France

Macron à Chambord, un geste monarchique? C'est tout l'inverse

Temps de lecture : 7 min

Il y a bien des raisons de s'exaspérer de la polémique du week-end entourant le Noël du chef de l'État.

/
Chambord I LUDOVIC MARIN / AFP

J’ai réservé la visite à Chambord pour les vacances à venir, et c’est au président que je le dois. S’il n’avait pas abordé ses quarantièmes dans la Vallée de la Loire, je n’en aurais pas eu l’idée. J’ai vu sur le site du château un spectacle de Noël et des déguisements aussi, dans la splendeur de la pierre, et une envie m’a pris de cette douceur de France, que j’offrirais aux miens. Chambord donc, dont je me réjouis par avance. Pendant ce temps, quelques camarades en journalisme dont j’espère l’amitié et respecte l’analyse ont commenté à l’envi la faute républicaine d’Emmanuel Macron, d’accoler son anniversaire à une bâtisse royale. Cela glosa, Dieu bon, et l’on s’inquiéta du message hasardeux, de ce chef d’État impérieux aux nostalgies monarchiques…

Je trouve mes amis compliqués, et bien énervés ceux qui s’offusquent. Il est des doutes qui s’autosuffisent; il est des scandales que l’on décrète, et une fois la machine lancée, la polémique devient un fait politique. C’est un artifice de bulle, peut-être, ou une hypnose. Le dimanche, on apprenait, de bonne source dans le Parisien, que ce n’était pas un anniversaire, mais un Noël familial anticipé, qui s’était joué, pour les Macron-Auzière dans le Loir-et-Cher. Emmanuel Macron frontalier du capricorne et du sagittaire, né un 21 décembre, célébrera sa nouvelle vieillesse entre adultes, cette semaine, au restaurant. Va-t-on mieux? L’étonnant est qu’on s’y attarde.

Nos merveilles d'antan

S’il est un principe monarchique dans ce bruit, ce n’est pas tant le week-end du roi, mais qu’on s’y intéresse. Les monarchiens sont ceux qui scrutent le gâteau et les bougies, le sapin, pourquoi pas, d’un homme de pouvoir provisoire. Ce n’est pas Macron qui règne, mais nous autres qui le monarchisons, en harcelant de théories son escapade familiale. Quelle rage, enfin, à critiquer? Il y a, je précise, moult griefs fondés envers ce pouvoir, et moult raisons de l’engrener, pour ses suaves brutalités sociales, ses pousse-au-jouir quand on violente des migrants, ses satisfactions verticales, mais enfin, Chambord? On en perd le sens commun et on oublie ce que demeure ce pays, et que le président lui ressemble.

On peut penser ceci. Monsieur et Madame Macron, par les beautés de l’existence, ont des enfants autour d’eux, et ils ont pensé que c’était une bonne idée, dans un interstice que leur laisse le tourbillon, d’emmener les familles un week-end au château de François de Ier, et au zoo de Beauval par-dessus le marché. En ce bel endroit vivent des pandas que Madame Macron connaît, et qu’elle ait voulu les montrer à ses petits-enfants me semble la chose la plus naturelle du monde. J’admets que l’escapade n’est pas gratuite. Tout le monde n’a pas les moyens d’un gite à 800 euros, mais on reste dans les possibilités du Français honnêtement nanti, et honnête homme, qui aime à visiter les monuments et montrer aux enfants quelques merveilles d’antan.

Azay-le-Rideau via Wikicommons

Des bourgeois de province

Il est une classe moyenne éduquée et pas seulement, pour qui la visite à Chambord, ou Azay-le-Rideau, est un bonheur et un rite. Elle communie de génération en génération, et n’y voit pas malice ni transgression. La République a su intégrer à sa narration quelques morceaux choisis des royaumes d’antan, et François Ier, Marignan 1515, vainqueur à la lutte d’Henri VIII au Camp du Drap d’or, défait à Pavie –«tout est perdu fors l’honneur», protecteur de Leonardo qui mourut à Amboise et bâtisseur de Chambord, est une litanie nationale. Il est curieux de se l’interdire. Ce château est nôtre. Le temps est passé des pillages révolutionnaires, quand les paysans ravageaient Chambord à la chute de la monarchie! Ou Mélenchon le terrible s’en réclamerait, qui lui aussi a tonné contre l’expédition?

Il eut fallu brûler Chambord en 1793 comme la Commune brûla les Tuileries, pour purifier le pays de l’esprit monarchique? Il ne le dit pas, Mélenchon. Il s’agace simplement, par instinct ou posture. Il a ces radicalités. Plus politique que Macron, il aurait flairé un ennemi de classe, dans la spontanéité de ses goûts? Les Macron sont des bourgeois de province, de bonne volonté et de belle éducation et de gente culture, dont je ne présume pas l’innocence idéologique, mais qui ne diffèrent pas de tant de familles de France, et j’inclus la mienne ici. Nous agissons sans malice, heureux d’un bon moment qui nous prolonge.

«La France de Stéphane Bern»?

Un ami journaliste, pourtant critique du séjour, a parlé sur France Inter de la «France de Stéphane Bern». L’expression est jolie. Il ne faut pas la réduire, et comprendre que cela fait du monde. Une France de Bern, mais aussi de Decaux, de Castelot (qui aimait François Ier «le magnifique»), de Historia, une France héritière de Michelet (qui n’estimait François Ier que pour son amour des arts) et de Sainte-Beuve et de Malet et Isaac, une France qui aime se promener et un peu plus dans ses paysages. On parle tant de racines, si souvent vulgairement?

L’appréhension de l’histoire, fut-elle recréée, est aussi ce qui nous fonde. Les livres et la critique viennent ensuite, parfois. Mais nous voulons raconter aux enfants, et qu’ils s’émerveillent, ils s’ennuient peut-être dans nos châteaux, ils les chériront plus tard, et reprendront les visites, et pour les récompenser, si le guide royal a été fastidieux, on contemple le tigre et les pandas du plus beau zoo de France. Ainsi des Macron, j’en fais le pari, et sans même y penser.

Thibault Camus / POOL / AFP

Chaque famille a ses châteaux en propre, et chaque parent sa part de mémoire. Je pourrais emmener les enfants au Mémorial de Caen, ou leur expliquer le pourquoi du béton de Perret, au Havre bombardée et reconstruite, ou admirer une tour du même Perret, à Amiens où Macron est né, ou bien raconter la mine, ou des ateliers de confection, ou le Marais où les miens grandirent, ou la Bretagne, le Languedoc, la Hollande, un morceau du Maroc; j’ai emmené jadis ma fille visiter un sweat shop reconstitué, dans un appartement new-yorkais, pour qu’elle ait une idée de la vie de son arrière-grand-père, lui casquetier à domicile. À chacun ses pèlerinages, mais Chambord nous est commun. On peut trouver injuste que seuls les monarques subsistent, après les siècles, et que nulle masure de paysan de la Renaissance ne soit intacte et visitée? C’est une banalité générale, que les puissants demeurent. On ne la changera pas, ni la France, ni nous.

Normalité familiale

S’il faut à toute force chercher du sens à la fin de semaine de Madame et Monsieur Macron, et leurs grandes familles, elle est ici. Il ne veut pas, Emmanuel Macron, nous éblouir à Chambord d’une splendeur monarchique, tout au contraire. Ils témoignent, lui et son épouse, d’une absolue normalité, dans leurs goûts et leurs loisirs, et dans ce qui est pour eux un bonheur familial. Cette normalité n’est pas la médiocrité électorale de tel ci-devant élyséen. Elle est sans apprêt, elle ne force rien, elle est imprégnée d’évidences et de transmission, elles est traçable.

Hollande n’était pas grand-chose et Sarkozy too much, on n’allait pas en gîte avec eux aux abords d’une forêt giboyeuse, en souvenir du beau François. Avec Macron, nous y sommes; ce jeune président qui parle au futur, en réalité, ranime nos passés; c’est son attrait et son charme, parfois mon agacement. Mais à Chambord, il m’a fait envie; je n’aurais jamais voulu être à la place de Chirac ou Hollande ou Giscard, et pas assez lettré pour m’imaginer Mitterrand. Mais je me suis reconnu, de loin, dans une famille en villégiature, me rappelant mon enfance, les miens, petits-bourgeois dans la Loire, tels les parents de Philip Roth visitant Washington. C’est un souvenir, qui coagule avec les glaces à l’eau de Michel Jonasz, en Normandie…

Dimanche soir à l'Élysée

Un président a réveillé ma continuité. Voilà l’effet Macron. Il est une France qui n’a pas perdu le goût d’elle-même, et qui se visite et se perpétue, et j’en suis aussi. Cela n’empêche nul débat, nulle critique, nulle lucidité sur notre passé, colonial ou féodal, et nulle distance envers notre monarque, qui s'exprimait debout dans les ors de l'Élysée cette fois, dimanche sur une chaîne publique. Mais il faut le faire sans violence ni jactance. Tranquillement, le président m’a donné l’idée, est-ce curieux, qu’il m’ait fallu cela. Je réfléchirai un jour à ma porosité, ou j’admettrai que nos souverains nous révèlent à nous-mêmes, et mon sens démocratique en est meurtri. Il n’empêche, je suis content.

Il est mille manières de se souhaiter un anniversaire ou de fêter Noël. J’irai donc à Chambord, et au zoo de Beauval également, et aussi à Cheverny, juste à côté, où demeure un autre château qui inspira Hergé pour le Moulinsart de Tintin. Je m’en réjouis aussi. Je ne m’en sens pas plus royaliste, pas plus macronien, pas plus proche des méchancetés de Hergé, un parent simplement pareil à tant d’autres, et le bruit, un week-end, a exaspéré mon innocence.

Claude Askolovitch Journaliste

Newsletters

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Non, je ne crois pas que le voile soit compatible avec le féminisme

Prétendre que le voile islamique est compatible avec le féminisme est pour le moins hasardeux. Comment un marqueur religieux établissant une différence entre les sexes pourrait-il porter des idées d'émancipation, de liberté et d'égalité?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

Est-on libre d’écrire ce qu’on veut dans une tribune de stade?

La banderole est l'un des moyens d'expression privilégiés des supporters. Il arrive pourtant qu'elle soit interdite de match, comme à Toulouse, fin février.

La France continue à vivre au-dessus de ses moyens

La France continue à vivre au-dessus de ses moyens

Prudence... et action rapide. Selon Pierre-Yves Cossé, commissaire au Plan de 1988 en 1992, l'embellie apparente de certains indicateurs économiques ne signifie absolument pas une prochaine sortie de crise.

Newsletters