Culture

«A Ghost Story», un beau voyage immobile

Temps de lecture : 3 min

La manière faussement naïve que choisit David Lowery pour raconter son histoire de fantôme lui donne une force à la fois émouvante et comique.

«A Ghost Story»
«A Ghost Story»

A Ghost Story veut dire «Une histoire de fantôme». A Ghost Story est une histoire de fantôme. Le fantôme ressemble à un fantôme, avec un drap qui le recouvre entièrement, et des trous pour les yeux.


A Ghost Story est à la fois un drame et une comédie. L’histoire d’un homme jeune, tué devant sa maison, et qui se trouve bloqué dedans tandis que sa femme continue de vivre, puis qu'elle déménage et que d’autres s’y installent. Lui est là, témoin presqu’incapable d’interférer avec ce qui se passe, et invisible aux yeux de tous.

Un jeu réduit à l'épure

David Lowery filme cela. Rien que cela. Il le fait avec une liberté sensible, qui permet de circuler selon des lois parfois surprenantes dans le temps et dans l’espace, et de laisser entrer en vibration des éléments hétéroclites, quitte à attendre la durée qu’il faut.

A Ghost Story est sans doute la méditation sur le deuil, l’inexorable passage du temps et tout la saint frusquin dont on risque de nous rebattre les oreilles à son propos. Mais s’il le devient, c’est en semblant ne pas du tout s’en soucier.

Des situations, des émotions, une grâce douce des images, une musicalité du montage, voilà ce qui importe. Une idée du jeu d'acteur réduite à une épure –il est tout le temps caché– et qui s'avère déployer un prodige de présence. Le reste viendra en plus –ou pas, ce qui ne sera pas très grave. Il y a un message secret caché dans une fissure. L'important n'est pas ce que dit le message, c'est qu'il y en a un. Comme il aimante le fantôme dans la maison, il aimante le spectateur dans le film.

Un film pour enfants

A Ghost Story est un film pour enfants –qualification qui ne le minorise en rien, bien au contraire. Il fait ce que devrait faire toute fiction, il considère avec respect ses présupposés, ici un homme mort hante la maison où il vivait, et il les fait évoluer de manière organique, sensuelle, intuitive.

Apparemment linéaire, le récit s'offre ansi de créatives circulations dans le temps, qui tout naturellement devient, sans bouger, circulation dans l'espace: le même endroit, à l'ère des pionniers, est un autre espace qu'à celle des banlieues pour classe moyenne, ou qu'à celle des métropoles tentaculaires.

Les surprises, les coups de théâtre y sont nombreux, parfois burlesques et parfois tragiques, parfois d’une poignante mélancolie. Ce ne sont jamais des ruses pour faire de l’effet sur les spectateurs, pour gagner du pouvoir sur eux.

Ce sont des possibilités cohérentes avec le point de départ, cette présence à la fois triste et comique de l’homme couvert de son drap, mort parmi les vivants, prisonnier de son univers familier.

Avec une sorte de calme attentif, et même sur un scénario très écrit, la mise en scène semble découvrir séquence après séquence ce qui advient, et inventer ses réponses.

Le merveilleux sans infantilisme

Outre Les Amants du Texas, Lowery est un réalisateur surtout connu pour avoir réalisé un gentil remake de Peter et Elliott le dragon, produit hollywoodien standard. Qu'il ait désiré, et pu –avec le soutien d'une star, Casey Affleck, acceptant de disparaître sous un drap pendant la quasi totalité du film– mener à bien un tel projet de cinéma, est une nouvelle aussi heureuse qu'inattendue.

Que le réalisateur fasse, toujours de manière justifiée, les choix formels qui caractérisent ce film, est carrément sidérant.

C'est ainsi qu'il privilégie les cadres fixes chaque fois qu’ils laissent advenir davantage de mystère. Qu'il choisit le format 1,33 qui ramène au cinéma des origines. Et qu'il n’a pas peur des plans longs pour que devienne perceptible une idée, au moins une sensation de ce que peut éprouver un être à la fois aussi familier et aussi étranger qu’un fantôme.

Le parti-pris de l'apparence de celui-ci, apparence conventionnelle jusqu’au gag, et de sa pleine visibilité, sans trucage, produit exactement le contraire de ce qu’on attendrait: loin de disqualifier la présence d’un mort parmi les vivants telle que le cinéma peut l’évoquer, elle enjambe sans encombre les objections rationnelles pour s’adresser directement à une part de ce qu’on appelle «le merveilleux».

D’ordinaire, ce mot s’accompagne de mièvrerie régressive, de cette infantilisation revendiquée qui est aujourd’hui l’essentiel du marché de l’entertainment. Ici, non.

Le merveilleux est simplement un mode parmi d’autres, et à l'occasion mieux adapté que d’autres, pour avoir affaire à ce qui tisse nos affects, notre relation aux autres, présents ou absents. Comme tout bon film de fantôme, A Ghost Story est un film réaliste.

A Ghost Story

de David Lowery,

avec Casey Affleck, Rooney Mara, Sonia Acevedo, Rob Zabrecky

Durée: 1h32.

Sortie le 20 décembre 2017

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