amateur de sports extrêmes ne craignant ni les profondeurs des mers, ni les sommets enneigés, ni la steppe sibérienne. On le savait ceinture noire de judo depuis qu’il avait gagné les championnats de Leningrad en 1976. On ignorait toutefois que dans sa jeunesse Vladimir Poutine avait été cascadeur dans des films patriotiques.

La chaîne russe de télévision indépendante Dojd («la pluie»), qui émet sur internet, a interrogé plusieurs anciens compagnons de l’actuel président. Ils ont confirmé que dans les années 1970 le jeune Vladimir Poutine avait joué dans plusieurs films, mettant ses capacités sportives au service de quelques épopées sur la Seconde Guerre mondiale, pour une dizaine de roubles par jour.

Un de ses copains d’alors, Vassili Shestakov, se souvient par exemple de deux titres: «Blocus» et «Le Bataillon de Izhorski», du nom d’une usine «héroïque» de la banlieue de Leningrad fondée en 1722 par le tsar Pierre le Grand. Il a oublié le nom d’un troisième. Ils incarnent alors des soldats soviétiques ou allemands. Indifféremment. Mais l’honneur est sauf: «Jamais Poutine n’entra dans la peau d’un fasciste», assure Alexandre Massarski, un autre participant.

«Judocratie»

À l’époque, le jeune Vladimir Vladimirovitch n’a pas encore été approché par le KGB. Ses journées se passent dans les arrières-cours des appartements communautaires où triment ses parents. Le judo est un moyen d’échapper à la grisaille du quotidien et aux tentations de la petite délinquance. Il permet aussi à un adolescent plutôt petit et fluet de ne pas s’en laisser imposer par les plus costauds. Les relations nouées alors résisteront au temps, se transformant en une sorte de réseau que le journaliste du New York Times Steven Lee Myers qualifiera de «judocratie» dans sa biographie de Poutine (The New Tsar: The Rise and the Reign of Vladimir Poutine).

Sous la houlette d’Anatoli Rakhline, les jeunes pratiquent non seulement le judo mais aussi le sambo (acronyme du russe «auto-défense sans arme»), un art martial empruntant au judo et à la boxe, introduit dans l’armée rouge au cours des années 1920-1930. L’amitié pour le maître survivra à l’ascension de l’élève vers le pouvoir suprême. En 2013, les obsèques de Rakhline, qui se considérait comme son «deuxième père», seront une des rares occasions où le président russe volontiers présenté comme un poisson froid donnera publiquement un signe d’émotion.

La bande de Leningrad est avec le KGB le deuxième pilier du système Poutine. Outre Massarski et Shestakov déjà cités, on y trouve les frères Rotenberg, Arkadi et Boris, issus d’une bonne famille de la nomenklatura soviétique. Dans la salle d’entraînement de Rakhline, tous ces adolescents étaient déjà inséparables. On les voit –sans Poutine– sur des photos des films mentionnés par Vassili Shestakov.

Persona non grata

Arkadi Rotenberg doit sa fortune à ses liens avec celui qui continue d’être son partenaire de judo. Grâce à Poutine, il est devenu un des hommes les plus riches de Russie, épinglé dans les Panama papers. Selon les estimations, il pèse entre 1,5 et 4 milliards de dollars. Depuis la guerre en Ukraine et l’annexion par Moscou de la Crimée, il est persona non grata dans l’Union européenne et aux États-Unis.

À peine nommé Premier ministre par Eltsine, quelques mois avant de devenir président, Vladimir Poutine a créé en 1999 une société publique de vente de vodka, Rosspiritprom, qu’il a confiée à Rotenberg. Elle contrôle près de la moitié du marché d’une boisson toujours aussi populaire. Avec les bénéfices enregistrés plus quelques transactions avantageuses avec Gazprom, Arkadi Rotenberg a fondé sa propre banque et une société de travaux publics.

C’est à elle, Stroigazmontach, qu’a été attribué le marché du pont et de la ligne de chemin de fer au-dessus du détroit de Kerch qui sépare la Russie de la Crimée. Une entreprise autant politique que technique qui doit affirmer l’appartenance de la presqu’île à la Russie. En 2016, le magazine Forbes qualifiait Arkadi Rotenberg de «roi des commandes d’État».

Deuxième famille

Anatoli Rakhline, qui les connaissait tous très bien depuis qu’ils avaient une dizaine d’années, avait raison: Poutine «ne prend pas les copains de Saint-Pétersbourg pour leurs beaux yeux mais parce qu’il accorde sa confiance aux gens qui ont fait leurs preuves et qui sont fidèles», avait-il dit aux Izvestia, le journal du gouvernement. Député à la Douma, Vassili Shestakov a été un des fondateurs du premier parti poutinien avant d’adhérer à Russie juste, le deuxième parti qui soutient… Poutine. En 2004, avec le président, il a cosigné le livre Judo, History, Theory, Practice.

Rotenberg et Shestakov ont créé à Saint-Pétersbourg en 1998 un club de judo et de sambo, le Yawara-Neva Club. Yawara comme l’arme japonaise utilisée dans les arts martiaux et Neva comme le fleuve qui traverse Saint-Pétersbourg. Le président d’honneur n’est autre que Vladimir Poutine. Ainsi va, à côté des «services», la deuxième famille du chef du Kremlin qui le ramène à sa jeunesse pétersbourgeoise.

Interrogé par Dojd sur la «carrière» de cascadeur, le porte-parole de la présidence, Dmitri Peskov, a répondu qu’il n’en avait pas connaissance. Quant au service de presse de la société cinématographique Lenfilm, il a déclaré qu’il n’y avait pas de fiche au nom de Poutine dans le dossier des figurants, en ajoutant cependant: cela ne veut pas dire qu’il n’ait pas joué.

Daniel Vernet Journaliste

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