Sciences / Santé

«Il était violent, méchant, parfois brusque et j'ai eu peur»

Temps de lecture : 6 min

Cette semaine, Lucile conseille C., une jeune femme qui peine à se reconstruire après sa rupture avec un conjoint toxique.

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Summer Interior | Edward Hopper via Wikimedia CC License by
«C’est compliqué» est une sorte de courrier du cœur moderne dans lequel vous racontez vos histoires –dans toute leur complexité– et où une chroniqueuse vous répond. Cette chroniqueuse, c’est Lucile Bellan. Elle est journaliste: ni psy, ni médecin, ni gourou. Elle avait simplement envie de parler de vos problèmes. Si vous voulez lui envoyer vos histoires, vous pouvez écrire à cette adresse: [email protected]

Pour retrouver les chroniques précédentes, c’est ici.

Je m'appelle C., j'ai 25 ans. Il y a un mois, j'ai quitté mon ancien copain, S. J'étais et je suis encore très attachée lui, mais j'ai dû partir après plus de deux ans de relation. Il était violent psychologiquement, méchant, possessif, parfois brusque, et j'ai eu peur que cela dérape plus loin (c'est-à-dire qu'il me frappe).

Nous devions habiter ensemble ce mois-ci, avec plein de projets en tête. Pendant presque toute la durée de notre relation, je me voyais vraiment vieillir avec lui, avoir des enfants, m'engager... Concrétiser notre attachement en emménageant avec lui me semblait alors bien plus important que réussir mes études –je ne voulais pas les abandonner pour autant, mais faire passer ma vie sentimentale avant mes études, c'était une première. Mon amour envers cette personne a énormément participé à mon bonheur pendant deux ans. Il a été le premier à me donner envie de fonder une famille, il m'a même fait oublier et dépasser le fait que j'ai été violée par un de mes ex pendant des mois. Ce garçon était un véritable pilier de ma vie.

Mais comme je l'ai dit plus haut, S. pouvait se montrer violent dans ses mots et ses gestes. Si quelque chose ne lui plaisait pas, il me le faisait alors payer par des sarcasmes, piques, réactions disproportionnées. Quand il buvait en soirée, cela pouvait aller plus loin. Il m'intimidait physiquement, haussait la voix, m’empêchait de dormir, barrait le passage quand je voulais changer de pièce car je me sentais agressée par ses paroles.... Je n'avais plus aucun contrôle de la situation.

Quelques semaines avant de le quitter, j'ai rencontré un autre garçon et j'ai couché avec. Passer à l'acte m'a fait comprendre qu'il était nécessaire pour moi de partir, que la relation était malsaine. Je me suis sentie mieux de passer une soirée avec un inconnu qu'avec mon propre copain...

Alors, je lui ai tout avoué, et je l'ai quitté. Les premiers moments, je me suis sentie soulagée. Je pensais à lui, mais je savais que j'avais pris la bonne décision, qu'il m'aurait détruite sinon. Peut-être cinq jours après, j'ai revu mon ex pendant deux jours consécutifs, pour rediscuter de la rupture, il en avait besoin et moi aussi. Menaces, insultes, chantage au suicide... quand il a compris que c'était vraiment définitif pour moi, il a tout fait pour m'atteindre. Il a aussi utilisé contre moi des histoires personnelles qui m'avaient blessée. Il est parti en claquant la porte. Pas de nouvelles de lui pendant un mois. Pas même une excuse. Je l'ai très mal vécu, et je suis passée d'un sentiment de libération à beaucoup de tristesse et de colère. Il m'a touchée en plein cœur. Même si je sais qu'il n'aurait jamais dû me dire tout ça, ses paroles m'ont blessée.

J'ai craqué il y a quelques jours. Je lui ai réécrit, lui ai dit que je trouvais ça cruel de sa part d'avoir réagi comme ça, et surtout de ne pas s'excuser par la suite. Il n'a pas vraiment reconnu ses actes, les a minimisés et n'a fait bien sûr aucune excuse.

Je me sens tellement anéantie depuis ce fameux jour où il a claqué la porte. Je ne mange plus correctement et je n'arrive plus à bosser mon mémoire –je pense que je vais devoir redoubler tellement j'ai pris du retard. Je sais que le quitter était nécessaire, qu'il ne changera pas. Mais toutes mes forces, je les utilise en pensant à lui, à ressasser la relation (ses meilleurs côtés comme les plus sombres). Il n'y a pas eu de juste mesure entre nous: il m'a fait énormément de bien et énormément de mal. Et c'est dur de se détacher des bons moments et de ne plus penser aux mauvais.

Je voulais en le quittant reprendre le goût de vivre, me sentir plus libre, et avancer dans mes projets personnels (l'écriture de mon mémoire), mais je n'y arrive pas...

C.

Chère C.,

Je sais que c’est dur. Je sais ce que c’est de porter sur ses épaules l’échec d’une relation et encore plus de prendre l’entière responsabilité de cet échec pour soi. Mais vous le savez déjà, C., que vous n’êtes pas responsable. Que la violence verbale au quotidien reste une violence, au même titre que les coups. Et j’imagine comme vous avez dû apprendre à dire pardon, beaucoup trop. Et à vous excuser pour le moindre de ses coups de sang.

Vous avez tenu deux ans. Vous l’avez aimé aussi fort que vous avez pu. Vous avez construit dans votre tête un avenir à deux et puis vous êtes partie. Mais ce geste de refermer la porte, ce n’est pas un refus de votre part, pas un geste de méchanceté ou de malveillance. C’est un geste de survie et de courage. Oui, vous êtes celle qui a mis fin à ces fantasmes de famille, de mariage et de vie à deux. Mais ils n’étaient que ça, des fantasmes. Parce que vous n’auriez pas voulu élever vos enfants dans ce foyer, payer de votre santé, mentale et physique, le prix de ce rêve qui tourne au cauchemar.

C’est facile de vous reprocher la prise de décision. C’est facile de reprocher à celle qui part d’être sans cœur. Puis par la suite de lui refuser le droit au malheur et à la souffrance de la rupture. Vous avez ces droits, C. Vous avez le droit de partir, et vous avez bien fait. C’est un acte qui nécessite un infini courage et vous pouvez en être fière. Rappelez-vous en dans les moments difficiles. C’est vous et vos enfants à venir que vous avez sauvés par ce geste. Vous avez le droit de penser à votre survie et d’avoir le réflexe d’aller chercher cette force dans les bras de quelqu’un d’autre. Maintenant vous êtes seule et la vraie lutte commence. C’est normal de souffrir maintenant. Et vous souffrez d’autant plus que vous êtes percluse de culpabilité, sans la béquille que pouvait vous fournir cette relation (une béquille sociale principalement puisqu’il est admis dans notre société que les adultes fonctionnels sont en couple).

Ne perdez jamais de vue que vous avez lutté pour votre survie. C’est un fait qui vous apparaîtra de plus en plus clairement avec les années, je n’en doute pas. Maintenant est venu le temps de la reconstruction. Parce que deux ans de relation abusive font des ravages, vous aurez besoin de beaucoup de force, d’amour et de confiance en vos proches pour y arriver. Mais je ne doute pas que petit à petit, micro-victoire après micro-victoire, vous perdrez ces réflexes que vous avez acquis auprès de cet homme, ceux qui vous font dire que vous êtes désolée et que tout est de votre faute.

Prenez le temps d’avoir mal, parce que vous en avez le droit. C’est ce temps de deuil qui formera le terreau sur lequel vous allez vous reconstruire. Ne lâchez rien. Oui, vous pouvez avoir besoin de repousser votre remise de mémoire. Mais ne jetez pas aux orties vos objectifs, vos rêves, qui vous êtes. Cette liberté que vous avez retrouvée, elle est encore plus effrayante maintenant que vous réalisez à quel point vous avez été étouffée. Et c’est normal de ne pas savoir quoi faire. Puisque vous avez eu le courage de faire ce premier pas toute seule (parce que oui, ce n’était que le premier pas), je ne doute pas que vous ayez en vous la force de reprendre votre vie là où vous l’aviez laissée.

Mais n’hésitez pas à demander de l’aide, à parler de votre expérience avec des professionnels, spécialistes et même dans des groupes de parole. On a tendance à minimiser, mais je vous assure que vous en avez le droit. Ce n’est pas à la première gifle qu’on gagne le droit d’être écoutée mais à partir du moment où quelqu’un a été abusif, vous a enfermée dans une spirale destructrice. Et vous êtes une survivante, n’en doutez pas. Mes mots pourront vous paraître excessifs mais cela fait aussi partie du travail de réaliser d’où vous venez. Vous êtes une survivante, ça veut aussi dire que maintenant, vous allez vivre.

Lucile Bellan Journaliste

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