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Le Brésil a-t-il trouvé son Donald Trump?

Temps de lecture : 9 min

À moins d’un an de la présidentielle brésilienne, le député ultranationaliste de l’État de Rio, ouvertement nostalgique de la dictature, occupe toujours la deuxième place dans les sondages.

Jair Bolsonaro à Rio de Janeiro (Brésil), le 10 août 2017 | Apu Gomes / AFP.
Jair Bolsonaro à Rio de Janeiro (Brésil), le 10 août 2017 | Apu Gomes / AFP.

Après trois ans de marasme économique, la destitution de la présidente Dilma Rousseff et un scandale de corruption gigantesque mêlant partis politiques, groupes publics et ténors du BTP, le Brésil ne va pas très bien.

Et même s’il semble aujourd’hui sortir de la récession (1,1% de croissance attendu pour 2017, après 3,5% de recul en 2016 et en 2015), la santé politique et institutionnelle de ce pays-continent de 200 millions d'habitants ne s’améliore guère.

17% d'intentions de vote, pour l'instant

D’abord parce que la vaste opération mains propres («Lava Jato») menée par la justice et la police fédérale depuis trois ans, qui a déjà mis en prison une bonne partie de la classe politique et continue d’en démasquer un nombre toujours plus grand, semble ne jamais devoir finir. Ensuite parce que le système électoral brésilien, qui institutionnalise quasiment le clientélisme et les achats de vote, est toujours en place. Et enfin parce que la perspective de l’élection présidentielle d’octobre 2018 n’est guère stimulante au regard des forces en présence.

Depuis des semaines, Lula, 72 ans (président ultrapopulaire de 2003 à 2010 pour avoir sorti des millions de Brésiliens de la pauvreté), caracole en tête des sondages avec 34 à 36% d’intentions de vote. Et ce, malgré le naufrage de son Parti des Travailleurs (PT, gauche), miné par les scandales après treize ans de pouvoir et malgré, surtout, sa propre condamnation en première instance à neuf ans de prison pour corruption.

Trois juges doivent se prononcer sur son sort le 24 janvier prochain. Mais même en cas de condamnation définitive, il n’est pas exclu que Lula, à la faveur de recours divers et variés, puisse se représenter voire remporter l’élection. Car malgré le rejet qu’il suscite désormais, la majeure partie de sa base populaire lui reste fidèle.

Mais ce n’est pas le plus étonnant. En deuxième position arrive Jair Bolsonaro, 62 ans, député fédéral ultranationaliste de Rio de Janeiro, qui a surgi dans les radars nationaux il y a plus d’un an, et dont les intentions de vote avoisinent désormais 17% –soit plus de 35 millions de personnes–, selon un récent sondage de l’institut Datafolha. Ce qui le place certes loin derrière Lula, mais largement devant l’écologiste Marina Silva et les «précandidats» du centre droit que sont le gouverneur de São Paulo Geraldo Alckmin ou le ministre des Finances, Henrique Meirelles, tous scotchés, pour le moment, sous la barre des 10%. Quant à l’actuel président de transition Michel Temer, il est trop impopulaire pour pouvoir se représenter.

Provoquer pour exister

D’abord considéré comme une bizarrerie, le surgissement de Jair Bolsonaro est désormais pris très au sérieux. Le mois dernier, The Economist s’inquiétait même de la possible arrivée au pouvoir d’un «Trump brésilien».

Cet ancien capitaine de l’armée de terre, entré en politique dès 1988, s’est particulièrement fait remarquer l’an dernier lors de la destitution de Dilma Rousseff, procédure pour laquelle il a voté en dédiant publiquement son vote «à la mémoire du colonel Carlos Alberto Brilhante Ustra». Or ce colonel, mort en 2015, était le chef de la police politique durant la dictature (1964-1985) et l’un des principaux tortionnaires du régime. Régime durant lequel Dilma Rousseff, alors jeune guerillera marxiste, a elle-même été emprisonnée et torturée.

Ces propos ont déclenché une vague de protestations et un dépôt de plainte pour apologie de la torture, mais ils ont eu l’effet escompté: acquérir de la visibilité et affirmer par ces provocations un positionnement antisystème.

C’est la marque de fabrique de Bolsonaro depuis des années. Il est coutumier des violences verbales assumées, ciblant régulièrement «les gauchistes», mais aussi les populations indiennes et noires; il affiche également une homophobie virulente –affirmant par exemple, en 2011, qu’il préférerait voir son fils mourir dans un accident plutôt que de découvrir qu’il est homosexuel– et une misogynie tout aussi patente, comme l’a illustré en 2014 sa violente altercation avec une parlementaire du PT, Maria do Rosario. À cette députée qui dénonçait les viols massifs commis pendant la dictature, il a lancé: «Je ne te violerais pas. Tu ne le mérites pas!» (propos qui lui ont valu une amende d’environ 3.000 euros). Il s’est depuis justifié dans une interview en invoquant «l’ironie», non sans préciser qu’il ne l’aurait pas violée «car elle était trop laide et trop méchante». Il approuve par ailleurs le fait que femmes soient moins bien payées que les hommes «puisqu’elles tombent enceintes».

Malgré tout, Bolsonaro en est à son sixième mandat consécutif. Il a même été le député régional le mieux élu de l’État de Rio en 2014. «Mais ce n'était qu'une élection locale, tempère le sociologue brésilien Bernardo Sorj. Il est longtemps resté marginal, et n’a conquis sa popularité nationale actuelle qu’en raison du contexte très spécial.»

Un contexte lié aux scandales qui ont décrédibilisé les partis traditionnels, mais aussi aux divisions internes du Parti de la social-démocratie brésilienne (PSDB, centre droit): «Depuis 20 ans, explique-t-il, la politique au niveau présidentiel est polarisée entre le PT et le PSDB. Avec la fin de ce duopole, la classe moyenne, jusque-là plutôt conservatrice mais avec une sensibilité sociale, commence à exprimer des idées beaucoup plus droitières. Chez cette classe moyenne qui verse beaucoup d’impôts mais doit quand même payer son assurance santé privée, l’éducation privée de ses enfants, voire sa sécurité privée, la frustration est énorme.»

Faisant de son discours transgressif une preuve de sa sincérité, Jair Bolsonaro surfe sur la lassitude et le dégoût des Brésiliens à l’égard de leurs politiciens corrompus. Il faut dire qu’il est l’un des rares à n’avoir –encore– jamais été cité dans un scandale de corruption.

«Le Brésil a besoin d'un président honnête, un patriote au sang jaune et vert [les couleurs du drapeau brésilien, ndlr] et avec Jésus dans le coeur», clamait-il déjà en 2016. Pro-armes, favorable à la peine de mort et à la torture contre les narcotrafiquants, il capitalise aussi sur l’angoisse et la colère que génère l’explosion de la criminalité dans le pays (60.000 meurtres par an).

Opération séduction auprès des évangéliques

Sur le bandeau de sa page Facebook, suivie par 4,9 millions d’internautes, on peut lire: «Le Brésil au-dessus de tout, Dieu au-dessus de tous.» Car Bolsonaro, de mère catholique, brandit désormais ostensiblement sa foi évangélique (son remariage y serait pour quelque chose). Une ferveur probablement en partie opportuniste, destinée à cibler les voix des évangélistes, dont le nombre est en forte progression (autour de 30% de la population) et dont les leaders sont de plus en plus influents.

Le 10 décembre dernier, il a posté, toujours sur sa page Facebook, une vidéo dans laquelle on le voit soutenir triomphalement la décision de Donald Trump de transférer l’ambassade des États-Unis à Jérusalem. Il est évident qu’il s’agit là d’un signal clair en direction des chrétiens évangéliques qui, comme aux États-Unis, manifestent une forte solidarité avec la droite israélienne, au nom d’une vision millénariste de l’histoire.

Aujourd’hui, Jair Bolsonaro apparait comme le meilleur champion du fameux groupe BBB (pour «Biblia, boi e bala»: bible, bœuf et balle), qui représente les lobbies évangélique, agroindustriel et pro armes à feu. «C’est un groupe conservateur et homogène, l’un des plus puissants du Congrès mais qui, jusqu’ici, n’était jamais représenté à la présidentielle», souligne Bernardo Sorj.

Il ne séduit plus seulement dans l’armée ou la police, mais aussi chez les jeunes, parmi les catégories favorisées comme dans la petite classe moyenne.

Les fantômes de la dictature

Dans un pays champion des inégalités qui, après l’euphorie du début des années 2000 (les années Lula) est retombé dans la crise, les positions les plus réactionnaires gagnent du terrain (le mois dernier, une commission parlementaire a voté en faveur d’une loi interdisant l’avortement même en cas de viol ou de menaces pour la santé de la mère) et la demande d’autorité ne cesse de croître.

Certes, l’extrême droite n’a jamais entièrement disparu à la fin du régime des généraux, mais elle restait limitée et surtout très peu visible. Faut-il voir dans le phénomène Bolsonaro le signe d’un virage droitier du Brésil, où la nostalgie de la dictature n’est plus taboue?

«Il est difficile de parler de nostalgie dans la mesure où la majorité de la population brésilienne n’a pas connu la dictature ou n’en a que peu de souvenirs, nous répond François-Michel Le Tourneau, géographe et directeur de recherche au CNRS. Certes, la répression a été dure, mais moins sanglante qu’en Argentine et au Chili, et ciblée essentiellement contre l’extrême gauche(1). Pour beaucoup de Brésiliens, c’était une période de prospérité économique et de plus grande sécurité.»

Pour Hervé Théry, géographe français enseignant à Sao Paulo, «certains Brésiliens qui ont aujourd’hui la soixantaine embellissent le passé. Même si la chappe de plomb était perceptible, ils n’ont souvent rien vu de tangible et retiennent surtout le fait que la criminalité était plus basse et que les dirigeants n’étaient pas corrompus».

Devenu officier vers la fin de la dictature, Jair Bolsonaro est d’ailleurs trop jeune pour avoir pris part aux exactions de l’armée, même s’il a été forcément influencé par l’idéologie des académies militaires de l’époque.

D’autre part, «il n’a rien du candidat antisystème qu’il prétend être, ajoute François-Michel Le Tourneau. Député depuis trente ans en ayant navigué dans neuf partis différents, il apparaît plutôt comme l’archétype de l’homme politique brésilien qui conçoit sa fonction comme un moyen de s’enrichir. Et même, en ce qui le concerne, de faire tourner une véritable PME familiale!»

De fait, il a déjà fait rentrer trois de ses fils en politique: Carlos est conseiller municipal à Rio de Janeiro où il a été élu à 17 ans, Eduardo est député fédéral de Sao Paulo et Flavio a été élu député de l’État de Rio en 2002, à 21 ans. Un népotisme parfaitement assumé puisque la famille Bolsonaro a même son blog.

La presse glose aussi beaucoup sur la progression de son patrimoine entre 2010 et 2014 –très supérieure à ce que ses émoluments de député pourraient lui permettre– ainsi que sur son achat en 2016 de deux maisons bien en-dessous du prix du marché.

Peut-il durer jusqu’à l’élection?

«Son côté provocateur, c’est du marketing. Mais son populisme est dénué d’idéologie et je doute même qu’il réussisse à construire un programme économique cohérent», estime François-Michel Le Tourneau, guère convaincu que sa popularité puisse durer jusqu'en octobre 2018. Pour Hervé Théry, «cet histrion n’a pas la moindre chance d’arriver au pouvoir. Il profite du fait que tous les candidats potentiels majeurs ne sont pas encore sortis du bois». Comme beaucoup d’observateurs, Bernardo Sorj pense, lui aussi, «qu’il s’effondrera quand la véritable campagne aura commencé».

Pourtant, le député engrange les soutiens. La star du football Ronaldinho vient ainsi d’annoncer qu’il se lançait en politique pour les élections sénatoriales sous les couleurs du parti de Bolsonaro («Patriotas») .

Joel Oliveira est, lui, l’un de ces Brésiliens séduits par le discours de Bolsonaro, dont il semble même assez proche. Cet ancien militaire, passé par le privé avant de travailler pendant vingt ans dans l’administration du Congrès, est aujourd’hui à la retraite. «Je suis né dans un bidonville, raconte-t-il. Quand Lula s’est présenté, j’ai voté pour lui et j’ai pleuré de joie lorsqu’il a été élu.»

Mais il a ensuite assisté, aux première loges, à l’inflation du copinage et du clientélisme, à des tractations surréalistes dans les couloirs du Congrès, aux stocks de cocaïne et aux valises de billets, à la montée de la violence, au laxisme général. «Avant, je pouvais laisser ma porte ouverte, marcher dans la rue tranquillement. Aujourd’hui, je risque ma vie si je sors dans Rio. Si vous interrogez n’importe quel Brésilien dans la rue, il vous dira qu’il veut un emploi, la sécurité, et mettre tous ces bandits en prison. Eh bien, Bolsonaro dit exactement la même chose.»

La comparaison avec Donald Trump le dérange –«c’est un milliardaire de droite alors que Bolsonaro vient d’un milieu très pauvre »–, mais il n’hésite pas à s’en servir pour lancer un avertissement: «Avant l’élection de Trump, beaucoup d’Américains n’osaient pas dire qu’ils allaient voter pour lui, par peur des critiques. C’est pareil ici, avec Bolsonaro.»

1 — En 2014, la Commission nationale de la vérité sur les crimes commis par la dictature militaire au Brésil a rendu son rapport, faisant état de 434 morts et disparus entre 1964 et 1985. Elle a aussi rendu publique une liste de 337 personnes, majoritairement des militaires, qu’elle estime coupables de graves violations des droits de l’homme, mais qui ne peuvent être poursuivies en raison de la loi d’amnistie de 1979, toujours en vigueur. Retourner à l'article

Anne Denis Journaliste, éditrice du site Latina-eco.com

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